‹ Uchronie l'utopie dans l'histoireChapitre 12 sur 80 · PREMIER TARI, EAU · texte numérisé non relu

PREMIER TARI, EAU

Invasion de l’Occident par les doctrines orientales. — Les dissidents du monde romain. — Crise de la Judée. — Les chrétiens.

Dès la haule antiquité, les nations tic l’Orient obéirent à des prêtres ou à des rois absolus. Sur les confins de l’Orient et d’un Occident barbare ou inconnu, vers le commencement de notre ère (1), les races helléniques et italiques (2) montrèrent des dispositions différentes. Ces peuples favorisés de l’esprit et de la nature, les Grecs, les Italiens, ignorèrent le pouvoir des prêtres ou le subordonnèrent aux intérêts civils. Au lieu de grandes monarchies, ils eurent des cités libres et furent les inventeurs de la Loi , celte abstraction destinée à devenir une des grandes réalités

(I l En avançant dans la lecture de ITchronie, on voit aisément que 1ère adoptée par l’auteur est celle des olympiades. Pour une esquisse à grands traits, où les minuties chronologiques seraient de trop, celte ère se confond sensiblement avec celle de la fondation de Rome. D'après cela, en remarquant que la première année de l’ère chrétienne est la 777° des olympiades, on passe grossièrement des dates de l'uchronie à celles du calendrier grégorien, en retranchant huit siècles des liâtes qui surpassent ce nombre d’années, et, au contraire, en retranchant de huit siècles les dates dont le nombre d’années est moindre. Ainsi le vit" siècle de l’uchronie est le ior avant Jésus-Christ, et le IXe de l’uchronie est notre Ier après Jésus-Christ. Ceci dit pour éclaircissement, l’éditeur aura soin de faire suivre les dates uchronienncs par nos dates vulgaires, en notes, atiu de ramener les premières à notre calendrier et d’épnrgner tout calcul au lecteur. {Xote de l'édileur.)

(il II ne faut attacher à ces noms aucune valeur ethnographique. L’auteur ne parait nulle part se préoccuper de ce que nous appelous la race. On ne saurait d’ailleurs attendre autre chose du temps où il vivait. (Xote de l’édileur.)

des établissements humains. La personne civile et politique n’obtint pas, il est vrai, dans leurs républiques toute l’indépendance qu’on eût souhaitée, et que l’état de guerre entre les nations rendait impossible; mais la somme de libertés que permettait la sûreté de l’Klal vis-à-vis des étrangers, le citoyen la gagna et la conserva à travers beaucoup de vicissitudes. L’asservissement des foules dans la plus brute ignorance qui se puisse imaginer lit place à de beaux systèmes d’éducation destinés à élever chaque citoyen à toute sa valeur virile. Les femmes passèrent de l’état d’esclaves à celui de mères de famille, leur dignité s’accrut, leur influence commença. Tandis que les théocraties de l’Orient livraient leurs sujets à la fièvre des hallucinations religieuses, ou les laissaient croupir dans un amas de superstitions malsaines, les peuples nouveaux organisèrent des cultes simples qui étaient des devoirs et des fêles de famille et de cité, plus encore (pic de religion. De libres mystères, dénués de toute signification et de toute action politiques, furent ouverts aux esprits qui ne se contentaient pas du lot de la commune croyance.

Au reste, ces hommes si émancipés (Il pensèrent comme ils vivaient, et ne craignirent pas de regarder le ciel en face. De nombreuses écoles spéculatives tentèrent de déterminer les principes et les éléments des choses par la force naturelle

(Il Devons-nous prendre ce mot émancipé dans un sens relatif, et l’auteur pensait-il que les Grecs, par exemple, étaient des échappés des monarchies ou théocraties de l’Orient ? — Dans l’étal actuel des connaissances, il nous paraît plus probable que les familles auxquelles fut dù le développement occidental, «'étaient tenues de tout temps hors de la sphère des grandes civilisation* orientales, soit que leur situ ition géographique les eût protégées dans certaines contrées montagneuses, soit qu’à l'époque ou elles émigrèrent, le régime et le culte patriarcal n’eusscut pas encore disparu de la plus grande partie d«* l’Asie. On ne peut guère douter non [dus aujourd'hui qu’un polythéisme naturel n’ait précédé en tous lieux les dogmes panthéistes, de même que les villages sont antérieur» aux empires, et la liberté plus ancienne que l’esclavage. On serra plus loin l’auteur admettre cette dernière opinion. (Xole de l'éditeur.)

