Ubaldo et Irène
Aucune des nations modernes n'a eu, selon nous, une jeunesse égale à celle qui anime les membres robustes de la république américaine; aucune, non plus, n'a eu de plus triste vieillesse que celle qui tua la république de Venise. Les Américains ont grandi sans puberté et sans adolescence. Les Vénitiens, ces vieux cadavres, sont morts en dans.int, en riant, en f lisant ripaille, les joues fardées, aux sons de la musique, au bruit des verres, au milieu des joies d'un festin de nouvelle épousée. La nature emploie pour l'Amérique toutes ses forces avec un soin infatigable, comme elle le fait pour les jeunes corps qu'elle développe, ne s'occupant qua former leur complexion, à raffermir leurs muscles, à consolider leurs os; leur donnant une poitrine de taureau, un cou d Hercule, le pied ferme, le bras fort, le cœur intrépide et puissant ; les douant de saines entrailles, d'un bon estomac, d'une vue perçante, d'une oreille fine, d'une voix bien
(I) Plusieurs de nos lecteurs trouveront bien peu de liaison entre ee chapitre et le cours de nos narrations; mais si l'on considère qu'il se railache ans causes qui amenèrent la chute de la république de Venise, nos lecteurs verront peut-être que ce chapitre répond parfaitement au but que l'auteur B'est proposé, qui est de montrer l'action destructive des sociétés secrètes dans les Htats les plus anciens, les mieux gouvernés par la sagesse de leurs àccfiiz, dî tesïafeù*; #° leurs institutions. (Note de l'auteur
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timbrée, d'un visage frais, gai, bronza, intrépide et audacieux. L'esprit délicat viendra couronner celte vigueur matérielle ; le génie s'éclairera par les doctrines spéculatives ; les sciences, les belles-lettres et les beaux-arts viendront orner et civiliser le cœur.
Aussitôt que l'Amérique eut conquis sa liberté, l'on vit les déserts se changer en maisons et en jardins ; des villes immenses, des bourgs et de riches et grasses campagnes, s'élevaient par enchantement sur les phiges de l'Atlantique, sur les bords des fleuves. Les campagnes se peuplèrent d'innombrables troupeaux de gros et de menu bétail; les greniers se remplirent de céréales; partout abondèrent les plus beaux fruits et les plus savoureux.
Les Américains, qui n'aiment pas les retards, construisirent d'abord dans les colonies, des maisons, de grands bâtiments, des boutiques et des fermes eu bois : le feu prit souvent à l'improvisle dans toutes ces constructions, ainsi qu'il arrive toujours partout où il y a une grande réuni, n de monde : une nuit suffisait pour réduire en cendres les plus beaux quartiers de ces métropoles nouvelles; mais quelques mois suffisaient aussi pour rétablirde nouveaux bâtiments, plus beaux, plus vastes, plus riches que les premiers; on se mettait à l'œuvre sans s'émouvoir et sans plus de façons que nous n'en ferions pour planter une vigne ou un pommier.
On mettait le feu de différents côtés, dans les vieilles et épaisses forêts qui couvraient des espaces interminables de pays: ces feux duraient des mois entiers avec une force, une flamme, une fumée, un bruit de tonnerre tels qu'on eût dit que le ciel allait s'abîmer et que le soleil allait disparaître; mais la place était nette, il n'y avait plus que des cendres: on y plantait la charrue, on labourait le sol, on ensemençait; le blé poussait à miracle et les habitants, qui se trouvaient en avoir beaucoup trop, mettaient les barques à la mer et .< liaient le vendre aux vieilles populations de l'Amérique du Sud. A l'arrivée des navires d'Europe, les ports et la marine delà jeune nation furent improvisés et devinrent d'admirables entrepôts de richesse, d'industrie, d'âme et de vie, même pour les villes du continent, qui communiquèrent avec la mer et y transportèrent leurs déniées et leurs marchandises
par le Mississipi, l'Ohio, le Tennessee., le Missouri, le Petomac et le Saint-Laurent.
La vieille Europe, presque partout appauvrie par les guerres ou par d'autres causes et par l'oppression, avide de liberté et de richesses, navigua par l'Irlande, l'Ecosse, l'Angleterre, l'Allemagne, la Flandre et la Hollande, vers les ports de Terre-Neuve, du Canada, de la Nouvelle-Angleterre, de la Pensylvanie, du Maryland, de la Virginie, des deux Carolines et de la Floride, qu'elle peupla; courant ensrrite à la découverte de terres nouvelles, les navigateurs pénétrèrent dans les forêts du Kentucky, chez les Chichusos, les Novadesis et au delà de la Louisiane, aux Tepas et dans les interminables landes occidentales de FOrégon jusqu'à la mer Vermeille et la Californie. Ces colonies aventurières abordaient à New-York, à Boston, à Kingston ou à quelque autre port, rade ou réduit américain, où ils mettaient à terre leurs chariots, leurs agrès, des chevaux, des taureaux, des vaches, des blés, des légumes à semer et à planter, et avec leurs familles entassées sur les chars recouverts de petites baraques, ils se répandaient dans ces régions désertes et inhabitées, jusqu'aux terres qu'ils achetèrent à vil prix au gouvernement américain et qu'ils possèdent aujourd'hui avec un pouvoir si entier qu'aucune propriété d'antique héritage ne saurait, en Europe, leur être comparée.
