‹ Typhonia. Avec la règle esthétique du second Salon de la Rose CroixChapitre 59 sur 73 · A L’AUBERGE · texte numérisé non relu

A L’AUBERGE

La salle est vaste et de voûte ogivale, près d’une fenêtre d’où s’aperçoit le val d’Enfer, la table est mise, et Sin, seul un instant, cherche à sortir de son état presque somnambulique; il ne pense à rien, écrasé de joie, terrassé par l’ivresse du réel.

NANNAH

Il faut attendre, ce n’est pas prêt, tu n’auras pas donné d’heure. (Elle vient s’accouder à la fenêtre. Un silence.)

Pauvre Sin, vous ne jouissez plus d’aucune de vos conquêtes , ni pied, ni main, ni bras.

SIN

Je contemple votre profil de vierge lombarde et florentine à la fois : vos joues sont des fruits d’Hespérides, votre tempe veinée est douce même aux yeux.

NANNAH

Il sait le mécréant que louer suffit pour mériter Mon

cou, ma nuque, pourquoi les passer sous silence? (Sin va répondre, hésite, en une hébétude de dévot radieux.)

Je t’en parle , cher être, c’est pour te les donner : ne sens- tu pas comme je deviens tienne à force de te sentir mien. Yoilà ces joues souhaitées comme des fruits, voilà ces tempes... Ah ! (Gomme à elle-même). Oui, c’est la volupté (cl’une voix moins claire). Voici la nuque (d’une voix faible) et le COU. (Elle renverse la tête, la bouche de Sin se pose; mais voici riiôtelière.)

NANNAH

Ne vous scandalisez pas, bonne femme, nous sommes de nouveaux mariés et, pour notre voyage de noces, cherchons des endroits sauvages et pittorresques comme les Baux.

(Ils mangent machinalement et surtout se regardent très attendris et sans parler : la façon dont ils se donnent les objets est une caresse, leurs gestes s’adorent. Nannah relève sa manche et regarde à la saignée la place où sa peau a vibré pour la première fois, et, rêveuse, écrase de son coude de la mie qu’elle a ôté de son pain.)

SIN

Donne-moi cette mie.

NANNAH

C’est un goût 1

SIN

Non, j’aime ce qui t’a touché.

(Elle semble jeter le pain sous la table.)

SIN

Première cruauté!

NANNAH

Oh ! jugeur téméraire. (Elle tend la mie qui a moulé son genou.

Sin la saisit avec avidité. Elle émue.) Si je pouvais te dire ce que je sens de joie à te sentir suspendu à mon geste (et bas) oh! je regrette maintenant la petite impudeur de mes brevets... sans cela...

(On apporte le dessert). Nerveuse, oppressée par la fièvre de Sin, qui fixe obstinéments a gorge avec une face d’halluciné, Nannah, la main à son corsage, hésite, non pudique, obsédée par le regret de son artifice sexuel aux examens.)

NANNAH

Quelle douceur à se dire que ce qu’on donne nul ne l’a reçu, que ce qu’on montre nul ne l’a vu? Je découvre aujourd’hui la pudeur, cette réserve préventive en faveur, en l’honneur de l’amour.

SIN

Avais-tu donc pensé me priver de la plus chère joie ?

(Pour toute réponse, elle déboutonne le corsage dans sa longueur, et l’entre-deux des seins se continue en verticale vermeille jusqu’à la ceinture, sans chemise.

Sin a fermé les yeux et pâli.)

NANNAH

Viens près de moi, cher être. (Elle l’attire à elle, le sentant souffrir, lui pose la tête sur sa poitrine et la presse doucement, apitoyée et non pas sensuelle.

A ce contact, un sanglot secoue le jeune homme, et il éclate en pleurs.

Attérée, sans une question, elle ouvre tout à fait sa blouse et serre sur ses seins nus la tête du larmoyeur. Les yeux agrandis par une indéfinissable angoisse, elle tressaille à chaque larme de Sin, qui coule sur sa peau et quelle croit tomber jusqu’à son cœur.

Enfin, d’une voix pâle et entrecoupée, lui :

Je t’aime.

NANNAH

Ce mot est pâle pour les divers sentiments que je sens naître : je t’adore peut-être, et cependant je t’ai fait mal.

SIN

Lorsque la volupté dépasse la nature, elle devient supplice.

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