‹ Typhonia. Avec la règle esthétique du second Salon de la Rose CroixChapitre 60 sur 73 · LE BURG · texte numérisé non relu

LE BURG

Les bras enlacés à la taille, ils escaladent maintenant. Ce qui se passe dans leur âme ne leur laisse rien voir ; que sont des ruines à deux amants qui sentent s’élever en eux un monument d’extase. — A la seule tour encore praticable, Nannah le devance, du geste l’arrête et lui ferme les yeux; une minute passe, et puis

• NANNAH

Regarde !

(Piétée sur le sommet, elle a quitté la manche de sa veste et le profil du torse est nu ; son sein fier et puissant sur le ciel se détache, si blanc, sur tant d’azur, que Sin a joint les mains, effaré, radieux et ébloui de souvenirs sublimes, de la Grèce et de l’Art.

Nannah, ainsi posée, lui semble une immortelle, peinte par un vieux maître dans un tableau ; et la brise baise ce torse d’Apollon où s’attache la mamelle d’une Kypris.

Sa joie est si parfaite qu’il demeure appuyé à un morceau de mur et qu’il faut un signe pour qu’il aille à elle, enivré, sans un mot.

Sur la tour, la jeune fille ayant remis sa manche, il se touche le front, peut-être a-t-il rêvé.

Voici qu’elle s’assied et lui montre une place à ses pieds.)

NANNAH. Du doigt elle lui touche la tête.

Ma beauté est ici avec mon charme, en ce miroir prodigieux ou tout s’augmente et se pare des couleurs mêmes de ton esprit. (Elle lui a mis la tête sur ses genoux et le regarde avec une tendresse grave.)

Tandis que tes sens enchantés s’enivrent, mon âme fécondée se pare de nouveaux sentiments. O bel enfant, mon amant et mon frère, je sens mon cœur se tripler pour t’aimer. Si tu pouvais ressentir ma fierté et ce triomphe de te posséder là, sans voix, sans force et comme sans pensée, toute ton âme dans tes yeux rivés sur un peu de ma chair, toi le subtil et le parleur insigne.

J’ignore ton passé, mais je suis la chimère ; je réalise tous les rêves, je les passe. La terre peut trembler et se fendre, et la foudre courir au-dessus de toi dans le ciel, ce globe se désorbiter, tu ne tourneras pas la tête, si je te tends mon sein, ô bel enfant.

Cette heure, c’est ma gloire : je suis ton absolu. Ya, va, n’hésite pas et froisse ma mamelle, presse-la dans tes mains, et que ta bouche y laisse le stigmate de son baiser.

Je sens l’âme de la nature entière palpiter dans ma poitrine, qui t’allaite de volupté. Bénie soit la beauté et bénie soit la chair, mes illuminatrices...

(Elle a fermé les yeux, appuyée au rocher, la gorge haletante et meurtrie : et, quand elle regarde, Sin est évanoui.

Évanoui d’amour, évanoui de joie : la syncope ressemble à la mort, et, au lieu de frémir elle exulte, et s’abreuve de ces yeux clos qui n’ont pu soutenir plus longtemps l’éclat vermeil de sa chair et de cette bouche si avide et maintenant fermée.

C’est pourtant un poète, un penseur, un esprit, ce vaincu d’elle, femme.

Son regard s’étonne aux marbrures de sa peau ; mais voici que son sein a fleuri, et son doigt s’arrête au milieu du contour, à une pointe rose surgie comme un prestige, et qui s’affirme par une légère douleur.

Elle enchante ses yeux de voir ses seins fleuris d’un bouton de rose qui tout à l’heure encore n’existait pas, et qui lui semble le stigmate de sa ferveur d’amour.)

L’ESPLANURE

Au pied des tours, surplombant un précipice de deux cents mètres, s’étend une plate-forme où le roc de lui-même est nivelé. — Sur un tas d’herbes à demi séchées, encore odorantes, Sin et Nannah sont à demi-étendus; une accalmie de leur âme a suivi le réveil de Sin, et la main dans la main, ils regardent le panorama splendide d’un œil vague et qui ne voit qu’en eux-mêmes. — La brise passe vive et sonore sur cette cime et ballonne la mince robe de soie : Nannah quitte la main de Sin pour se défendre du vent qui la trousse.

SIN

Il y a une affinité secrète entre les choses de l’amour et la nature : sur un mont, en pleine lumière, les sens solen* nisés ne conçoivent que la volupté noble ; qui donc serait, le voulût-il, polisson ou indécent ici, avec les mêmes caresses qui deviendraient perverses en un boudoir?

NANNAH

Tu dis vrai, et la volupté, qui est à l’amour ce que l’art est à l’idéal, le moyen, non pas le but, la volupté obéit à une question de goût.

Il est beau de montrer ses pieds près d’un ruisseau : et je défends mes jambes de la vue et du vent, tu devines pourquoi ?

SIN

Non.

NANNAH

Tu veux le faire dire : parce que j’ai des bas, et, dès lors, je détonne dans ce décor sincère ; je suis la citadine qui vient au rendez-vous, non pas semblable pour l’esprit à une fée surgie des ruines... Tu devrais, si tu étais galant, aller me cueillir un bouquet de thym et de lavande.

(Quand Sin a disparu sur l’autre pente, aussitôt déchaussée, elle trousse sa robe en caleçon et semble un gars qui va passer un gué, ou bien une pêcheuse de crevettes. Elle le hèle : il revient sans bouquet, ce qui la fait sourire.)

SIN

Androgyne admirable !

NANNAH

Explique-moi ce mot.

SIN

Je voudrais regarder et me taire.

NANNAII

Je n’ai vu qu’une plage, petite, et, ma foi, beaucoup étaient accommodées comme je suis.

SIN

Mais nulle n’olfrait ainsi ce double enchantement de la couleur et de la forme. Ta chair fatigue l’oeil, de blancheur éclatante, et puis, vois ce genou comme écrasé audessus de ce mollet précis, et ces cuisses d’éplièbe.

NANNAH

L’Androgyne est donc forme et couleur?

SIN

L’Androgyne est celui dont les seize ans s’ornent d’un côté de jouvencelle.

L’Androgyne est celle qui unit à la grâce, à la courbe, un peu d’accent jeune homme.

NANNAH

Mais l’âme, alors, peut se dire Androgyne : c’est moi qui suis l’éphèbe de nous deux.

SIN

Puisque tu es la fée.

NANNAH

Comme ce mot m’éclaire ! Je m’explique à présent pourquoi je ne pouvais sentir comme les autres, en quoi je différais.

Mets ta tête sur mes genoux : sont-ils moins tiens pour être nus ? Ma peau te tente, touche-la ; ce que je donne aux yeux, je le donne aussi aux lèvres.

Dire que le bonheur de ce céleste jour a dépendu de rien, de quelque brusquerie i

L’idée que tu pouvais devancer mon vouloir eût tout perdu ; et même maintenant, ma joie si parfaite, pour un geste, cesserait. Je m’énivre de t’enivrer, ô Sin, et je ne pensais pas donner tant de plaisir, ni prendre tant d’orgueil.

Oui, que ta main à ma cheville, se ferme comme une

armille et baise mes genoux, étreins mes jambes dans tes bras, car c’est ta dernière conquête avant le grand merci d’amour.

Tes beaux yeux m’interrogent ! N’as-tu donc pas pensé à la caresse suprême, au baiser de la bouche ?

Page 1