LE VICOMTE N'Y EST PAS
— Rentrera-t-il bientôt ?
— JE iV£AT SAIS RIEN...
Et que cet homme avait tourné le dos et s'en était allé.
A celte nouvelle Lauretta pâlit ; la comtesse fut prise d'un tremblement excessif, pressentant quelque autre malheur; l'abbé Leardi pensa que le misérable avait levé le pied et s'était enfui avec armes et bagages ; mais en homme prévoyant et adroit, il dit :
— Je vais sorti)- et savoir ce que tout cela signifie.
Il prit son chapeau et courut tout droit au bureau de police pour demander si Nardos avait fait signer son passe-port. L'employé regarda sur les registres et trouva en effet que le vicomte et la vicomtesse de Nardos avaient fait prendre leur passe-port la veille, vers les vingt-quatre heures. 11 alla à la poste aux chevaux et il demanda si le vicomte de Nardos n'avait p?s commandé des chevaux pour Rivoli. On lui rc-
&o2 UBALDO ET 1UENK.
pondit qu'il en avait commandé trois couples et un cheval de selle pour le courrier ; que tout cela devait èlre prêt pour le matin à onze heures ; mais qu'entre neuf et dix heures, Thibault, son valet de chambre, était venu décommander les chevaux.
L'abbé ne savail plus à quel parti s'arrêter.
— Je ne pense pas, se disait-il, que cet homme soit parti, du moins avec les chevaux de poste ; il a fait mettre le nom de sa femme sur son passe-port. Ce passe port a été pris hier au soir; donc il voulait partir avec elle. De toute façon, le trait que ce Nardos a joué au comte d'Almavilla est abominable ; c'est l'action d'un escroc et non d'un loyal gentilhomme. Je vais aller à la porte Susina, pour voir s'il m'est possible d'appreiulie quelque ebose auprès de l'oificicr du poste, ou bien au bureau de l'octroi.
11 prit le chemin parallèle à l'arsenal. A peine avait-il dépassé le palais Lascaris, qu'il vit une foule de monde descendre vers la place Saint-Charles, et au milieu de la foule. il aperçut un brancard d'hôpital entouré par quelques soldats et qui contenait un officier de cavalerie mortellement blessé. Ayant reconnu dans la foule qui suivait le brancard le comte de Piossasco, son bon ami, l'abbé lui demandi:
— Comte, quel est donc ce pauvre jeune homme? est-il tombé de cheval en exécutant la manœuvre au champ de Mais?
— Non, répondit le comte ; c'est Frédéric, le tils de la marquise Cornélie, que nous rencontrions souvent aux soirées de la maison Valperga di Masino.
— Mon Dieu, s'écria l'abbé ; la marquise n'a que cet enfant qu'elle aime comme la prunelle de ses yeux ! mais quel malheur est-il donc arrivé à ce cher Frédéric, si gentil, si aimable et d'un si noble cœur ?
— De trop de cœur, mon ami, et avec peu de cervelle ! Hier, vers deux heures de nuit, il était avec ses amis au café militaire où, comme vous savez, il s'amusait à contrefaire par plaisanterie quelques-uns de ses camarades ; dans cet amusement, qui lui était habituel, il mettait que'quefois trop» de laisser-aller et même trop de mordante ironie. Incisa, son frète d'armes, m'a dit tout à l'heure que la conversaliou
étant tombée sur le mariage clandestin de Lauretla cl'Alma villa, chacun de ces jeunes tous voulait y dire son mot et placer son commentaire Frédéric poussa alors son ricanement moqueur, que nous lui con naissons tous, et dit :
— Pour un vicomte une fille noble peut bien faire une petite sottise, ce me semble. Un vicomte ! tudieu ! cela vaut cent cinquante mille francs comme un sou, et ça n'est pas trop cher !