du génie, jusqu’à ce que, lassées à la poursuite du problème impossible de la nature universelle et de l’origine première, elles fissent un retour sur elles-mêmes et entreprissent de sonder la conscience et de créer des méthodes : direction nouvelle qui marque mieux que jamais le caractère humaniste de la civilisation grecque. Pendant ce temps, les sciences abstraites s’organisaient, ces instruments futurs de tant de découvertes ; les sciences d’observation naissaient; la poésie et les arts plastiques atteignaient la perfection. Telles furent, en un petit coin du monde, loin des grandes puissances politiques et sacerdotales de cet àgc,Tes conséquences d’une seule institution spontanée : l’égalité civile d’un certain nombre d’hommes libres distribués en groupes nationaux.

Celui qui comparera les mœurs de. l'Orient avec celles de notre antiquité occidentale apercevra une autre grande différence. Le travail, d’un côté, méprisé et exclusivement servile, de l'autre, devient l’objet d’un commencement de considération morale, quand l’existence de la petite propriété (1) l’impose à des hommes que l’on respecte. Sans doute, le citoyen grec ou romain est avant tout un guerrier, et il n’en pouvait être autrement, mais il est souvent aussi un cultivateur. A. Athènes, il est quelquefois un commerçant, un marchand, un artisan même; et on se tromperait en regardant comme un paradoxe tout à fait isolé la préférence que Diogène le cynique accordait au conducteur d’ânes sur le général d’armée.

Mais toutes les choses du monde ne sont qu’aclion et réaction, parce que les idées directrices des événements procèdent ainsi elles-mêmes, chez l’individu cl chez les nations,

(1) Le traducteur a rendu ager modicut par petite propriété. Plus loin il s’est permis de rendre itus et redit us par action et réaction , etc. Mais on peut dire que notre auteur a créé lui-même le mot humaniste , car il a précisé son latin pour sc procurer l’adjectif anthropinus. (Note de l'éditeur .)

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cl parce que les peuples, que différentes pensées gouvernent, luttent sans cesse pour s’intlueneer ou se faire violence. Et, quand ils ne se combattent plus, s’ils se connaissent, c’est qu’ils s’irnilent. On n’a point encore vu jusqu'ici, dans cette malheureuse humanité dévorée de la passion de soumettre ou de se soumettre, les relations entre peuples, non plus qu’enirc personnes, se régler sérieusement sur la reconnaissance de la liberté (I). En effet, la propre maxime de la guerre étant : imposer ma volonté, anéantir la volonté d’autrui, il est clair que la paix ne saurait subsister pour des Etats ni pour des concitoyens, tant que certains d’entre eux se refusent à respecter la liberté chez les autres, ou à l’exercer eux-mêmes, et ne voient point d’alternative entre obéir et commander. Les hommes libres, eux aussi, sont alors dans la nécessité de se faire craindre, et quelquefois de se faire obéir; voilà pourquoi les Grecs et les Romains, alors même que leurs principes d’égalité cl «le liberté eussent été sans mélange d’exclusion et d’oppression, c’est-à-dire d’injustice, et il s’en fallait bien, se seraient encore vus obligés d’être les maîtres pour n’ètre pas les esclaves. Ils furent les maîtres, en effet, jusqu’au moment où, eux-mêmes surmontés par le Ilot de l’ancienne servitude (dont -ils n’étaient pas d’ailleurs sans avoir une source intérieure profonde, dans l’une de leurs grandes institutions, qu’il est superflu de nommer) et se sentant submerger, ils entendirent une grande voix du côté de l’Orient qui criait : « Courbez la tête et adorez. » Que firent-ils alors et qu’advint-il du monde? C’est ce que nous avons à raconter.