L'Europe, dans sa molle et lâche civilisation, ne sait pas se rendre compte de la hardiesse ferme et constante de l'Américain qui émigré vers de nouveaux pays, à la recherche d'un sûr abri pour lui et pour ses enfants. Le gouvernement des États-Unis donne à tout citoyen qui veut peupler les contrées de l'Orégon, cent vingt acres de terre vierge à sou choix, où il peut créer des pâturages, des champs et des bois : s'il en veut davantage, il en aura pour undollar au plus l'acre, c'est-à-dire pour la pauvre somme d'environ cinq francs. Le colon s'achemine du côté le plus oriental de la république, vers le couchant et met entre elle et lui de longues plaines, de profondes vallées, des pentes escarpées, de hauts sommets, des marais où il s'enfonce dans des. terres grasses et visqueuses: il traverse de grandes et rapides rivières avec toute sa suite, faisant passer ses bœufs et ses chevaux à
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la nage avec beaucoup de peine et non moins de dangers', il arrive souvent que, dans sa longue et fatigante pérégrination, il se voit forcé de traverser plus de dix fois des obstacles de cette nature.
Le voyageur est surpris parla nuit; ses vêtements, tout trempés, se collent sur son corps; il dresse du mieux qu'il peut sa tente qu'il entoure des selles de ses chevaux, de ses jougs et de ses chariots pour que les ours ou les loups qui battent la plaine et la forêt ne viennent pas l'assaillir. 11 allume de grands feux pour sécher ses habillements, se réchauffer, faire cuire son souper, et tenir en respect les I êtes fauves, qui ont peur de la flamme. Si le terrain, ce qui arrive souvent dans les endroits boisés, est rempli de serpents venimeux, qu'on nomme serpents à sonnettes, il ne saurait se fier à l'abri des tentes ; il faut alors que son monde se couche dans des hamacs qu'il suspend aux branches des arbres, et ces hamacs d'écorce sont si grands et si profonds qu'ils peuvent contenir la mère et toute sa nombreuse famille, comme un nid contient l'oiseau et sa nichée.
Au nouveau jour, commencent de nouvelles fatigues et de nouveauxdangers.il rencontre des tribus sauvages; si elles sont féroces, il s'efforce de les éviter; si elles sont d'humeur douée, et cela arrive le plus souvent dans ces contrées, le voyageur échange avec elles, contre de la chasse ou du sucre qu'elles tirent de certaines écorees d'arbres , des clous, un couteau, un morceau de miroir ou un peu d'eau-de-vie, quelquefois aussi, une vieille chemise, u i chapeau de femme, un pantalon, une veste et semblables bagatelles, que les naturels endossent avec orgueil. Monseigneur Miége, qui visitait l'an dernier les Osages, vit venir à sa rencontre deux de leurs chefs. Chacun de ces magnats était habillé d'une moitié de culotte, car ils avaient partagé à eux deux celle qu'un colon, qui passait par l'Orégon, leur avait donnée. Un autre des grands caciques portait sur sa tête un vieux chapeau de femme, et un quatrième se cariait avec une majestueuse gravité dans un gilet rond. Monseigneur ne put s'empêcher, nous
disait-U à Rome, d'en rire à gorge déployée.
Enfin, après cinq ou six mois du voyage le plus pénible, les colons arrivent au pied des montagnes Rocheuses. Ici corn-
mencent à paraître l'audace, la témérité de l'Américain! 11 ne 6'arrête pas à la vue de ces énormes rochers inaccessibles ; il s'y aventure avec ses bœufs, ses chevaux et ses charrettes, qu'il soutient avec des mani\ elles de fer, des barres de bois ou tout autrement, qu'il traîne, qu'il porte à travers ces chemins qui n'en sont pas, passant, lui, son monde, ses bêtes et ses bagages, sur le dos des rochers, dans les précipices des falaises qui descendent à pic, au fond de ces vallons solitaires etsauvages. Il fait ainsi, avec une peine indescriptible, moins de deux lieues par jour; mais la colonie est là, derrière d'autres jougs, d'autres couionnements, d'autres excavations de montagnes; il brave tout: au bout de six, de sept mois, et cela nous paraîtrait incroyable, à nous, touristes orgueilleux et pleins de prétentions, il arrive au lieu qu'il avait choisi pour en faire sa demeure.
Il est arrivé : sa courageuse pensée ne s'est point attiédie. Il commence par déblayer la place où sa famille prendra pied : les arbres sont déracinés; il faut bien qu'il plante sa demeure quelque part! La limite est tracée ; les murs de lattes et de branchages s'élèvent; tout est cloué, chevillé encastré à queue d'hirondelle, la couverture est posée sur les corniches, les écorces de gros arbres sont clouées en écailles de poisson et tiennent lieu de tuiles et d'ardoises. La charpente des murs est enduite d'argile ; toutes les fentes, tous les trous sont bouchés : le foyer est dressé en terre pétrie, tassée et durcie : les matelas sont étendus sur des planches de sapin ; la batterie de cuisine est accrochée; le voilà installé et logé comme un roi.
L'Orégon est formé de prairies ovales qui sont entourées de forêts; le colon a donc, dans chaque prairie, une tenue bien close, où il fait courir les eaux des sources copieuses aux bords desquelles il a dressé sa demeure et, avec ces eaux, il féconde admirablement le sol; il laboure, il sème, il sarde, il nivelle : le blé pousse comme un charme dans cette terre vierge qui lui donne quatre-vingts, cent pour un; digne récompense que tant de fatigues, tant de courage, tant de constance ont bien méritée. Depuis six ans, le gouvernement des États- Unis a ouvert une route stratégique qui traverse ces interminables régions. Les âpres et rudes montagnes dont nous
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venons de parler ont si bien été percées ou apiames qu'on y passe maintenant sans danger et sans péril de mort avec des .■hariots et des voilures; les parties occidentales de la république auront bientôt converti leurs déserts en campagnes cultivées et leurs forêts deviendront des villes grandes, peuplées, florissantes, enrichies par le commerce et par les arts.
