N ANN A H
Écoute encore : en échange de l’or qui te manque et te viendra de moi, tu t’engages à ne jamais te marier ?
SIN
Cela oui, non le reste.
NANNAH
Vois donc la vie : crois-tu qu’aucun mâle ou femelle, s’il ne se prostitue, obtiendra d’exister en ce monde ?
Eh bien ! je mêle ici nos deux personnes en une, je suis poète et femme, et je ne peux sauver que ma lyre ou mon sexe : or la lyre vaut mieux, je sacrifie le sexe.
Cette partie de moi, que Dieu inspire, chantera librement et immortellement, et ce sera Sin le poète ; quant à Nannah, lady, pairesse d’Angleterre, entourée d’un grand luxe, elle se souviendra*
SIN
Tu es une sublime folle
NANNAH
Je suis sublime, je le sais : et tu veux m’empêcher, toi poète, d’être sublime ; il faut que mon amour pour toi monte au rang des chefs-d’œuvre : je veux, même absente, régner sur ton esprit et défier aucune de rester en ma place. Remarque bien le mot — de rester, — il n’est pas d’une folle. Certes demain ni dans six mois tu ne laisseras profaner ton corps, que j’ai tout baigné de caresses,— mais plus tard, je sais ce qui sera, et je veux que ce soit infime auprès de moi.
Aux romans que j’ai lus, que fait donc l’héroïne, égoïste toujours en son inconscience, prenant toujours autant qu’elle donne ? Je t’aurai pris un jour : nul n’aura moins pesé sur ta vie, je la dominerai pourtant.
Entre nous, désormais le silence : tu ne m’écriras pas : quoique n,ue et couchée, je suis fée, tu le vois, et non femme.
(Elle se lève et se vêt à la hâte.)
SIN
Ta sublimité me ravale, et je suis
TYPH0N1À
NANNAH
Tu ne réfléchis pas : en notre pacte, je t'interdis le mariage : il est juste que je m’inquiète de ton destin. Je ne yeux pas que la moitié de moi, celle qu’on nomme Sin, souffre de la misère, de la gêne et dépende d’autrui.
Non, ne te lève pas, car tu restes.
SIN
Nannali, tu veux rn’ôter le triste plaisir
NANNAH
Obéis-moi : mon règne va finir ; les choses désespérées doivent être brusques, au contraire des choses douces, qui doivent être lentes.
(Elle a mis son chapeau et couvre Sin de baisers.)
Souviens-toi de la fée des Baux, qui t’as promis la fortune, à qui tu as promis le célibat.
(Elle ouvre vivement la porte et se précipite dans l’escalier, saute dans le cabriolet, tandis que Sin, écrasé d’émotions, vaincu, désespéré de vivre, se penche à la fenêtre.
Nannali des deux mains lui envoie encore un dernier baiser, et la voiture disparaît à l’angle de la rue.
Alors il promène autour de lui un regard de fou, et, chancelant, il va au lit dans une contemplation muette et y tombe à genoux, sanglotant comme au pied d’un lit mortuaire.
Et, dans l’effroi de son angoisse, il entend une voix intérieure qui rythme impérieuse.)
Souvicns-toi de la fée des Baux, qui t’a promis la fortune, à qui tu promis le célibat !
Paris , Zigurrat et les Baux , 1891,