SCÈNE PREMIÈRE
Il fait nuit. LE PÈRE UBU dort. Entre LA MÈRE UBU sans le voir. L’obscurité est complète.
Mère Ubu
Enfin, me voilà à l’abri. Je suis seule ici, ce n’est pas dommage, mais quelle course effrénée : traverser toute la Pologne en quatre jours! Tous les malheurs m’ont assaillie à la fois.
Aussitôt partie cette grosse bourrique, je vais à la crypte m’enrichir. Bientôt après je manque d’être lapidée par ce Bougrelas et ces enragés. Je perds mon cavalier le Palotin Giron qui était si amoureux de mes attraits qu’il se pâmait d’aise en me voyant, et même, m’a-t-on assuré, en ne me voyant pas, ce qui est le comble de
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la tendresse. Il se serait fait couper en deux pour moi, le pauvre garçon. La preuve, c’est qu’il a été coupé en quatre par Bougrelas. Pif paf pan ! Ah ! je pense mourir. Ensuite donc je prends la fuite poursuivie par la foule en fureur. Je quitte le palais, j’arrive à la Vistule, tous les ponts étaient gardés. Je passe le fleuve à la nage, espérant ainsi lasser mes persécuteurs. De tous côtés la noblesse se rassemble et me poursuit. Je manque mille fois périr, étouffée dans un cercle de Polonais acharnés à me perdre. Enfin je trompai leur fureur, et après quatre jours de courses dans la neige de ce qui fut mon royaume j’arrive me réfugier ici. Je n’ai ni bu ni mangé ces quatre jours, Bougrelas me serrait de près... Enfin me voilà sauvée.
Ah ! je suis morte de fatigue et de froid. Mais je voudrais bien savoir ce qu’est devenu mon gros polichinelle, je veux dire montrés respectable époux. Lui en ai-je pris, de la finance. Lui en ai-je volé, des rixdales. Lui en ai-je tiré, des carottes. Et son cheval à finances qui mourait de faim : il ne voyait pas souvent d’avoine, le pauvre diable. Ah ! la bonne histoire. Mais hélas ! j’ai perdu mon trésor ! Il est à Varsovie, ira le chercher qui voudra.
Pèke Ubu (commençant à se réveiller ).
Attrapez la Mère Ubu, coupez les oneilles !
Mère Ubu
Ah ! Dieu ! Où suis-je? Je perds la tête. Ah ! non, Seigneur !
Grâce au ciel j’entrevoi Monsieur le Père Ubu qui dort auprès de moi.
Faisons la gentille. Eh bien, mon gros bonhomme, as-tu bien dormi?
Père Ubu
Fort mal ! 11 était bien dur cet ours ! Combat des voraces contre les coriaces, mais les voraces ont complètement mangé et dévoré les coriaces, comme vous le verrez quand il fera jour : entendez-vous, nobles Palotins !
Mère Ubu
Qu’est-ce qu’il bafouille ? Il est encore plus bête que quand il est parti. A qui en a-t-il ?
Père Ubu
Cotice, Pile, répondez-moi, sac à merdre !
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Où êtes-vous ? Ah ! j’ai peur. Mais enfin on a parlé. Qui a parlé? Ce n’est pas l’ours, je suppose. Merdre ! Où sont mes allumettes ? Ah !
je les ai perdues à la bataille.
Mère Ubu { àpart ).
Profitons de la situation et de la nuit, simulons une apparition surnaturelle et faisons-lui promettre de nous pardonner nos larcins.
Père Ubu
Mais, par saint Antoine ! on parle. Jambedieu ! Je veux être pendu !
Mère Ubu (grossissant sa voix ).
Oui, monsieur Ubu, on parle, en effet, et la trompette de l’archange qui doit tirer les morts de la cendre et de la poussière finale ne parlerait pas autrement ! Ecoutez cette voix sévère. C’est celle de saint Gabriel qui ne peut donner que de bons conseils.
Père Ubu
Oh ! ça, en effet !
Ne m’interrompez pas ou je me tais et c’en sera fait de votre giborgne !
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Père Ubu
Ah ! ma gidouille! Je me tais, je ne dis plus mot. Continuez, madame l’Apparition !