Tout le monde éclata de rire ; on fit payer u\\ bol de punch à notre impertinent ; puis Frédéric sortit du café avec un lieutenant pour aller je ne sais où. A peine avait-il quitte la salle que deux Fiançais qui occupaient une table du fond, se levèrent et sortirent à leur tour. On n'en a pas su davantage ; mais sans doute il y a eu un duel où Frédéric a reçu une blessure mortelle. — Adieu, l'abbé ; je vais suivre ce malheureux pour aller porter à sa mère les consolations de l'amitié. On va le déposer au couvent de Sainte-Théièse, qui n'est pas loin de chez lui, et je vais courir auprès de la marquise pour lui dire que son fils, en tombant de cheval, s'est luxé une épaule et qu'il est assez étourdi du coup, mais qu'il n'y a rien à craindre : petit à petit on lui dira la vérité. Allons, adieu encore une fois. —
L'abbé resta pensif à cette nouvelle et tournant vers la place du château, il entra sans hésiter au café militaire, où il rencontra, parmi d'autres connaissances, le comte d'Aviglione, auquel il demanda s'il savait comment la chose s'était passée.
— Que trop, répondit le comte; il n'a pas été possible d'arranger l'affaire. Frédéric avait quitté le café en compagnie d'un lieutenant et ils n'avaient encore fait que quelques pas, lorsqu'il se sentit frapper sur l'épaule. En se retournant il vit deux personnes inconnues, et il leur dit avec colère :
— Qui êtes-vous? que me voulez-vous?
Celui qui l'avait touché à l'épaule répondit alors d'un ton allier:
— Je suis le vicomte de Nardos, et je veux vous présenter demain matin à six heures le reçu des cent cinquante mille francs dans le second fossé de la citadelle, du côté de la poudrière.
— A six heures je suis de service, répondit Frédéric ; mais
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puisque vous êtes assez aimable pour m'oflïïr ce reçu, je viendrai y apposer mon cachet à dix heures.
On se sépara sans ajouter un mot de plus. Ce malin, à sept heures, le lieutenant, camarade de Frédéric, se rendit chez Nardos, qui était en compagnie d'un certain Ferrux. capitaine au douzième régiment de la Seine. Le lieutenant offrit le choix des armes entre le sabre, l'épée et le pistolet.
— Je choisis le pistolet, dit Nardos, et le capitaine Ferrux sera mon second.
— Vicomte, répondit le lieutenant, qui était très-bien élevé, je sais que vois devez partir aujourd'hui avec votre femme; pensez an danger auquel vous vous exposez ; quelle serait la douleur del'excellente dame s'il vous arrivait malheur! quelles angoisses pour la famille ! le marquis Frédéric est fils unique. C'est un jeune homme courageux et vaillant, qui aime à plaisanter; mais il a un noble cœur et il ne sautait mettre de malignité dans ses plaisanteries. Pens-z que d'un seul coup vous pourriez rendre cruellement malheureuse sa mère qui l'adore.
— Pour ma femme, répondit froidement Nardos, c'est mon affiire ; quant à la mère de M. Frédéric, c'était à lui d'y penser avant de faire une plaisanterie d'aussi bon goût. Monsieur, à dix heures donc, au lieu du rendez-vous. —
Le lieu'enant partit; on se rendit sur les lieux à dix heures: les témoins mesurèrent l'espace, chargèrent les pistolets et il fut convenu qu'au moment où l'un d'eux laisserait tomber à terre son mouchoir, les deux coups partiraient ensemble. Nardos fut touché au gras de l'oreille gauche ; Frédéric reçut le coup sous les côtes du flanc, droit, et la balle est sortie pir les reins. Le pistolet s'échappa de sa main ; il pâlit, il vacilla ; puis il tomba sur le coude et se renversa sur l'herbe. Nardos accourut et détacha sa cravate pour bander la blessure : les deux témoins s'approchèrent aussi; mais un chirurgien qui avait été amené par Ferrux se présenta au bord du fossé, suivi de plusieurs officiers français. Frédéric ouvrit les yeux, serra la main à Naidos et lui dit d'une voix étouffée :
— Je vous pardonne; fuyez, sauvez-vous. 0 ma mère ! —
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Il ne put continuer; il tomba dans une mortelle défaillance.