(1) Ce reproche à l'humanité n’est peut-être plus aussi juste qu’il l'était, pourtant, quiconque veut être assuré de rester libre doit avoir toujours tic quoi se faire craindre. Ceci n’est pas seulement vrai entre peuples, mais encore dans les sociétés les plus restreintes. Le progrès consiste à substituer à la force brutale la force morale, et A faire que celle-ci puisse engendrer l'autre au besoin.

(Sote de V éditeur.)

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La première injonction vintà la Grèce avant son déclin, et dans le temps du plus grand éclat de son principe : ordre de livrer la terre et l'eau, et de se prosterner aux pieds du Grand Roi. Elle fut victorieuse à Marathon, à Salaminc,à Platée. Ce fut une lutte héroïque, une gloire sans pareille dans l’histoire des hommes. Puis, cette Grèce divisée, qui se livrait misérablement aux jeux dé la force entre ses propres cités, céda à l’ascendant militaire d’un monarque du Nord, d’une nation disciplinée, dont les mœurs étaient encore les siennes, mais non la liberté. Alexandre, généralissime des Grecs, porta la guerre en Orient. C’est ainsi qu’après la défense vint la conquête; avec la conquête, les généraux, les maîtres et les rois : c’est dans l’ordre. Ia conquête eut encore un autre effet fatal, immense. L’Orient fut soumis mais non transformé ; l'Occident fut pris de l’ivresse orientale. Les Macédoniens murmuraient d’abord en baisant la terre devant le Fils de Jupiter, ensuite ils épousaient des Persanes. Les successeurs d’Alexandre trouvèrent des sujets obéissants et entretinrent des bandes stipendiées de soldats à peu près sans patrie, avec lesquelles ils pesèrent sur les villes grecques ou se les assujettirent. Enfin la décadence commença et fut rapide. Il peut être vrai que les destinées humaines, s’il en est de générales, comportent des rapports continuels et en réclament de plus en plus intimes entre les hommes de toute origine et de toute doctrine. Ce n’en est pas moins un mal certain cl fait pour attrister le philosophe, que ces cataclysmes moraux qui réalisent une lusion nécessaire au prix de l’anéantissement des créations partielles où la vérité et la beauté resplendissaient dans l’œuvre des nations privilégiées.

Cet Age intellectuel qui se décèle par les suites de la conquête d’Alexandre, et dont le moment le plus fort est aux premiers siècles de l’empire romain, nous l’appellerons moyen âge, comme ayant été l’intermédiaire de la liberté

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antique et de la liberté moderne, des mœurs et des sciences de la Gréco-Rome et des nôtres. L’Age moyen, l’Age de fusion de la Grèce et de l’Orient est déjà déclaré pour un œil clairvoyant, à l’époque où les Grecs, qui, ignorant les temps et les lieux de leur enfance, avaient développé spontanément l’esprit de leurs institutions et de leurs croyances originaires, essayent de remonter aux doctrines profondes qu’ils croient avoir oubliées, considèrent l’Orient comme la source des vérités sublimes et de toute sagesse, et s’efforcent, à l’aide de traditions suppléées, d’analogies puériles, d’étymologies ridicules, d'identifier leurs divinités civiles et leurs mythes riants avec les dieux substantiels, les sombres croyances cl les dangereux arcanes des races vouées à l’adoration et à la vie contemplative. Les philosophes eux-mêmes cèdent quelquefois au courant de la réaction, bien que les plus puissants chefs d’école, Aristote, Zénon, Epicure, Pyrrhon, tous, excepté peut-être Platon, construisent des doctrines essentiellement grecques, appelées à donner encore force et durée à l’esprit humaniste. Mais le platonisme, quand il ne passe point aux sceptiques, penche à la mysticité, et orienlalise de bonne heure et de plus en plus. Grâce aux rapports pacifiques établis entre les peuples, au commerce, à la facilité des voyages et à la curiosité proverbiale des Grecs, l’Égypte, la Perse, l’Inde, apportent au sourd travail des intelligence^ de nombreux éléments dont la perte de tant de livres ne nous permet de connaître l’importance «pie par les résultats obtenus. Un esprit différent de tous les autres, à beaucoup d’égards, l’esprit hébreu, se jette à son tour dans l’universelle fusion, quand une colonie entière de Juifs s’établit dans la principale des villes fondées par Alexandre, dans celle-là même qui porte encore son nom.

