‹ Ubaldo et IrèneChapitre 47 sur 94 · LE DÉPART · texte numérisé non relu

LE DÉPART

de son sacrilège et l'horreur de ce départ avec un mari homicide qui lui donnait des noces inconsolables trempées dans le sang et dans les pleurs de deux mères. On arriva à la poste de Sant'Amhrogio à une heure après minuit. Naidos les attendait en uniforme de capitaine d'artillerie, suivi d'un autre officier fiançais. On attela des chevaux frais, et les deux époux prirent la route de Suse, pondant que l'avocat, entré avec l'officier dans la voiture qui avait secrètement amené Nardos, revint vers Turin. L'officier demanda à l'avocat si le jeune marquis Frédéric était mort : lorsqu'il entendit qu'il avait rendu le dernier soupir au commencement de la soirée :

— Malheureux ! s'en ia-t-il: h;er, à l'heure où nous sommes, ilélait plein de vie, jeune, riche, tendrement aimé par une mère veuve, qui ne vivait plus que pour lui et qui lui destinait une épouse qui eût fait son bonheur ! Une plaisanterie lui adonné la mort, et ce Nardos s'enfuit, maudit par deux familles qu'il laisse dans la désolation : c'est la troisième victime qu'il tue en duel et toujours au pistolet, car il ne sait pas tirer l'épée.

— 11 est bien étrange, reprit l'avocat, qu'un gentilhomme français n'ait pas appris à faire des aunes, et qu'il ne soit pas très-adroit à cet exercice.

— Les gentilshommes de sa sorte, répondit l'officier, savent beaucoup mieux se servir du couteau que de l'épée.

Et changeant sur-le-champ de discours, il se mit à parler des campagnes de Bonaparte en Egypte, de ses escarmouches avec les mameloucks, de la bataille des Pyramides, de la découverte de tant de monuments des Pharaons et de ses projets sur les royaumes asiatiques de l'ancienne Phénicie. Causant ainsi et sommeillant par fois, ils arrivèrent à Turin au point du jour. Mais revenons, si vous le voulez bien, auprès des deux époux.

Après le mariage clandestin, c'était la première fois qu'ils se revoyaient ; ilsn'avaient pu jusque-là que s'écrire en secret et se voir de loin, bien rarement, à la fenêtre pendant le jour, ne s'adressant que quelques mots à la dérobée, la nuit, à travers un petit balcon donnant au-dessus des écuries. Un des deux époux venait de commettre un meurlre et pouvait être poursuivi par la justice ; l'autre, tourmentée par cette

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fuite malheureuse, était tristement préoccupée. Ils devaient donc l'un et l'autre être plutôt accablés de remords qu'heureux de se trouver ensemble ; mais, disait l'avocat, Nardos avait un front qui ne se tioublait pas si aisément.

Parvenus à Suse on dut quitter la voiture, parce que larouto militaire que Napoléon fit exécuter plustard avec tant d'efforts et tant d'argent, n'existant pas alors, il fallait grimper jusqu'au jommetdumont Cenisàche\al,ou selon lasaison, en traîneau; faisant suivre tous les bagages à dos de mulets sur lesquels on chargeait jusqu'aux voitures, démontées pièce à pièce. On déchargea donc tout l'attirail de Laurel ta pour le recharger sur les beats; n ais les plus grandes malles, où étaient le linge il la riche garde-robe de la mariée, manquaient à l'appel. Lauretla le fit remarquer à son mari, qui lui répondit en souriant :

— Ma belle ; tout cela était embarrassant ; je l'ai fait partir levant, et nous le retrouverons à Lyon.

— Est-ce qu'on ne démonte pas la voiture?

Elle est trop grande ; à Lanslebourg, au pied de la montagne, de l'autre côté, nous en trouverons une autre : j'ai pensé à tout, ma chère : les deux domestiques ramèneront celle-ci à Turin.

— Nous allons donc rester sans valets?

— Le penses-tu, Lauretta? J'ai à Lyon deux superbes chaises de voyage que j'ai fait venir de Paris ; une femme de chambre pour toi, mon valet de chambre, mon secrétaire et quatre valets de pied

On commença à gravir la montagne, et, lorsqu'ils furent arrivés au sommet, Lauretta était presque morte de froid : elle se réchauffa devant un bon feu dans une des chambres de l'hospice où on leur servit une grande tasse de café au lait bouillant, et vers le soir, ils arrivèrent à Lanslebourg, où ils trouvèrent un coupé à deux places très-peu élégant et, au lieu de six chevaux, on n'y attela que deux rosses.

— Mais où est donc notre courrier? demanda Lauretta.

— Mon trésor, répondit son mari; il m'a fallu l'envoyer devant, afin que nous trouvions tout prêt, à notre arrivée à Lyon; c'est précisément pour cela que je n'ai dû commander que deux chevaux, puisque notre piqueur n'étant pas là pour

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en atteler six, on nous eût fait perdre un siècle à chaque relais.

Toules ces réponses étaient si promptes et si naturelles, que lapauvre femmeen fut satisfaite, cl n'eut pas le moindre soupçon que la belle voiture qui l'avait amenée rie Turin n'était qu'une voiture de louage; que les domestiques étaient loués aussi ; et que le courrier dormait comme une marmotte dans l'auberge de Susa. Ils traversèrent la M aurienne sans s'arrêter; parvenusà Montmélian, ils descendirent pour dîner à la grande hôtellerie qui est au delà du pnnt de l'Isère. Nardos conduisit sa femme dans une chambre et lui dit :

— Mon bel ange, prend? un peu de ivpos;je descend* commander h? dîner, visiter la voiture et faire graisser les moyeux : veux-tu qu'on t'apporte deux doigts de l'excellent vin de ces collines? tu sais qu'il est exquis.

Lauret'a répondit qu'elle aimait mieux se reposer jusqu'à l'heure du dîner.

Nardos descendit dans la salle commune où beaucoup de voyageurs entouraient les tables; il s'approcha du comptoir et commanda à la grosse Savoyarde qui s'y pavanait un bon repas dans une chambre particulière : passant dans la remise, il donna un coup d'reil à la voiture et ordonna à un garçon de graisser les roues. Mais pendant qu'il parlait avec l'hôtesse, dans un coin de la salle, deux espèces de goujits, assis devant une petite table, dévoraient un gigot de mouton rôti, ayant chacun devant soi une énorme bouteille de vin. Un de ces individus se mit à se frotter le front comme quelqu'un qui cherche à se rappeler quelque chose qu'il a oublié; puis, prenant son couteau par la pointe, et frappant du manche assez brutalement sur les doigts de son camarade, il lui fit signe en levant le menton pour qu'il eût à examiner la personne qui parlait au comptoir avec la patronne.

Dès que Nardos fut sorti de la salle, cet homme cria à son compagnon :

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