PAGE NORMALE
Les reproches, malgré ce qu’ils ont souvent de cruel, sont une partie de la bonté; ils ont leur place dans la vie des hommes qui cherchent le bien. L'ami, le supérieur, le père ou la mère, nous reprochent nos fautes pour nous exhorter à ne les plus commettre; ils ont en vue notre perfectionnement; ils nous conseillent de ne poursuivre la carrière qu’en prenant un meilleur chemin.
On pourrait dire aux enfants pour toute morale : Aimez bien votre mère.
Aimer sa mère, en effet, c'est faire tout pour la contenter, c’est vouloir tout pour lui plaire; et contenter sa mère, c’est ne rien penser, ne rien dire que le bien , ne rien aimer que le bon , n’admirer que le beau, n’entreprendre que l’utile ; c’est, en un mot, être parfait, car ce n’est pas trop pour l’aspiration d’une mère que la perfection de son enfant.
Nous avons tous éprouvé le même sentiment intime; après avoir fait une bonne action, vaincu des difficultés ou remporté un triomphe, tous nous nous sommes dit, dans la joie ou la fierté de notre cœur : « Gomme ma mère va être heureuse ! » Et la meilleure de toutes les récompenses a toujours été son baiser. Les enfants ne seraient pas bons parce qu'ils sont des enfants, qu'ils le deviendraient parce qu’ils aiment. Leur amour pour leur mère
On dit, avec raison, que les connaissances d’un correcteur d’imprimerie ne peuvent être trop étendues. En effet, il lui faut savoir beaucoup, et, s’il savait tout, ce ne serait pas trop encore.
On peut, jusqu’à certain point, désirer qu’il en soit de même du compositeur. Exposé qu’il est à reproduire des ouvrages traitant de toutes les sciences humaines, il faut au moins qu’il en ait une teinture. Sans exiger qu’il connaisse l 'An poétique, il doit savoir ce qu'on entend par un vers, en connaître la structure, de manière à le scander d’une façon régulière ; autrement son amour-propre aurait à souffrir le jour où il serait appelé à composer un ouvrage de poésie.
Je suppose donc que mon jeune lecteur ne s’est
jamais bien rendu compte de ce que c’est qu’un vers français; afin de le lui apprendre, j’emprunte la définition suivante à un petit livre qu’il serait utile que tous les apprentis eussent entre leurs mains; non -seulement il leur enseignerait les règles de la versification, mais encore il ornerait leur esprit d’une multitude des plus beaux vers de la langue française *.
« Un vers français est une petite phrase, ou un membre de phrase dont les mots sont arrangés suivant des règles fixes, et doivent contenir un nombre déterminé de syllabes.
« Exemple de phrase :
Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire.
La Fontaine.
« Exemple de demi-phrase :
Celui qui met un frein à la fureur des flots
J. Racine.
« Nous avons des vers français de plusieurs sortes : des grands, des moyens, des petits, et
1. Traité élémentaire 'de versification française, suivi d'un Album alphabétique des vers -proverbes français, par Charles Dkzobry, l’éminent auteur du Dictionnaire général de Biographie et d'Histoire; de Rome au siècle d’Auguste; etc., que les lettres ont eu la douleur de perdre.
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même d’infiniment petits. Ils sont distingués et dénommés d’après le nombre de syllabes que chacun contient; les plus grands vers n’ont jamais plus de douze syllabes, les plus petits n’en ont qu’une seule.
« On peut construire des vers depuis une jusqu’à dix syllabes, en montant par unité; après dix, il faut sauter à douze; onze syllabes est un nombre interdit; on a fait quelques essais de vers de ce genre, mais ils n’ont jamais réussi.
« L’agencement des mots et des syllabes est soumis à des lois qui toutes ont pour but de rendre le langage de la poésie plus doux et plus harmonieux que celui de la prose; ainsi l’hiatus est banni de tous les vers.
« Le nombre des syllabes d’un vers est diminué par l'élision ou fusion de la syllabe finale d’un mot avec la syllabe initiale d’un autre mot qui le suit.
« Certains vers doivent avoir un repos léger, qu’on appelle césure.
« La fin des vers doit être ornée d’une rime.