Mère Ubu
Nous disions, monsieur Ubu, que vous étiez un gros bonhomme !
Père Ubu
Très gros, en effet, ceci est juste.
Mère Ubu Taisez-vous, de par Dieu !
Père Ubu
Oh ! les anges ne jurent pas !
Mère Ubu (à part ).
Merdre ! ( Continuant .) Vous êtes marié, Monsieur Ubu.
Père Ubu
Parfaitement, à la dernière des chipies !
Vous voulez dire que c’est une femme charmante.
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Père Ubu
Une horreur. Elle a des griffes partout, on ne sait par où la prendre.
Mère Ubu
Il faut la prendre par la douceur, sire Ubu, et si vous la prenez ainsi vous verrez qu’elle est au moins l'égale de la Vénus de Capoue.
Père Ubu
Qui dites-vous qui a des poux?
Mère Ubu
Vous n’écoutez pas, monsieur Ubu ; prêteznous une oreille plus attentive. (A part.) Mais hâtons-nous, le jour va se lever. — Monsieur Ubu, votre femme est adorable et délicieuse, elle n’a pas un seul défaut.
Père Ubu
Vous vous trompez, il n’y a pas un défaut qu’elle ne possède.
Mère U bu
Silence donc ! Votre femme ne vous fait pas d’infidélités !
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Père Ubu
Je voudrais bien voir qui pourrait être amoureux d’elle. C’est une harpie !
Mère Ubu
Elle ne boit pas !
Père Ubu
Depuis que j'ai pris la clé de la cave. Avant, à sept heures du matin elle était ronde et elle se parfumait à l’eau-de-vie. Maintenant qu’elle se parfume à l’héliotrope elle ne sent pas plus mauvais. Ça m’est égal. Mais maintenant il n’y a plus que moi à être rond !
Mère Ubu
Sot personnage ! — Votre femme ne vous prend pas votre or.
Père Ubu
Non, c’est drôle !
Mère Ubu
Elle ne détourne pas un sou !
Père Ubu
Témoin monsieur notre noble et infortuné
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cheval à Phynances, qui, n’étant pas nourri depuis trois mois, a dû faire la campagne entière traîné par la bride à travers l’Ukraine. Aussi est-il mort à la tâche, la pauvre bête !
Mère Ubu
Tout ceci sont des mensonges, votre femme est un modèle et vous quel monstre vous faites !
Père Ubu
Tout ceci sont des vérités, ma femme est une coquine et vous quelle andouille vous faites !
Mère Ubu Prenez garde. Père Ubu.
Père Ubu
Ah ! c’est vrai, j’oubliais à qui je parlais. Non, je n’ai pas dit ça !
Mère Ubu
Vous avez tué Venceslas.
Père Ubu
Ce n’est pas ma faute, moi, bien sûr. C’est la Mère Ubu qui a voulu.
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Mèke Ubu
Vous avez fait mourir Boleslas et Ladislas.
Père Ubu
Tant pis pour eux ! Ils voulaient me taper !
Mère Ubu
Vous n’avez pas tenu votre promesse envers Bordure et plus tard vous l’avez tué.
Père Ubu
J’aime mieux que ce soit moi que lui qui règne en Lithuanie. Pour le moment ça n’est ni l’un ni l’autre. Ainsi vous voyez que ça n’est pas moi.
Mère Ubu
Vous n’avez qu’une manière de vous faire pardonner tous vos méfaits.
Père Ubu
Laquelle ? Je suis tout disposé à devenir un saint homme, je veux être évêque et voir mon nom sur le calendrier.
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Mère Ubu
Il faut pardonner à la Mère Ubu d’avoir détourné un peu d’argent.
Eh bien, voilà ! Je lui pardonnerai quand elle m’aura rendu tout, qu’elle aura été bien rossée, et qu’elle aura ressuscité mon cheval à finances.
Mère Ubu
Il en est toqué de son cheval ! Ah ! je suis perdue, le jour se lève.