L'activité de ces populations est si grande, que déjà les États-Unis sont parcourus, dans toutes les directions, par plus de huit mille lieues de chemins de fer ; le reste du monde entier n'en contient pas autant : partout où les eaux ont pu èire amenées, on a fait des canaux d'une immense longueur formés par les déviations des fleuves avec des digues, des écluses, des éperons, des pignons, des cataractes; et des navires énormément chargés parcourent ces canaux. En Amérique on ne connaît pas de distances. Toutes les difficultés dont j'ai parlé, principalement la longueur et les aspérités des voyages n'effrayèrent point les Américains ; mais lorsqu'ils apprirent que les fleuves dé la Californie et certaines terres, certains rochers, contenaient de l'or, ils coururent avec avidité vers ces régions; ils y pleuvaient plus nombreux et plus drus que les grues et les cailles; ils couvrirent ces contrées aurifères de cabanes, de lentes, de feuillées, de stores et de baraques : on tira de l'or du sable des rivières, des ruisseaux et des torrents; on en tira des excavations souterraines; on en fit sortir des écueils qu'on brisait : les uns s'enrichirent, d'autres eurent beaucoup de peine à joindre les deux bouts; d'autres enfin , et ce fut le plus grand nombre, y perdirent leur temps et la vie.
Les plus audacieux, laissant l'or de la Californie aux chercheurs et aux orpailleurs, grimpèrent sur les glaces des régions boréales à la pêche de la baleine ou à la chasse du bison, de l'ours blanc ou de l'ogre. Le savant et infatigable comte François Miniscalchi de Vérone est le premier italien qui nous ait donné le planisphère très-exact des découvertes polaires les plus récentes du cercle aquilonaire. L'âme est étonnée, nous disons plus, elle s'effraye à l'idée de ces mers arctiques, masses de glace qui recouvrent des îles, des chaînes d'écueils; que ces Américains téméraires passent des mois entiers sur ces solitudes dangereuses, à lâchasse de ces énormes cétacéf,
tellement immenses, que le chasseur pourrait se tenir debout, se promener de long en large dans l'ouverture de leur bouche, à travers leurs mâchoires sans toucher avec sa lète la voûte de leur palais. Là, sur ces effrayants glaçons, au milieu de ces landes inhospitalières, sous le manteau de ces épais et froids brouillards, ces hommes allument quelques charbons, qu'ils ont traînés après eu,xdans leur trajet pour y faire cuire quelques tranches de cette mauvaise chair huileuse, dont ils se nourrissent. Ils couchent sur la glace, enveloppés dans des peaux d'oui s et de bison : à cette pensée, le sang se fige dans nos veines, car le froid, sous ces dures latitudes, desceud jusqu'au 13e degré de Réaumur (i ).
Aujourd'hui tous les efforts des Américains se sont tournes vers les côtes occidentales; là, comme le sang autour du cœur, est concentrée la chaleur de leur activité. Le port de San-Francisco,qui n'était jadis qu'une simple bourgade, qu'on osaitappelerune ville,est devenu port franc, et tous les navires partant de l'Océanie, de la Polynésie, de la .Malaisie, du Japon et de la Chine, viennent s'y abriter. Le bassin de ce port étant entouré d'une roche sinueuse qui, dans quelques parties, le surplombe presqu'à pic, et dans d'autres, ne laisse que peu de fond, les Américains y ont planté des palissades à pilotis dans l'eau et ont bâti dessus -beaucoup de maisons, l'entourant de planches tout autour; on parcourt par cela des rues entières avec des barques, comme dans une autre Venise. Sur l'esplanade du rivage on a ouvert une grande place au milieu de laquelle s'élevait orgueilleusement
(I) Nous avons vu la carte du conile Miniscalchi : elle a été dressée par un artiste vénitien avec tant de précision et d'exactitude, qu'elle peut être comparée avec avantage aux meilleures cartes marines des Anglais. Ou y a indiqué les découvertes jusqu'à la Noël de 1>53. Il y a l'île toujours glacée de Louis-Napoleon III, empereur des Fiançais, ainsi nommée par son ami Kngelileld, qui la découvrit dernièrement vers le S0e degie lioiéal. Le comle Miniscalchi est un orientaliste qui a fait les études les plus profondes sur la plus ancienne littérature du monde. Dans ses moments de loisir il s'occupe aussi de ces nobles recherches, et ses amis de Londres lui ont fourni des renseignements sur les dernières découvertes des terres polaires. Nous voudrions que tous les nobles et riches italiens illustrassent leur patrie par de telles études qu'ils peuvent seuls entreprendre, car elles exigent de Iuugs voyages et l'acquisition de livres raies et trcs-coùteux. (L'auteur.)
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un somptueux palais à quatre étages qui était la maison publique des jeux.
Cet édifice en bois brillait au soleil par les vives peintures recouvertes d'un vernis resplendissant qui l'ornaient depuis le toit jusqu'aux fondations, entourant avec élégance ses gouttières, ses frontons, ses fenêtres et ses portes extérieures. Un luxe tout à fait correspondant en enrichissait les appartements. On n'y voyait que riches tapis des Indes, tentures en soies de la Chine, meubles et ornements en ébène, en acajou, en bois de campèche, de sandal, de courbaril ; les draperies y étaient posées avec grâce et magnificence; les corniches et les encadrements étaient royalement dorés. On y faisait venir, des cinq parties du monde, les mets les plus recherchés, les vins les plus fins et les plus délicates liqueurs de l'Italie, de la France, de l'Angleterre et de l'Espagne. Derrière ce palais s'étendait un jardin admirablement orné de bosquets, de parterre-;, d'espaliers, de kiosques, de petits temples, couvert de plantes étrangères et rafraîchi par de charmantes petites cascades. Les désœuvrés s'y réunissaient à l'ombre pour y boire, y fumer la cigarette, y causer et y faire leurs traités de commerce et de négoce. Les appartements de ce séjour féerique sont embellis par des tableaux de» premiers peintres modernes parisiens. La nuit on y allume des centaines de becs de gaz qui éclairent comme le soleil en plein midi. La fatale roue de la roulette trône, dans les grandes salles, sur de larges tables d'ébène et d'ivoire encadrées de bronze doré, délicatement travaillé. Les joueurs entourent la roue; des montagnes d'or éblouissent le regard des avides sectaires du jeu qui ne s'aperçoivent point que les escrocs, les grecs, les escamoteurs savent seuls attirer à eux, comme l'aimant attire le fer, ce métal qui les fascine, et vider leurs bourses par-dessus le marché. Plusieurs de ces joueurs obstinés ont perdu dans une seule nuit tout ce q.ue les placcis leur avaient donné en six mois et lout ce qu'ils avaient apporté avec eux de l'Europe.