« Enfin, il faut éviter presque toujours l’enjambement d’un vers sur l’autre. »
Par cette définition , on voit qu’il existe des vers de diverses mesures, depuis une syllabe jusqu’à
DE LA POÉSIE
douze, le vers de onze syllabes n'existant que dans de rares fantaisies de poètes. J’en dis autant du vers de neuf syllabes, qu'on ne rencontre en général que dans la chanson, parce qu’il est soumis au rhythme musical. Or ce sont ces différentes mesures qu'il faut savoir apprécier et reconnaître d'abord, à la simple lecture : chacune d'elles, en composant, doit être rendue apparente par un alignement particulier.
Mais on vient de voir qu’en raison de règles propres à la poésie, le nombre des syllabes d'uu vers est diminué par Y élision ou la fusion de la syllabe finale d’un mot avec la syllabe initiale du mot suivant. Si l'on ne s'est pas familiarisé avec cette règle, on ne pourra se rendre exactement compte de la véritable mesure d'un vers. C'est par la connaissance de l’élision qu'on arrive à bien scander un vers, c’est-à-dire à reconnaître exactement sa mesure.
Quand un mot terminé par un e muet se trouve immédiatement suivi d’un mot commençant par une voyelle ou un h non aspiré, la syllabe finale du premier mot se confond avec la première lettre du mot suivant; telle est l’élision : les deux syllabes ne forment plus alors qu’un son unique.
Ainsi les phrases suivantes, qui en prose présentent quinze à dix-huit syllabes, n’ont plus en
COMPOSITION
versification que douze syllabes, ou mieux douze sons, car les vers sont aussi une musique. Voici comment on doit les scander ou les compter :
Cette / neige où / l’auro / re aime à / semer / des fleurs.
La co / lombe es / suyant / son ai / le encor / e humide.
Et chaqu / e acte en / sa pièc / e est u / ne pièc / e entière.
Toutes les fois qu’un vers se termine par un e muet, comme ces deux derniers, cet e s’élide et n’a aucune valeur, parce qu’il ne s’articule pas à la prononciation ; il en est de môme des terminaisons en es et eni des troisièmes personnes plurielles; exemples :
La Chi /cane au / teint jau/ ne, aux doigts / longs et/ difformes, Entou / re son / palais / du dé / dale / des formes.
Sous la / voûte, à / ces mots, / des san / glots é / datèrent : D’un cer / cle plus / étroit / ses a / mis l’en / tourèrent.
Il en est encore ainsi quand les troisièmes personnes du pluriel des verbes se rencontrent dans le corps môme du vers ; exemples :
Il était sur son char : ses gardes affligés Imitaient son silence autour de lui rangés.
Et lorsqu’ils t’oubliaient, tes anges descendus Rappelaient ta mémoire à leurs cœurs éperdus.
DE LA POÉSIE
Dans ce dernier cas, la syllabe est sonnante; il est donc indifférent qu elle soit au pluriel ou au singulier.
Il se rencontre des vers qui n’offrent aucune élision; il en est aussi' qui, comme les suivants, présentent autant de mots que de syllabes; ceux-ci sont faciles à scander :
C’est au jeu que l’on voit les plus grands coups du sort.
Le ciel n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.
Les poètes se permettent également certaines licences d’orthographe qui pourraient parfois étonner, si l’on n’était prévenu; ainsi, par exemple, ils suppriment l’s à la première personne de certains verbes, et quelquefois écrivent : je voi, y averti, je croi, je sai, etc. Parfois, au contraire, pour éviter l’élision et avoir une syllabe de plus, ils ajoutent Vs aux mots grâce, guère, naguère, jusque, etc. Pour gagner une syllabe, on supprime Ve final à encor, quand cet e ne peut s’élider; on le fait aussi pour le besoin de la rime.
Enfin il est une autre licence qui consiste à retrancher à volonté, suivant les besoins de la mesure du vers, Ve muet final non élidé d’un ou de plusieurs mots, ou une autre lettre, ou même une syllabe dans le corps du mot, en la
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remplaçant par une apostrophe ; mais cette licence ne se rencontre que dans le genre familier, dans la chanson , par exemple :
J’ lui dirai ben : je n’ vous aim’ pas,
Puisque cet avis est le vôtre ;
Mais je n’ pourrai jamais, hélas !
