‹ Ubaldo et IrèneChapitre 2 sur 94 · XXIX. — l'aEBE TEMT0R1 ET LE SIOR ZANETTO (l · texte numérisé non relu

XXIX. — l'aEBE TEMT0R1 ET LE SIOR ZANETTO (l

Le 16 mai 1797, les Français entrèrent dans Venise, mettant à sac le palais doga) qui pendant tant de siècles avait été inaccessible aux regards piofanes et qui contenait les plus pre-

(1) Le plus célèbre historien italien de noire époque se plaignait, dans les lettres qu'il nous adressait, du caractère du roman historique qui, a l'ê-

l'aBBÉ TENTORI ET LE SIOR. ZARBTTO. 21

cieuses dépouilles de la Grèce, des îles Ioniennes, de Négrepont, de Chypre et de Candie. Ce palais était orné de raretés du Japon, de la Chine, des Indes et de la Perse que la répuhlique avait, dans ses trafics anciens,ramenées sur les navires qui faisaient le commerce de '/Orient dont les Vénitiens possédaient la clef d'or. La Suhlime Porte l'avait enrichi de ses dons splendides : il avait reçu les antiques hommages des califes de Bagdad, de Damas et de l'Egypte ; ceux de la Barbarie et de plusieurs autres principautés de Bosnie, de Servie et de Bulgarie ; ce palais dogal où, pendant tant de siècles , furent équilibrés les destins de l'Europe; d'où sont sortis tant de sages lois et de statuts remarquables; où Ton agita l'entreprise des croisades, le sort de l'empire deByzance et des côtes de l'Asie; d'où sortirent les décisions de tant d'alliances qui faisaient trembler les plus grandes monarchies de la chrétienté, qui les ambitionnaient; où l'on décida tant de guerres et l'on établit tant de paix ; d'où sont descendus tant de preux amiraux pour conduire à la conquête de tant d'Étals, les flottes glorieuses de la république, pour faire admirer et vénérer la bannière de Saint-Marc par tant de villes barbares des Sarrasins, pour détruire tant de nefs barbaresques, pour soustraire enfin toute l'Italie, ou l'empêcher de tomber sous la tyrannie des Musulmans ! ce palais qui gardait les secrets de tant de siècles ; dans lequel était conservé le

gard de la chute de Venise, ne laisse pas distinguer dans ses narrations, ce qui est de l'histoire d'avec ce qui n'est que pure invention. Nous lui répondrons, ainsi qu'à tout autre lecteur, qu'à l'exception des deux interlocuteurs (d'Almavilla et Zanetto), tout ce que nous racontons est de l'histoire appuyée sur les documents les plus certains. Beaucoup de personnes vivent encore à Venise et dans les autres villes de son domaine, qui ne doivent pas avoir oublié les personnages et les faits dont nous parlons. Les deux êtres imaginaires n'ont été placés ici que pour donner du mouvement au dialogue; l'abbé Tentori est véritablement l'historien qui vous parle; il vous dit ce qu'il a écrit dans son recueil chronologique cl raisonné des documents inédits gui forment l'histoire diplomatique de la révolution et de la chute de la république de Venise. — Cet ouvrage est devenu très-rare, le conquérant de l'Italie en ayant fait brûler tous les exemplaires que sa police jalouse et vigilante avait pu rencontrer. Si un exilé napolitain avait pris garde à la nature de nos récits, il n'eut pas écrit, à propos du Juif de Vérone, que l' auteur, sachant qu'il mentait, affirme souvent qu'il a dit la vérité. L'auteur doit l'affirmer pour que ses lecteurs puissent démêler la vérité de l'invention. [L'auteur.)

Jl 3

-- LBAI.DO KT IHEKE.

livre d'or dos grandes Familles patriciennes j qui fui le séjour de tant de Doges; don! les salles dorées retentirent des savants discours de ses c inseillers, de ses inquisiteurs, de sesc ipitaines et procurateurs, de ses amiraux, de ses légats auprès des nations étrangères; qui accueillit les puissants ambassadeurs des empereurs, des rois, des princes d'Orient et d'Occident; qui accorda une bienveillante hospitalité aux papes errants, exilés ou opprimés par la colère d'iniques potentats; qui fut lour à tour l'asile des princes malheureux et le séjour des glorieux empereurs qui venaient visiter cette sublime seigneurie pour en admirer, comme la reine de Saba envers Salomon, la muni licence, l'ordre, la sagesse, la puissance, la dignité et la droiture avec laquelle elb' gouvernait la métropole de la mer et les populations heureuses au sein de la paix, de larichesse et de l'abondance. Des galeries de ce palais, les monarques contemplaient cette foule immense de citoyens aux visages sereins, aux manières joyeuses, aux habits élégants et riches; la. lagune entre Saint Georges et la^Salute, toute couverte de gondoles, de barquettes, de péollesen grand gala, habillées de soie, de brocart, de velours, ornées de bannières, aux poupes dorées et à la proue peinte des plus brillantes couleurs, entourées de fleurs, embellies de superbes plumes de héron et d'autruche, aux rames vermeilles à manches d'ébène et d'ivoire : ces monarques étrangers voyaient ainsi, du haut de ce balcon et d'un seul coup d'oeil, l'opulence, la joie et le bonheur de ce peuple fortuné qui vivait tranquille sous le doux et gracieux gouvernement de ses pères. « Eh bien, ce palais si merveilleusement beau, qui réunissait les gloires de tant de siècles, fut le jour même de l'entrée des Français dans Venise, ouvert et abandonné au pillage d'une populace effrénée, poussée et attisée à commettre toutes sortes de violences, qui s'élança d'abord sur le livre d'or qu'elle jeta aux flammes d'un immense bûcher pour le reluire en cendres avec la noblesse du patriciat vénitien que ces gens déclarèrent éteinte comme la dernière étincelle de ce livre : alors on proclama tout haut et à grands cris l'égalité de toutes les classes, de tous les ordres, de toutes les conditions. On s'élança ensuite dans les riches appartements du doge et des premiers magistrats de la Seigneurie; tout fut pillé, brisé,