Mais pendant qu'on perd là jusqu'à sa chemise, un orchestre brillant et des chœurs admirables remplissent les salons d'une délicieuse harmonie; les blasphèmes de ceux qui perdent, leuri gémissements, leurs rugissements féroces, les grincements
de dents, la rage avec laquelle on frappe le parquet du talon de sa botte et les tables de son poing fermé, accompagnent singulièrement cette belle musique. De séduisantes danseuses viennent mêler leurs pas et leurs cabrioles à ces scènes de désespoir et couvrent les assistants de fleurs et de guirlandes; on entend d'un côté lesrapidcs montées d'une harpe calabraise; de l'autre, le son soutenu d'un panmelodium germanique, ou les arpèges brillants d'une guitare espagnole. Dans un coin saute en cadence une troupe déjeunes filles sauvages; d'un autre côté on voit les exercices d'un escamoteur vénitien, d'un bouffon napolitain ou d'un lutteur romain qui fait des tours d'Hercule. Chacun des spectateurs trouve là la distraction qui lui convient, le plaisir qui l'attire, l'amusement qui lui plaît.
La malveillance ou le hasard mirent, il y a trois ans, le feu à ce magnifique temple delà volupté. Dans quelques heures, toute celte opulence, toutes ces délices disparurent. En Europe on aurait entendu les pleurs et les lamentations du maître de céans qui, se voyant tout à coup ruiné, se serait battu les flancs et arracbé les cheveux : à San-Francisco, on vit, au milieu de la place, un Américain qui, les mains derrière le dos, regardait impassible l'immense incendie, causant avec un architecte ou un maître maçon et discutant avec lui le devis, les prix, tout en calculant le nombre des poutres, des planches, la qualité des ferrures, la hauteur des étages, la largeur des fenêtres et celle des balcons. Pendant ce temps, des bommes vont et viennent; le feu est éteint, on s'occupe d'enlever les tisons, la suie, les débris et les cendres, et, sur ce terrain encore tout chaud, on élève un pavillon immense en toile à voile, ou l'on dresse à la hâte des compartiments que l'on recouvre de lapis, que l'on revêt de soieries, de damas, de glaces et de lustres, et, dès le soir du lendemain, les salles du jeu sont rouvertes; on y rappelle les musiciens, les chanteurs, les jongleurs ; les rafraîchissements y reparaissent avec abondance, le monde arrive, et la roulette va son train comme si de rien n'était.
Pendant que là dedans tout remarche avec ordre et avec convenance, au dehors on dresse des mâts, on couche des poutres et on renferme le pavillon et tout ce qu'il contient
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sous un immense échafaudage : avant deux mois le premier étage est fini, orné et perfectionné : au bout de trois autres mo]s tout au plus, le palais est entièrement rebâti, plus beau, plus riche, plus somptueux que le premier et le maître du lieu regagne avec usure les cent mille dollars au moins qu'il avait perdus. Cbose incroyable ! huit mois après, un nouvel incendie consume de rechef ce riche établissement qui est réédifié en moins de six mois, plus beau" et plus magnifique encore que les deux premiers. Geite fois on songe à le revêtir au dehors de grandes plaques de fer fondu qui le couvrent du haut en bas d'une noble et belle architecture, en pilastres cannelés avec des socles et des chapiteaux à ornements dorés : le tout est verni de manière à faire ressembler l'édifice à un immense château en verres de couleur (1).
En même temps on jetait sur les pilotis du port qui soutenaient les maisons et les rues de la ville, de grosses pierres et des masses de ruchers reliées par du ciment de pouzzolane qui formèrent des fondations d'une grande solidité, sur lesquelles on bâtit des palais, en pierre, en briques, en bois revêtu de plaques de fer, posées à un demi-mètre de distance des planches et adhérant à ces planches par des chevilles en bronze espacées de manière à laisser circuler dans l'intérieur assez d'air, et en cas d'incendie pour que l'eau des pompes pût y courir du haut en bas librement et empêcher que le fer ne se fonde ou ne se déjette par l'impétuosité et la fureur du feu.
Le gouvernement américain, ne s'en tenant pas à ses possessions maritimes de l'Atlantique, s'est jeté sur la mer Pacifique par les côtes occidentales, et tente de se rendre maître de tout le commerce de l'Orient, faisant concurrence à l'Angleterre. 11 y parviendra sans nul doute : ses pyroscaphes descendent de Boston, de Philadelphie, de New-York, et de ses autres villes atlantiques et viennent, rasant Pile de Cuba et prenant un peu du golfe du Mexique, se jeter dans la mer Caraïbe ; ils remontent ensuite la rivière de San-Juan, à force de roues, jusqu'au sommet et au pignon de Castillo. Arrivés là ils mettent à terre leur bagage qui est transporté à travers
^1) Ces anecdotes et les autres renseignements sur la Californie et le passage du Nicaragua nous ont été fournis par la bienveillante amitié du péreAccolti, jésuite, tout récemment arrivé de San-Francisco. {L'auteur.)
