‹ Ubu enchaîné précédé de Ubu Roi Alfred Jarry 1900Chapitre 53 sur 73 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

La grande salle du Tribunal.

PÈRE UBU, MÈRE UBU, PISSEDOUX, PISSEMBOCK, ÉLEUTHÊRE, JUGES, AVOCATS, GREFFIERS, HUIS¬ SIERS, GARDES, PEUPLE.

Père Ubu

Nous constatons avec plaisir, Messieurs, que toute la justice est mise en branle en notre honneur, que nos gardes n’ont point oublié leurs moustaches bien dorées des fêtes et dimanches afin d’entourer de plus de prestige notre banc de notre infamie, et que notre peuple écoute bien et se tient tranquille !

L’Huissier

Silence !

Mère Ubu

Tais-toi donc, Père Ubu, tu vas te faire mettre à la porte.

Mais non, j’ai des gardes pour m’empêcher de.sortir. Et il faut bien que je parle, puisque tous ces gens ne sont là que pour m’interroger. — Et maintenant, introduisez ceux qui se plaignent de nous !

Le Président

Faites avancer le prévenu et sa complice. (On leur distribue quelques bourrades.)

Votre nom ?

Père Udu

François Ubu, ancien roi de Pologne et d’Aragon, docteur en palaphysique, comte de Mondragon, comte de Sandomir, marquis de Saint- Grégeois.

Plssedoux

Autrement dit : Père Ubu.

Mère Ubu

Victorine Ubu, ancienne reine de Pologne...

PlSSEMBOCK

Autrement dit : Mère Ubu.

U B U ENCHAÎNÉ

Le Greffier (écrivant).

Père Ubu et Mère Ubu.

Le Président

Prévenu, votre âge ?

Père Ubu

Je ne sais pas bien, je l’ai donné à garder à la Mère Ubu, et il y a si longtemps, elle a oublié même le sien.

Mère Ubu

Malappris voyou !

Père Ubu

Madame de ma... J’ai dit que je ne dirais plus le mot, il me porterait chance, il me ferait acquitter, et je veux aller aux galères.

Le Président (aux plaignants).

Vos noms?

Pissembock

Marquis de Grandair.

U B II ENCHAÎNÉ

Père Ubu (, furieusement ).

Autrement dit : Pissemboek !

Le Greffier (écrivant).

Pissemboek, et sa nièce, Eleuthère Pissembock.

Éleuthère Hélas ! mon oncle !

Pissembock

Soyez calme, ma nièce, je suis toujours votre oncle.

Pissedoux

Marquis de Granpré.

Mère Ubu ( furieusement ).

Autrement dit : Pissedoux !

ËuEUTHÊRE

Ah !!!

(Elle s'évanouit. On l'emporte.)

Père Ubu

Que ce petit incident ne vous retarde point,

.oogl

U BU ENCHAÎNÉ

monsieur le Président de notre tribunal, de nous rendre la justice qui nous est due.

L’Avocat général

Oui, Messieurs, ce monstre déjà souillé de tant de crimes...

Le Défenseur

Oui, Messieurs, cet honnête homme à l’irréprochable passé...

L’Avocat général

Ayant étendu ses noirs desseins au moyen d’une brosse à cirer sur les pieds nus de sa victime...

Le Défenseur

Malgré qu’il demandât grâce à genoux à celte infâme gourgandine...

L’Avocat général

L’enleva, de complicité avec sa mégère d’épouse, dans une diligence...

Le Défenseur

Se vit séquestré avec sa vertueuse épouse dans le coffre d’une diligence...

U BU ENCHAÎNÉ

Père Ubu (à son Défenseur).

Monsieur, pardon ! taisez-vous ! vous dites des menteries et empêchez que l’on écoute le récit de nos exploits. Oui, Messieurs, tâchez d’ouvrir vos oneilles et de ne point faire de tapage : nous avons été roi de Pologne et d’Aragon, nous avons massacré une infinité de personnes, nous avons perçu de triples impôts, nous ne rêvons que de saigner, écorcher, assassiner ; nous décervelons tous les dimanches publiquement, sur un tertre, dans la banlieue, avec des chevaux de bois et des marchands de coco autour... ces vieilles affaires sontclassées, parce que nous avons beaucoup d’ordre ; — nous avons tué monsieur Pissembock, qui vous le certifiera lui-même, et nous avons accablé de coups de fouet, dont nous portons encore les marques, monsieur Pissedoux, ce qui nous a empêché d’entendre les coups de sonnette de mademoiselle Pissembock; c’est pourquoi nous ordonnons à messieurs nos juges de nous condamner à la plus grave peine qu’ils soient capables d’imaginer, afin qu’elle nous" soit proportionnée ; non point à mort cependant, car il faudrait voter des crédits exorbitants pour la

U B U ENCHAÎNÉ

construction d’une assez énorme guillotine.

Nous nous verrions volontiers forçat, avec un beau bonnet vert, repu aux frais de l’État et occupant nos loisirs à de menus travaux. La Mère Ubu...

Mère Ubu

Père Ubu

Tais-toi, ma douce enfant — ... fera de la tapisserie sur des chaussons de lisière. Et comme nous aimons assez peu à nous inquiéter de l’avenir, nous souhaiterions que cette condamnation fût perpétuelle, et notre villégiature près de la mer, en quelque sain climat.

Pissedoux ( à Pissembock).

Il y a donc des gens que cela embête d’être libres.

Pissembock

Vous vouliez bien épouser ma nièce ! Mais jamais je ne la sacrifierai à un homme que déshonore le nom de Pissedoux.

PlSSEDOUX

Jamais je n’épouserai une fille dont l'oncle est indigne même du nom de Pissembock !

L’Huissier

La Cour... délibère..

Mère Ubu

Père Ubu, ces gens vont t’acquitter de toutes manières, tu as eu tort de ne pas leur dire simplement le mot.

Pissedoux (à Pissembock).

Je vois avec plaisir que nous sommes d’accord.

Pissembock

Venez dans mes bras, mon gendre.

Le Président

La Cour... Père Ubu, savez-vous ramer ?

Père Ubu

Je ne sais pas si je sais ; mais je sais faire marcher, par des commandements variés, un

bateau à voiles ou à vapeur dans n’importe quelle direction, en arrière, à côté ou en bas.

Le Président

Ça ne fait rien.— La Cour... condamne François Ubu, dit Père Ubu, aux galères à perpétuité. 11 sera ferré à deux boulets dans sa prison et joint au premier convoi de forçats pour les galères de Soliman.

... Condamne sa complice, dite Mère Ubu, au ferrage à un boulet et la réclusion à vie dans sa prison.

PlSSEDOUX et PlSSEMBOCK Vivent les hommes libres !

Père Ubü et Mère Ubu Vive l’esclavage !

Page 1