Le moyen Age n’eùt été qu’une ère locale, restreinte à

quelques contrées de la langue grecque. Mais, déjà universalisé par l’effet des communications et des fondations dues à la conquête du généralissime des Grecs, il devint une ère de l’Occident tout entier, grâce à la conquête plus stable et plus étendue des armes romaines. La Grèce avait organisé cjans son sein des républiques plus ou moins démocratiques, même communistes ou a peu près pour un temps; mais elle-même ne fut jamais qu’une grande république fédérative, anarchique, aux guerres civiles perpétuelles, et dont les forces se neutralisaient. La discipline et l’unité firent toujours défaut à ce corps admirable dont toutes les parties, jusqu’aux moindres et aux moins illustres, eurent trop de vigueur pour supporter une tète unique. Ces parties, à leur tour, ces petites républiques furent livrées à de continuels déchirements et manquèrent de tout esprit de suite dans leurs entreprises : effet naturel de l’excès de développement des personnalités, dans un temps où, pins que jamais, il eût fallu de la force, et pour la force, l’union, et pour l’union, des sacrifices. Rome, au contraire, se distingua par la solidité de ses traditions d’Etat, pendant les cinq siècles de durée de ses institutions républicaines. Son aristocratie, » élevée pour la politique cl pour la guerre, privée de la distraction des arts et des sciences, étrangère à toute pensée capable de l’affaiblir, développa les qualités sans rivales d’une étonnante persévérance. La distribution des terres conquises multiplia les familles et les soldats. Des lois fortes, dont le peuple romain eut le génie, lui donnèrent, malgré de nombreuses crises politiques, où les citoyens trempaient leur vigueur, celte sécurité des possessions et des transactions nécessaire dans un État, surtout vaste et toujours croissant. Le respect systématique, et toutefois naturel en sa source, des mœurs et des institutions religieuses ou même civiles des provinces, la protection administrative et

la paix, bien que chèrement payées, assurèrent la fidélité des races une fois assujetties (1). El ce fut ainsi que ce grand peuple vainquit scs voisins, puis surmonta l’énergie militaire du commerce de Carthage, puis soumit la Grèce elle-même en l’admirant et en l’étudiant, puis enfin et l’IIispanie, et la Gaule, et tout l’Orient riverain de la Méditerranée. Cela fait, ce fut au conquérant de craindre la conquête.

Ce conquérant s’était déjà bien transformé. Non qu’un général ou un proconsul eût rien à perdre pour lui ou pour la patrie à parler grec, à aimer les arts, à discuter avec les philosophes : rien de ce qui ennoblit, instruit et civilise l’homme ne saurait lui nuire. Ce n’est pas même le progrès du luxe dans la cité qui perdit la cité. Les anciens qui ont cru cela auraient cherché la cause du mal dans le plus innocent de ses symptômes, s’ils n’avaient aperçu dans ce fait de luxe que la portée et le sens qui nous sont familiers. Mais quand les suites des grandes guerres eurent donné à la plaie de l’esclavage une extension démesurée; quand l’agriculture libre eut disparu; quand le soldat cessa d’être un propriétaire et ne se connut plus comme citoyen; quand le citoyen eut cessé de vivre de son travail ; quand l’affranchi, c’est-à-dire l’étranger, l’homme de toutes idées et 'de toutes mœurs, tint une place importante dans le peuple; quand le gouverneur de province opprima la province pour s’enrichir, et s’instruisit à gouverner le monde suivanl les coutumes qu’il voyait prévaloir dans le monde, en Orient surtout; quand les suffrages s’achetèrent en grand sur le forum ; quand la popularité s’obtint par des actes qui exigeaient trop de puissance entre les mains d’un seul ; enfin quand des généraux

(1) On trouvera que notre auteur fait preuve d'une rare perspicacité en énumérant, avec sa concision ordinaire, une bonne partie de ce «pie les publicistes modernes ont trouvé de raisons pour expliquer le développement de la puissance romaine. ‘ ( Xote de l'éditeur.)