LA iu.Pi Hi.imi: \mi:i;h aim: h i a RÉPUBLIQUE DE VKNISE. I I
le lit pierreux du fleuve où d'autres vapeurs qui l'attendent remontent le filon jusqu'aux premières embouchures par où le San-Juan sort de l'exutoire du lac de Nicaragua, que les navigateurs traversent dans toute sa longueur pour parvenir à la langue de terre qui, dans le seul espace de douze milles, sépare ce lac de la mer Pacifique. Des navires à vapeur, qui sont à l'ancre dans un coin de cette rade, reprennent les hommes et les marchandises, et les conduisent en côtoyant, jusqu'au port de San-Francisco eu Californie. En vingt jours au plus, les Américains de Boston et de New-York sont rendus d.ms la haute Californie d'où ils dérâpent, filant droit vers la Chine en douze jours. Le lecteur peut Croire qu'il n'y a pas de. vol de colombe, si rapide qu'il lui plaise de l'imaginer, qui puisse être comparé à la rapidité des entreprises des Américains qui courent maintenant toutes les eaux de la Chine, depuis la mer de Lama jusqu'à Camboge : déjà plus de cinq mille Chinois ont des comptoirs et des magasins à San-Francisco. Lorsque le gouvernement des États-Unis établira l'entrepôt de l'Orient dans ses ports de la Californie, cet entrepôt sera le bazar et le marché universel des denrées du Japon, de la Corée, de la Chine, des iles Moluques, Mariannes, Philippines, de l'Inde au delà du Range, de Java, detoutes les iles de la Sonde et de la mer M ilàisienne, surpassant et devançant les plus périlleuses navigations de l'Angleterre sur laquelle les États-Unis l'emporteront pour les chargements des soies, des épices, et de toutes les précieuses denrées de ces riches contrées qui deviendront les rentes et le monopole de l'État, contrariant et entravant le commerce anglais, colonne et soutien de cette florissante nation. En supposant que les An- . glais deviendraient les maîtres de l'Egypte, et que l'isthme de Suez et leporl de Bérénice tombassent en leur pouvoir, ils n'arriveront jamais à atteindre la vélocité américaine, malgré leurs grands navires à vapeur qui arrivent à Londres en passant par Hong-Kong, Ceylan, Calcutta, Suez, par la mer Rouge et la Méditerranée ; de sorte que deux traversées des Anglais seront à peine exécutées contre trois traversées des Américains. Voici donc la grande porte de l'Orient ouverte à deux battants à l'Amérique, qui va se répandre sur les côtes de la mer Pacifique et entreprendre des trafics de première main
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avec la Colombie, l'Equateur, le Pérou, la Bolivie et le Chili, jusqu'à Valparaïso et à Suiliago : du côtéde l'Atlantique, avec le Mexique, les Antilles, Venezuela, le Brésil et la république Argentine, depuis Buston enfin, jusqu'à Buenos Ayres : cela formera les deux grands côtés de l'Amérique à l'est et à l'ouest. On va de New-York au Havre en moins de quinze jours : l'Europe aura donc, par l'Amérique, les marchandises de l'Orient, un grand mois plus vite que par l'Angleterre ; elles se répandront très-promptement par Bordeaux, dans le Portugal, en Espagne, aux Canaries et aux îles du Cap Vert, au sud; par la mer Germanique, au nord : ceci donnera aux Américains l'empire absolu des traites de l'Orient avec les richesses démesurées que recueillaient, parle passé, le Portugal, l'Espagne et laHollande réunis.
Ces espérances de la république des États-Unis sont déjà en grande partie devenues une réalité qui étonne le monde et qui donnera à cette active et commerçante nation, une impulsion miraculeuse. Les provinces de l'Union, qui n'étaient que treize, il y a cinquante ans, sont aujourd'hui plus de trente, toutes florissantes et vigoureuses, avec de larges et profondes racines portant leurs vivaces rameaux de l'Orient au couchant avec une puissance et une solidité prodigieuses. Les peuples les plus conquérants de l'univers, avant de s'agrandir par les victoires, le commerce et la navigation, ont vu passer bien des siècles sur leur tête : l'Amérique, en vertu d'une constitution qui laisse les lois au gouvernement général, et qui accorde aux états confédérés, aux comtés, aux communes et aux familles le droit de s'occuper à leur profit de toutes les entreprises publiques et privées, s'est vue en peu d'années grandir et atteindre à une si remarquable puissance, que les peuples anciens la contemplent avec étonnement et stupéfaction, comme un prodige singulier dans l'histoire du genre . humain.
L'Amérique appelle par toute sorte de moyens engageants les Européens à venir dans ses contrées ; elle les flatte par les doux appas d'une vie libre et d'un moyen facile de s'enrichir ; d'avoir de grandes et grosses possessions ; d'être admis au nombre des notables citoyens ; de régner avec une entière autorité, sans taxe, sans octrois, sans péages, sans
prestations forcées, sans impôts exfraord in aires d'aucune sorte. Chacun, là-bas, entreprend à ses risques et périls les combinaisons les plus hasardeuses ; on voyage d'un bout à l'autre des États avec une rapidité incroyable ; on multiplie son bétail, on gouverne ses colons, on augmente ses domaines, on place ses capitaux. Personne ne vous dérange ; personne ne vous contrarie; on vous laisse dans vos solitudes ; on ne vous force pas à quitter les villes populeuses ; si vous aimez la mer, vous allez à la mer ; si les furets vous plaisent, vous y trouvez un asile tranquille ; vous pouvez à voire gré choisir la plaine ou la montagne ; vous êtes enfin le maitre absolu de votre personne et de votre fortune : commandez si vous avez de l'argent ; si vous n'en avez pas, servez, piochez, bêchez, sarclez, sciez, martelez, et vous pourrez vivre. En Amérique il n'y a que les paresseux, les trembleurs, les indécis et les désœuvrés qui ne font pas fortune; là tout est vie, esprit, feu et flamme, légèreté et agilité, audace et courage : la sagesse agit d'abord et discute après : le bon commence, le mieux s'ensuit.