Lui dire d’en aimer un autre.
Oui, plus j’y pense, je le voi,
C’est un trésor que j’abandonne.
J’ veux ben qu’il ne soit plus à moi,
Mais j’ voudrais qu’il n’ fût à personne.
J’en ai dit assez pour faire comprendre aux élèves qui ignorent les règles de la versification comment, lorsqu’ils ont à composer des vers mêlés, ils peuvent en reconnaître la mesure avec certitude. Mais là ne doit pas se borner leur savoir : ne fût- ce que comme agrément, il est bon de connaître les principes de la versification. « Sans cette connaissance, que l’on peut acquérir assez facilement, nous dit si justement M. Dezobry, on ne saura jamais apprécier ni sentir le charme de la poésie, ni même en parler pertinemment, comme il convient de faire de toute chose dont on parle ; et, par suite, on sera privé d’un plaisir délicat, et cependant assez vif, qui est un des plus charmants pour les esprits distingués. »
DE LA POÉSIE
Maintenant nous allons voir quels soins il faut apporter à la composition des vers, et comment leurs diverses mesures doivent être présentées pour qu'ils ne soient pas confondus entre eux.
Pour donner à la composition des vers un heureux effet, on n’emploie entre les mots qu’une seule sorte d’espaces, l’espace forte ou l’espace moyenne, car elle n’est plus, comme dans la prose, exposée à être modifiée fréquemment par les exigences de la justification, celle-ci s’opérant le plus souvent par un ou plusieurs cadrats; le changement des espaces n'a lieu que quand il se présente un vers trop long, qu’il faut ramener aux proportions de la justification. On doit donc, avant de composer, se munir d’espaces de même force et les trier, au besoin , pour éviter d’avoir à faire ce triage pendant la composition ; cette manière d’opérer apporte une appréciable économie de temps.
S’il arrive, cependant, qu’après l’espacement réduit le vers se refuse encore, par son étendue, à entrer complètement dans la justification, on a recours au blanc de la garniture, qui, à l’aide d’un parangonnage, reçoit la partie du vers qui n'a pu trouver place dans le composteur; cette petite opération prend le nom de sortie, et l’on dit : faire une sortie.
On use aussi de deux autres moyens : le premier
COMPOSITION
consiste à composer exceptionnellement le vers trop long en caractère moindre que celui de l’ouvrage ; mais cette immixtion d'un caractère plus fin dans un autre plus fort est d'un mauvais effet; le second, c’est de couper le vers et de rejeter la partie surabondante soit à la fin du vers suivant, soit à celle du vers précédent, selon que l’un ou l’autre a laissé le blanc voulu. Si ce blanc n’existe pas ou s’il est insuffisant, on est obligé de consacrer à cette fraction de vers une ligne spéciale au-dessous du vers auquel elle appartient. .Dans chacun de ces cas le rejet est précédé d’un [ (crochet). Cela s’appelle doubler un vers. Toutefois on n’a recours à ces moyens que dans les ouvrages qui n’exigent que peu de soins, ou quand on se trouve enfermé dans les étroites limites d’une petite justification.
On observe pour les vers un alignement particulier; au-dessous de douze syllabes, ils doivent être plus ou moins rejetés sur la droite, selon leur mesure. Le vers de douze, excepté dans les grands formats, ne se renfonce pas et commence le plus souvent au point de départ de la justification; au-dessous de ce vers, le renfoncement augmente suivant la réduction du nombre de syllabes : la proportion est d’un cadratin par syllabe ; ainsi , sur le vers de douze ou alexandrin ,
DE LA POÉSIE
Le vers de 1 0 se renfonce de 2 cadratins ,
Cependant cette mesure n’est pas absolue; il est des cas où, selon le caractère et l'étendue de la justification, le renfoncement d’un cadratin par syllabe est réduit seulement à un demi -cadratin.
On cesse également de l’observer quand il s’agit de petits vers; on les renfonce alors de manière qu’ils occupent à peu près le centre’ de la justification, en les maintenant toutefois un peu plus vers la gauche : ici, comme dans bien d'autres cas, c’est le goût qui décide.
La fable suivante , qui offre des vers de sept mesures différentes, donnera une idée des vers mêlés et des renfoncements.