l'âubé tehtobi et le sioh zv.M.no. "23

détruit: on vola l'or, l'argent, les choses précieuses; on arracha dos murs les tentures d'Arras ; les délicates soieries du Thibet, de la Chine et de Perse ; on mutila les rosaces, les bronzes, les meubles en riche velours ; on enleva les rideaux des lils et des fenêtres, les glaces, les vases sculptés, les horloges, les candélabres et jusqu'à la batterie de cuisine, aux provisions et aux vins des caves (1).

Au milieu de cette horde de voleurs il se trouva un homme sage et bien avisé qui, voyant le pillage du palais doga!,- s'approcha suivi de douze porteurs auxquels il avait fait prendre douze grrle (immenses hottes comme celles des boulangers, qu'on porte sur le dos pir deux anses dans lesquelles on passe les bras) qu'il fit porter en Pregadi, qui est l'une des grandes archives de la république. Arrivé là, il jeta autour de lui un regard scrutateur, et, se voyant seul, car il n'y avait là ni bracelets, ni colliers, ni autres joyaux à voler, mais seulement de vieilles paperasses ; il s'approcha des dernières étagères de -l'archive et en tira les paquets les plus nouveaux des actes du conseil des Saoi, émanés depuis vingt ans environ, de 17S0 à 1797, époque de la mort de la république et de l'invasion française. Les douze grandes hottes en furent remplies et portées chez lui. L'homme paya et renvoya les porteurs qui ne comprenaient pas l'étrange manie de cet original qui remplissait sa maison de tout ce mauvais papier inutile ; niais le digne homme savait bien ce qu'il faisait. Il voulait trouver dans cette formidable masse de documents, les véritables causes de la chute de Venise, et nous verrons par la suite qu'il parvint à ses tins de manière à dépasser ses espérances (2).

Celte fine cervelle n'était autre que l'abbé Tenlori, lequel après l'éclat de la révolution française, voyait, ou croyait voir, dans le gouvernement de la sage république de

(l) L'auteur a vu, cette année, à Venise, l'original iln li\re d'or que 'l'on conserve aux Archives Impériales et qui n'est autre chose que le recueil des noms des patriciens à mesme qu'ils venaient au monde : le livre que la colère démocratique a brûlé n'était donc qu'une copie ou quelque catalogue imprimé, comme le Cracas des Romains et les almanachs de la Cour. [L'auteur.)

2, Toutes ces particularités, nous les avons entendues par un ami de l'abbé Tcntori qui les tient probablement de sa bouche. (L'utileur.)

24 DBALDO ET JRÈ?iE.

Venise, des anomalies qu'il n'arrivait pas à comprendre et à coordonner dans sa tète. Il se perdait dans mille conjectures; il avait des soupçons ; il formait des pronostics plus étranges les uns que les autres; il se disait : — Quelle est la chdtleqni couve tout ceci ? — mais le bon abbé, pour expérimenté et fin qu'il fût, n'était pas parvenu à comprendre qu'au lieu d'une chatte, c'était un détestable serpent, rempli de bave et de poison qui envenimait de son baleine les résolutions les p'us sages du doge et du sénat! c'était là précisément ce ver intérieur et secret, dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, qui rongeait la moelle des os de Ta république.

Tenlori, avec plusieurs de ses amis graves et discrets, parlait souvent de l'inertie du sénat qui ne posait ni sentinelle ni barrière pour garantir la république de la bourrasque qui s'élevait tout autour d'elle, dans un espice très-large des contrées de l'Italie ; mais il en parlait en cachette et tout bas, parce qu'il se souvenait du grand axiome vénitien : — De la Serenissima no se di.scorre ne in ben ne in mal. — Toutefois il ne pouvait se retenir et il disait:

— Est-il possible, mes amis, que nos Seigneurs soient assez aveugles pour ne pas voir qu'il faudrait armer et aguerrir l'armée de terre et de mer, approvisionner les forteresses et s'apprêter par tous les moyens à soutenir la neutralité et se faire respecter par quiconque voudrait attenter au salut de la république? Où sont la sagesse, la prévoyance et l'intelligence du conseil des Savi, du sénat et du doge? Conserver la paix avec tout le monde et rester neutre au milieu des puissances belligérantes, soit : mais une neutralité désarmée ! c'est là un morceau trop friand pour les affamés; c'est une manière honnête de les inviter à y mettre la dent ; ils l'avaleront d'une bouchée ! 0 somnolence et paresse incompréhensibles !

— Ta, ta, ta; taisez-vous, Tentori, taisez-vous pour l'amour du ciel, dit une vieille perruque qui avait été collatérale du Capitan Grande : on vous entendra parler de la Seigneurie, et, ce qui est bien pis, l'appeler imprudente et paresseuse : allons donc ! la Sérénissime n'a pas besoin que je prenne sa défense devant vous, qui êtes un homme sensé et qui parlez par zèle. Hem! pardonnez-moi, mon ami: vous parlez par zèle, eh ! c'£st certain. Cependant, en ma qualité de très-fidèle

Page 1