Tant que l'Amérique marchera ferme et constante dans cette large voie d'une jeunesse vigoureuse, elle aura une existence grande et mâle ; elle sera forte comme une lionne et planera comme l'aigle sur les vieilles nations. Mais si elle tombe malade, malheur à elle ! au milieu de ses forces il y a beauconp d'humeurs malsaines et mortelles qui, à l'occurrence, la tueront tout d'un coup. Rien ici-bas n'est immortel ; mais il y a des nations qui tombent petit à petit; d'autres nations disparaissent tout d'un trait, entraînées par l'impétuosité des torrents qui les enlèvent dans leurs tourbillons, comme il arriva à Venise qui s'écroula et se brisa en vingtquatre heures, après quatorze cents ans de glorieuse domination, et disparut comme la lumière d'une bougie de cire très-pure qui, d'un souffle, s'éteint sans laisser après elle ni étincelles, ni odeur, ni fumée !
Beaucoup de personnes pensent que la chute de la république de Venise a eu des causes inconnues, et, agissant comme les anatomistcs qui, disséquant le corps d'un grand personnage mort d'apoplexie, enfoncent le bistouri dans ses entrailles et se prennent à examiner le cerveau, le cœur, le II. 2
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foie, les poumons et l'estomac ; puis les artères, les nerfs, la giosse veine et les veines capillaires: par ees investigations intimes et par ces examens, ils se perdent dans un dédale de conjectures à la recherche de la cause première de cette moit subite : ces personnes sont à mille lieues de penser que cette cause n'est point dans les entrailles, mais qu'elle se trouve dans la moelle des os, rongée et dévorée par un ver qui tue l'homme sans déranger en quoi que ce soit l'économie vitale. Ces grands maîtres se chamaillent entre eux en s'écriant :
— Le sujet est mort par le sang
— Non, c'est par les nerfs
— Du tout ; c'est par la cervelle
— Nullement, c'est par le cœur.
Et le pauvre homme avait des vers qui rongeaient la moelle de ses os.
Lorsqu'on lit les historiens de la chute de Venise, on voit que les uns l'attrihuent à la vieillesse, les autres à l'affaiblissement des muscles et des nerfs de ce grand corps ; ceux-ci à la défaillance de l'estomac ; ceux-là au vieux sang changé en lymphe : on dit que sijs humeurs ont formé sac dans le diaphragme ; que ses artères se sont taries ; que son cœur desséché ne pouvait plus absorber le sang : tous ces historiens ont leur cause à eux ; aucun n'a pensé aux vers dont nous venons de parler. Venise avait une marine et des ports garnis de navires de guerre : elle avait un trésor contenant un grand nombre de sequins vieux et nouveaux : elle possédait des familles riches et puissantes, un commerce actif, un crédit illimité sur toutes les banques d'Europe, de sages lois, des hommes expérimentés et habiles dans le conseil, dans l'administration, dans le gouvernement, dans ses ambassades: elle était formée d'un territoire très-fertile, con'enant des cités florissantes, des forteresses bien approvisionnées, des hommes vaillants, passionnés pour la république: elle avait, surtout, autorité pleine et entière sur ses populations qui avaient en elle une cunliance sans bornes et pour elle un respect et une affection qui provenaient de leur vénération pour la noblesse dont elles connaissaient tout le savoir, toute > les qualités
— Tout cola est à merveille, vont me dire des hommes d'État ; mais lu ne nous parles pas de tes vers, qui, selon toi, rongent celte antique société, si vigoureuse par ses lois, ses institutions, ses habitudes savantes et qui est devenue malade à cause d'une civilisation voluptueuse, molle, efféminée, qui la brûle, comme un papillon se brûle à la lumière qui l'attire, l'amuse, le charme et dévore enfin ses ailes brillantes et gracieuses. Celui qui connaît un peu les cinquante dernières années de la république, la voit nager et se débattre sans aucuns soucis, dans le luxe, les plaisirs, les jeux et les spectacles : il la voit assise pendant des nuits entières dans ces petits paradis d'Armide, sous les Procuratics, devant le café du Levant, dégustant avec délices les plus fines liqueurs des Iles, les eaux glacées, ses sorbets de fraises et de fianiboises, ses éblouissantes tranches de pastèques gelées, aux sods des violons, des guitares, des mandolines, des violoncelles et des flûtes; au chant des ténors et des cantatrices qui viennent charmer ses oreilles et égayer son cœur. Il voit des masques en bautla se piomenant par couples et en petites troupes sur la place de Saint Marc, au quai des Enclavons, mâchonnant mille friandises et mille primeurs ; les grandes baronnes patriciennes, tenant dans leur main gauche, sur des feuilles de vigne ou de figuier, des bouquets de cerises, de guignes et de merises ou des poires sucrées, et des figues douces comme du miel ; plus tard des raisins de juillet et des raisins muscats, des Canaries ; au mois de septembre, des figues verdines, pisinelles et lafdaioles recouvertes d'une goutte ambrée ; causant, riant et savourant ces fruits délicieux, qu'elles mangent dans la rue, comme le feraient parmi nous, les pauvres et les petits polissons: la musique des aveugles, des Calabrais, des Romains suit partout ces dames: un paillasse sautille et gambade sur son tremplin ; un poète improvise; un déclamateur récite les stances du Tasse: le quai des Esclavonscst une foire nocturne perpétuelle.