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en rivalité sc trouvèrent à la tôle de légions aftklées, aux mœurs rapaces, à l’esprit exclusivement militaire; quand tous ces effets sortirent d’une cause unique, la conquête, il est clair que Rome ne fut plus Rome. D’une république désormais sans citoyens il ne resta que ces trois choses : un organisme militaire, un système d'administration dont les traditions se transmettaient dans une certaine classe, un prestige immense. C’était assez pour la durée d’une république, romaine de nom, mais la monarchie était fatale, et la libre communication de toutes les parties de l’Kmpire, dans une paix intérieure perpétuelle, allait commencer l’ère du moyen Age romain.

Il y eut donc des sujets et des princes. Mais il n’y eut point de religion régnante, uniforme, dogmatique, absolue. S’en formerait-il une, soit par l’ascendant des empereurs, soit par le mouvement spontané des populations ignorantes, à la suite d’un prédicateur enthousiaste, afin que s’achevât la ressemblance de l’empire romain et des anciens empires du monde? Telle était évidemment la question capitale des ix" et x' siècles des civilisations libres (1).

Il y eut îles sujets et des princes. Néanmoins, les empereurs, si nous exceptons ceux que saisit le vertige des hautes cimes, durent se sentir habituellement observés et obligés par le jugement d’une classe d’hommes qui continuaient de penser, qui spéculaient du moins sur les actes politiques, depuis qu’ils étaient réduits â l’impuissance d’agir. Les litres des fonctions anciennes, accumulés sur la personne du prince, lui rappelaient que le pouvoir est une charge publique. Ce sénat, que les historiens nomment volontiers une ombre, était l’ombre de quelque chose de grand et qui imposait encore. Kntin, la philosophie et les notions morales

(I) l" cl U» de l’èro chrétienne. (A ’ole de l'éditeur.)

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dont tant d’esprits étaient pénétrés, ne pouvaient pas être absolument étrangères aux chefs de l’Etat. Peut-être même, un jour, se réaliserait le rêve de Platon : la philosophie sur le trône. Pour toutes ces raisons, l’empire romain était encore loin des errements de l’Orient, et il était permis de concevoir de sérieuses espérances de salut.

Il n' y eut point de religion régnante. Ce n’est pas que les (îréco-Romains ne crussent à l’unité de la religion ; tout au contraire, c’est qu’ils y croyaient. Lorsque, abordant par la conquête une contrée nouvelle, ils y trouvaient des dieux de tels noms et de tels attributs, leur première pensée était de chercher lesquels de leurs propres dieux étaient ces dieux-là, et il était rare que le problème ainsi posé manquât de solution. Et lorsqu’ils, venaient à rencontrer des symboles décidément différents de ceux des autres cultes à eux connus, ils y respectaient l’application des principes communs à toutes les religions : une tradition ancienne, une possibilité morale, une liberté de croire, un appui que chaque peuple distinct est porté à chercher dans certaines puissances supérieures et protectrices. En réunissant ce peuple à cette sorte de fédération civile et religieuse qu’elle organisait sous son hégémonie après que la conquête politique était accomplie, Home se reconnaissait des dieux nouveaux, que leurs anciens du Panthéon ne jalousaient point. De là une tolérance parfaite, mais qui pourtant devait trouver des bornes dans l’intolérance d'autrui. Les dieux de Home ne pouvaient décemment accueillir ceux qui entraient pour les chasser de la maison (1).

(L Les S1'»» tiicn élevés reçoivent volontiers dans leur compagnie loulcs sortes d’opinions qu'ils ne partagent point, à pins forte raison les convictions honorables. Mais s'il arrivait qu’une de ces dernières usât de violence envers ses Ilotes, on la prierait de quitter la place; et si clic disait : c'est à vous d’en sortir .. ta maison m'appartient, les gens bien élovés enverraient chercher monsieur l'exempt. (, Vole de l'éditeur.)