Les officiers français saisirent Nardos par le bras et le conduisirent derrière le terre- plein : on le replaça à cbeval et on courut bride abattue vers la porte Susina. Entrant dans Dora Grossa, ils se rendirent chez un commissaire frai cuis qui habite au palais Paesana; mais on pense qu'on Ta fait cacher ailleurs, car le triumvir Carlo Botta étant canavésan et très-lié avec la marquise Cornélie, voudra certainement tirer vengeance de cet événement si malheureux. —
L'abbé Leardi, ayant appris tons ces détails par le comte d'Avigiione, comprit paifaitement la cause du retard et revint au palais d'Almavilla où il arriva tard et assez fatigué. Pendant qu'il racontait à la comtesse Virginie le triste aeci dent, l'avocat, qui avait reçu secrètement un billet de Nardos, survint et le montra à la famille. Voici le contenu de ce billet :
« .Mon ciikk avocat,
« Une affaire d'honneur à laquelle je n'ai pu me sous- « traire, m'a forcé de me battre ; pour échapper aux \x- « cherches de la justice, je ne puis venir en personne prendre u ma chère Laurel ta. Je la Confie à votre prudence et à vos « soins. Vers une heure de nuit, veuillez vous rendie dans « ma voiture à 1 hôtel d'Almavilla et conduisez ma femme à « Sant'Ambrogio ; vous y trouverez un carrosse qui vous ra- « mènera à Turin. J'ajouterai cette nouvelle obligation à « toutes celles que j'ai déjà contractées envers vous.
« Nardos. »
A l'heure indiquée :a voilure entra darrs la cour del hôtel; la comtesse Virginie était prête à perdre connaissance, tant sou âme était tourmentée par les pressentiments les plus funestes. Lauretta, se jetant aux pieds de sa mère, lui demanda sa bénédiction, puis elle s'élança au cou d'Ubaldo et d'Irène :
— Ah, s'écria-t-elle ; rendez maman heureuse aussi pour nmi qui lui ai cau>é lant de chagrins ! si vous saviez comme je soullie cruellement en songeant que je vais partir sans a\oir reçu la bénédiction paternelle !
230 ti;\I.I>0 KT IRENt.
— Non, sïcria alors Ubaldo saisi d'un sentiment magnanime ; non, tu ne partiras pas sans en être bénie ! Viens avec moi. J'entrerai chez lui sous prétexte d'avoir à lui parler; toi et Irène, soyez sur mes talons; tu te jetteras à sps pieds, tu embrasseras ses genoux et tu lui diras que tu n'en sorthas point sans avoir reçu la bénédiction paternelle. —
Ainsi fut fait. Ubaldo alla frapper à l'appartement du comte, et lorsque le \a'etde chambre vint ouvrir, il lui dit:
— Ne refermez pas, je n'ai qu'un mot à dire à mon père et je reviens de suite.
Il entra et il annonça au comte qu • Lauretta était sur le point de partir avec l'avocat.
— C'est bien ; cela devait être ainsi : mariée en cachette, elle devait quitter la maison paternelle et la patrie en cachette, comme une malfaitrice. —
Lauretla entra avec Irène et s'élança aux pieds de son père qu'elle embrassa étroitement éclatant en sanglots. Le comte, saisi à l'improviste, pâlit, frissonna et resta irrés-olu, mais Ubaldo s'écria avec force :
— Mon père, laisserez- vous partir ma sœur sans voire bénédiction ? cela ne peut être, cela ne sera pas !
Il saisit la main du comte, il la lève sur la tète de Lauretta, et, l'y appuyant avec énergie, il reprend :
— Mon père, prononcez ce grand mot qu'on écrit dans le ciel, dites: — Ma fiile, je te bénis.
— Je te bénis, répéta le comte suffoqué.
Se dégageant de l'étreinte d'Ubatdo, d'Aimavilla se couviit le visage avec les deux mains. Ubaldo, saisissant Lauretta à bras le corps, l'enleva et l'emporta hors de la chambre en disant à Irène qui les suivait :
— Rentre chez papa et prends-en soin. —
Il conduisit Lauretta jusqu'à la voiture, lui donna le baiser d'adieu, la recommanda à l'avocat et ferma la portière. La voiture partit, laissant le palais d'Aimavilla plongé dans nn morne silence.
Lauretta avait été tellement saisie de tout ce qui s'était passé avec tant de rapidité, qu elle ne reprit ses sens que lorsque la voiture passa devant l'église de Sainte-Thérèse. La vue de ce temple lui rappelant sa fraude, lui reprocha l'excès