Toutes ces choses, poursuivent ces hommes d'État, nous démontrent, à la vérité, un peuple libre, gai, content de lui, qui vit à l'ombre d'un gouvernement paternel, sous l'abri de bonnes lois, sous l'égide de la justice, au sein des aises de l'opulence ; un peuple qui dort tranquillement sur ses moel-
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leux oreillers, sur un lit de roses effeuillées et de jasmins; qui ne pense pas au lendemain, parce que ce lendemain se lèvera fleuri, doré et embaumé comme la veille ; qui ne craint pas les voleurs, car personne n'en veut à sa bourse ; qui a oublié les mots de sédition, de tumulte, de mutinement, de conspiration et de guerre ; un peuple qui obéit dès que la Sérénissime a parlé et qui dit : — le consegiodes Dièse le veut ainsi; ainsi soit-il. — Si les inquisiteurs d'état promulguent une ordonnance dans le Dogado , tout le Dogado tremble comme s'il avait entendu le son delà trompette du jugement dernier. Si Missier Grande (le sergent de ville des inquisiteurs) se présente au peuple réuni sur la place, couvert de son bonnet surmonté du sequin de saint Marc, le peuple s'incline et adore comme les Chaldéens adoraient la statue de Nabuchodonosor. Ces choses sont bonnes ; elles n'amènent point de nouveautés dans l'État, mais elles indiquent un peuple qui a perdu son ancienne vigueur.
Mais les Vénitiens (disent toujours ces grands politiques) avaient peut-être, dans le courant du siècle dernier, ces humeurs internes dont tu veux parler, bonhomme ; humeurs malsaines et mauvaises, qui empestaient et gangrenaient leurs entrailles et qui les ont conduits à une mort subite. Les amusements continuels et cette vie d'aventure étaient accompagnés de maladies mortelles qui les ont écrasés avec rapidité, pendant qu'ils se livraient à une pompe telle que les souverains couronnés n'auraient pu leur tenir tête. Nous ne parlons pas de leurs palais de ville sur le canal Grande, le canal Regio, laGiudecca et les autres quartiers noblesde Venise, qui ressemblaient à des cours souveraines plutôt qu'à la demeure de simples particuliers; la plus grande richesse, le plus grand luxe des Vénitiens s'étalaient dans leurs villas de terre-ferme, sur les bords de la Brenta, dans le Trévisan, dans le Bassanais, dans le Vicentin, sur les territoires de Padoue et de Vérone, où les seigneurs de Venise réunissaient la profusion et le luxe de l'Asie, la mollesse de Constantinople et de Damas, la galanterie de Paris, la grandeur de Vienne et de Madrid, l'ostentation dispendieuse et orgueilleuse de l'Angleterre. Tu aurais vu dans ces palais des galeries de statues et de tableaux, des marbres orientaux et africains d'une grande rareté ; des
arcs, des colonnes, des âtres, des portiques, des terrasses, et des jardins remplis d'arbres et de fleurs exotiques, de bassins, de fontaines, de viviers, de ruines antiques, de parcs, de volières, de bosquets d'une beauté inappréciable. La suile des domestiques en livrée, couverts d'or et d'argent sur des draps fins de Fiance, était immense; il y avait les laquais aux plumes de héron, les valets de pied en culotte de velours et en bas de soie, avec des escarpins à boucles d'or. Les filles de garderobe, les femmes de chambre de l'ép >use, celles desauires nobles dames de la maison, les bonnes, les couturières, les dentellières, lesbrodeusesformaient une année bien payée et parfaitement nourrie. Les dépendances étaient remplies de chasseurs, de piqueurs, de valets, de chiens-courants, de braques, de cbiensd'arrêt, de limiers, delévriers et de chiens de marais. Sur la Brenta on avait ses gondoliers, ses pourvoyeurs qui allaient tous les jours à Padoue et même à Venise pour les provisions de la table et du garde-manger. 11 y avait des chefs de cuisine, des sous-chefs, des marmitons, des cellériers, des som~ meliers, des écuyers tranchants, des maîtres-d'hôtel. Les écuries contenaient trenie, quarante et même soixante chevaux pour la voiture et pour la selle, tous d'un prix exorbitant. Il y avait des patriciens qui ne voulaient que des chevaux bais : d'autres n'en voulaient que de noirs; celui-ci les aimait tous pommelés et on allait à la promenade en phaëton, conduisant quatre couples; nous en avons vu jusqu'à huit et neuf, seize et dix-huit chevaux harnachés avec des fourniments d'une grande richesse et ornés de plumes superbes.
C'était là peut-être la moindre dépense, si on la compare à celle des fêles, des concerts, des chasses, des dîners, des soupers ; il arrivait tous les jours de Padoue, de Vicence, de Mestre, de la Mirra, du Dolo et de Venise, des parents, des amis, des camarades, des clients de toute sorte. Comme dans une cour, il y avait table ouverte, chambres et appartements toujours prêts, de quoi recevoir au moins cinquante personnes à la fois avec leurs chevaux et leurs domestiques : la table était servie royalement de toute sorte de mets et de vins du pays el étrangers et d'autres liqueurs d'un prix considérable. On conduisait à lâchasse une armée de chevaux, de chiens, de chasseurs, de voilures et de bagages sans fin, surtout lors-
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que les dames en étaient: on dressait alors des pavillons en soie et des reposoirs d'une magnificence inouïe. On avait une villa pour le printemps, une autre pour l'été et une troisième pour l'automne. Aujourd'hui elles sont tombées au pouvoir desjuifs, des préteurs, des usuriers, des anciens intendants, de la plus vile, de la plus ignoble engeance qu'on puisse imaginer : cela prouve avec quel luxe, avec quelle grandeur les anciens maîtres de ces lieux ont mené la vie.