Père Ubu
Mais enfin je suis content de savoir maintenant assurément que ma chère épouse me volait. Je le sais maintenant de source sûre. Omnis a Deo scientia, ce qui veut dire : Omnis, toute ; a Deo, science ; scientia, vient de Dieu. Voilà l’explication du phénomène. Mais madame l’Apparition ne dit plus rien. Que ne puis-je lui offrir de quoi se réconforter. Ce qu’elle disait était très amusant. Tiens, mais il fait jour ! Ah ! Seigneur, de par mon cheval à finances, c’est la Mère Ubu !
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Mère Ubu ( effrontément ).
Ça n’est pas vrai, je vais vous excommunier.
Père Ubd
Ah ! charogne !
Mère Ubu
Quelle impiété.
Ah ! c’est trop fort. Je vois bien que c’est toi, sotte chipie ! Pourquoi diable es-tu ici ?
Mère Ubu
Giron est mort et les Polonais m’ont chassée. Père Ubu
Et moi, ce sont les Russes qui m’ont chassé : les beaux esprits se rencontrent.
Mère Ubu
Dis donc qu’un bel esprit a rencontré une bourrique !
Père Ubu
Ah ! eh bien, il va rencontrer un palmipède maintenant. (// lui jette l’ours.)
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Mère Ubtj {tombant accablée sous le poids de l’ours ).
Ah ! grand Dieu ! Quelle horreur ! Ah ! je meurs ! J’étouffe ! il me mord ! Il m’avale ! il me digère !
Père Ubu
Il est mort ! grotesque. Oh ! mais, au fait, peut-être que non ! Ah ! Seigneur ! non, il n’est pas mort, sauvons-nous. ( Remontant sur son rocher.) Pater noster qui es...
Mère Ubu (se débarrassant).
Tiens ! où est-il ?
Père Ubu
Ah ! Seigneur ! la voilà encore ! Sotte créature, il n’y a donc pas moyen de se débarrasser d’elle. Est-il mort, cet ours?
Mère Ubu
Eh oui, sotte bourrique, il est déjà tout froid. Comment est-il venu ici ?
Père Ubu (confus).
Je ne sais pas. Ah ! si, je sais ! Il a voulu
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manger Pile et Cotice et moi je l’ai tué d’un coup de Pater Noster.
Mère Ubu
Pile, Cotice, Pater Noster. Qu’est-ce que c’est que ça? il est fou, ma finance !
Père Ubu
C’est très exact ce que je dis ! Et toi tu es idiote, ma giborgne !
Mère Ubu
Raconte-moi ta campagne. Père Ubu.
Père Ubu
Oh ! dame, non! C’est trop long. Tout ce que je sais, c’est que malgré mon incontestable vaillance tout le monde m’a battu.
Comment, même les Polonais ?
Père Ubu
Ils criaient : Vivent Venceslas et Bougrelas. J’ai cru qu’on voulait m’écarteler. Oh ! les enragés ! Et puis ils ont tué Rensky !
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Mère Ubu
Ça m’est bien égal ! Tu sais que Bougrelas a tué le Palotin Giron !
Père Ubu
Ça m’estbien égal ! Et puis ils ont tué le pauvre Lascy !
Mère Ubu
Ça m’est bien égal !
Père Ubu
Oh ! mais tout de même, arrive ici, charogne ! Mets-toi à genoux devant ton maître (t7 l'empoigne et la jette à genoux ), tu vas subir le dernier supplice.
Mère Ubu
Ho, ho, monsieur Ubu !
Oh ! oh ! oh ! après, as-tu iini ? Moi je commence : torsion du nez, arrachement des cheveux, pénétration du petit bout de bois dans les oneilles, extraction de la cervelle par les talons, lacération du postérieur, suppression
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partielle ou même totale de la moelle épinière (si au moins ça pouvait lui ôter les épines du caractère), sans oublier l’ouverture de la vessie natatoire et finalement la grande décollation renouvelée de saint Jean-Baptiste, le tout tiré des très saintes Ecritures, tant de l’Ancien que du Nouveau Testament, mis en ordre, corrigé et perfectionné par l’ici présent Maître des Finances ! Ça te va-t-il, andouille ?
(fl la déchire.)
Mère Ubu
Grâce, monsieur Ubu !
(Grand bruit à l'entrée de la caverne .)