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Les divinités exclusives, les sacerdoces à prosélytisme farouche étaient mal venus à se plaindre en se trouvant exclus du bénéfice commun.

Il ne peut exister que trois systèmes logiques de rapports entre l’État et les Eglises: IM’Élatles ignore toutes; 2" l’Etat les reçoit toutes, sans leur imposer d’autres conditions que celles qui sont inhérentes sa constitution générale et aux lois civiles; 3“ l’État fait son choix, s’identifie avec l’une d’elles et persécute les autres, afin de les anéantir. Les systèmes intermédiaires sont de fâcheux compromis, à la fois injustifiablesdevant la raison, dangereux par les conséquences de la lutte sourde qu’ils supposent, incapables de concilier des prétentions, toujours contradictoires de leur nature. Le troisième système, celui de l’intoléranee, appartient aux États théocratiques ; il supprime la liberté des personnes en ce qu’elle a peut-être de plus intime, le droit de croire ou de nier les opinions incertaines, le droit de douter, le droit de chercher : une liberté qui fait presque toute la démarcation de l’homme et de la nature. Pendant que notre salut terrestre est assuré, grâce à la tyrannie politique, il veut aussi que notre salut céleste soit assuré par la tyrannie religieuse, et il ignore que notre premier salut, en tout genre, est de décider de nous-mêmes, selon la conscience que nous avons de ce que nous devons être. Le second système, ou système romain (1), s’il était appliqué rigoureusement, et s’il s’étendait non-seulement aux divers cultes nationaux, reçus et consacrés dans la métropole de plusieurs nations, mais encore aux opinions ou pratiques religieuses de divers

fl) Il y a quelque chose de sublime dans l'abstraction spéculative de l'auteur, qui, en donnant le nom de système romain à la tolérance du paganisme, ignore volontairement l'existence d’un système romain bien différent, et retranche de l’histoire, avec la froideur d’un opérateur, celte institution théocratiquc dont il a le bûcher devant les yeux, lui qui sait qu’il doit y monter.

(Note de l’éditeur.)

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citoyens dans une même cité, en sorte qu’il fût licite à un homme, à une secte quelconque d’avoir ses dieux, sans nul égard aux dieux voisins, arriverait à se confondre avec le système que nous avons nommé le premier et qui est un des caractères du monde moderne (i). Kn effet, que l’État ignore les formes du sentiment religieux, comme étrangères à luimême et à sa fonction, ou qu'il les accepte sans discernement, le fait est le même : les acceptant toutes, il ne peut se revêtir d’aucune; lès ignorant, il ne peut en exclure aucune; dans l’un comme dans l’autre cas, il ne saurait faire autrement (jue d’en soumettre l’expression publique aux lois générales de la civilisation qui sont les siennes. Mais, historiquement, le système romain ne put atteindre à cet absolu; il ne fut pas la conséquence d’un principe clairement aperçu, mais le simple résultat des circonstances du syncrétisme impérial ; et il ne tarda pas à se voir battu en brèche par tout ce que le monde contenait de fanatiques, prêts à tout entreprendre et à tout souffrir pour introniser une croyance sur les ruines de toutes les autres.

Ainsi les empereurs eurent à opter entre deux tendances : celle qui consacrait également tous les dieux proposés d’une religion, multiple de sa nature, le polythéisme; celle qui aurait substitué à tous les mythes libres une de ces doctrines exclusives dont le polythéisme primitif de l’Orient avait depuis longtemps subi l’invasion, une doctrine fondée sur la conception d’un principe unique et vivant de l’univers, révélé aux hommes par la voie de l’incarnation, par exemple. La politique vit volontiers au jour la journée.

(1) Du inonde uchroniqiic, bien entendu, c’est à peine si nous entrevoyons cette modernité dans un avenir lointain, nous hommes du xixc siècle; et le moyen Age, qui, pour l'auteur, est le temps de la lutte du principe de tolérance et du principe théocratiquc, fut au contraire Père du triomphe et de la domination d'une église et d’un sacerdoce. (,Yo/c de l'éditeur.)

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