Les bals et les concerts coûtaient des prix fous à ceux qui les donnaient, qui y appelaient pour des sommes énormes les premiers musiciens du temps; mais ces bals et ces concerts coulaient également beaucoup aux invités qui engloutissaient souvent au jeu des patrimoines entier:- eu une seule nuit. Plus d'une fois, un parent ou un ami arrivait chez vous, riche d'argent et de domaines, qui s'en retournait ruiné et pauvre comme Job.
Voilà, mon bonhomme, concluaient les grands hommes d'Etat ; voilà les vers qui, pour n;ius servir .de tes expressions, ont rongé la moelle des os à la république de Venise. Dis-nous si cela n'est pas !
.levais répondre, avec leur permission, à ces grands politiques :
— Ces prodigalités, ce luxe, ces actions exorbitantes, si tout cela aétéfait par toutes les grandes familles d'une république, peut bien être la cause de bien grands malheurs ; mais la seigneurie de Venise a eu un ver plus intime et plus secret qui lui a pompé le suc vital et qui l'a tari.
Ici les politiques se reprennent à examiner avec grand soin et à anatomiser de plus belle les dernières infirmités de cette république souveraine qui, malgré tous ses défauts et tous ses malheurs internes et externes, domina, dame et maîtresse, tous les autres royaumes du inonde, égalant lu durée de l'empire romain qui, comme elle, vécut quatorze cents ans. Ils disent que les vices du patriciat causèrent la mort delà république ; ils en donnent pour preuve la triste habitude de la profanation matrimoniale; beaucoup de patriciens, sous les semblants de cavalieri serventi, entachèrent la sainteté du sacrement, ouvertement, solennellement, à la lumière du soleil, portant en triomphe cet odieux abus aux
promenades, aux veilles, aux théâtres, aux Cèles et même dans les églises, au grand scandale de l.i chrétienté; car L'usage s'était changé en loi et en slatuts: on slipulait dans les contrats de mariage, comme une clause gine.quanon, que l'épouse devait avoir son chevalier servant. En outre, la licence était devenue si effrénée, que non-seulement les célibataires, mais les hommes mariés, sortant de leurs somptueux palais de Rialto, se rendaient dans certaines petites maisons de plaisance, placées derrière les Procuraties où ils s'enfermaient pendant des semaines entières, abandonnant leur famille et laissant leurs femmes désolées et. leurs enfants en pleurs. Ils avaient là de petites chambres, de petits salons et d'autres réduits meublés avec une niollesee inimaginable, où l'on vi.it encore et on admire les bronzes dorés, les stucs, les bas reliefs, les riches tentures de soie lamées d'or et les peintures murales les plus gracieuses, les plus séduisantes que l'œil puisse contempler. Des marbres polis comme du cristal , des tables à compartiments d'ambre, d'ivoire, de lapis-lazuli, d'agatbes ou d'améthystes; des camées entourés d'or et enchâssés dans les parois , des plafonds imitant l'empirée, tant sont admirables les peintures qui les couvrent : l'or est répandu là à pleines mains, et les médaillons du milieu contiennent des figures mythologiques et voluptueuses. 11 y a des pavés en cornaline, en améthyste, en sardoine,en malachite, en agathe jaspée, en spinclle, et autres pierres précieuses qu'on foule aux pieds avec ciainle et embarras. Les seigneurs vénitiens menaient dans ces séjours l'existence des adorateurs d'À'.cine et d'Armide, dépassant les mollesses du sérail, jetant leur riche patrimoine dans la boue, employant les nuits aux jeux de hasard et à toutes les débauches qui ont toujours lieu dans ces antres de luxure et de perdition.
— Positivement, disent alors sententieusement les politiques, se tournant vers moi d'un air magistral ; positivement tunesaurais assigner des raisons plus puissantes que les nôtres à !a dernière ruine de la république vénitienne : si tu y ajoutes les grosses dettes, dont ces vastes patrimoines étaient grevés; si tu mets en lignede compte les injustices des grand?; les régiments de bravi qu'ils nourrissaient dans leurs palais et dans leurs villas pour opprimer les imbéciles et le manque do
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vigueur des magistrats pour les comprimer ; les dégoûtantes avanies que commettaient les tribunaux au préjudice des faillies, tu loucheras du bout du doigt les vers que tu appelles secrets et qui rongeaient à la vue de tous la moelle de la seigneurie de Venise.
— Je vous répète, à mon tour, que ces infirmités sont graves et mortelles; qu'elles peuvent conduire les états au tombeau; mais je soutiens que la république avait encore en elle-même assez de force et tant d'éléments d'existence que, lorsque Napoléon, premier consul, disait ouvertement que cette vieille carcasse était désormais sans âme et sans haleine, Napoléon se trompait bel et bien. Venise est tombée tout à coup, sans s'en apercevoir, à la grande stupeur du Sénat et du Doge, à la surprise étourdissante des patriciens et lorsque le peuple s'y attendait le moins et s'endormait le soir libre et tranquille pour se réveiller le lendemain esclave et vaincu; il vit que dans la nuit les glorieuses bannières de Saint-Marc avaient disparu; que les lions n'étaient plus sur le. palais ducal; que les oritlammes avaient été enlevés des mâts de la place ; que le Doge s'était enfui; queles sénateurs s'étaient cachés: il vitalors avec étonnement le drapeau tricolore se déployer dans les airs et les piques surmontées du bonnet rouge. Chose inouïe! en moins de vingt-quatre heures, une république de quatorze cents ans était morte, elle avait disparu d'entre les nations, comme un homme meurl d'asphyxie sans s'en apecrevoir, et tout cela, pourquoi?