‹ Uchronie l'utopie dans l'histoireChapitre 13 sur 80 · UC1I ROSIE. 3J · texte numérisé non relu

UC1I ROSIE. 3J

D’ailleurs, les empereurs ne durent pas avoir, dès le commencement, la conscience nette de la situation religieuse et » d'un parti décisif à prendre pour la lutte prochaine. Leur choix n’en était pas moins fait instinctivement et d’avance. D’abord ils appartenaient aux classes lettrées de l’empire, et, en celte qualité, quoique la science acquise deJcur temps les laissât parfaitement crédules l’endroit des forces naturelles déifiées et de toutes Içs superstitions accessoires du paganisme, ils n’éprouvaient pas le besoin de remplacer une croyance oblitérée par une foi plus jeune qui, n’étant pas traditionnelle, devait paraître aussi inutile qu’arbitraire. Ensuite, semblables à tous ceux qui ont autorité, ils devaient craindre les innovations. C’est en conservant purement et simplement ce qui est que les politiques empiriques croient tenir la route la plus sûre, diminuer le travail, éviter l’imprévu et se créer le moins de difficultés possibles. Une autre cause détermina la marche suivie dans les premiers temps de l’empire : nous voulons parler de la haine que le peuple de Rome portait à une grande institution orientale, la royauté, et à son symbole, la couronne. Les maîtres du monde, comme on les appelle, ceux mêmes qui ont laissé un renom de folie, craignirent de porter ce signe qui intime aux sujets l’ordre de l’adoration et des génuflexions rampantes (1). Si malgré leur orgueil ils résistèrent à la tentation d’importer les coutumes orientales à Home, sur un point oii leur grandeur semblait intéressée, ils ne purent évidemment que bannir les idées de même provenance là où elles se présentaient de manière à leur faire ombrage, avec un sacerdoce ambitieux, par exemple, ou sous la forme de mystères qui inquiétaient la police de l’empire.

(1) Ils ajournèrent tours apothéoses, leur vie durant, en sorte que leurs sujets furent libres jusqu'à un certain point de destiner leurs statues au Capitole ou leurs corps à l'égout. (.Vote de l'éditeur )

ICHR0NIE.

Ainsi s’explique aisément la proscription de certaines superstitions étrangères aux anciens usages, de certains cultes d’un caractère sombre ou trop enthousiaste, enfin, d’une religion profondément sacerdotale, comme le druidisme, et du dieu d’un peuple intolérant et fanatique comme le peuple juif.

Cette politique précéda même les empereurs, à l’égard de la religion égyptienne que les anciens nous disent avoir été intolérante. Les temples d’isis et de Sérapis furent renversés à plusieurs reprises, dès le vi' siècle; un consul prit la hache pour donner l’exemple et s’exposer à la colère céleste en portant les premiers coups. Les bacchanales, qui n’étaient pas indigènes en Italie, et dont l’introduction y causait le désordre d’un fanatisme simulé, en furent bannies. L’ordre de quitter Rome et l’Italie en dix jours fut intimé aux faiseurs d’horoscopes, qui apportaient d’Assyrie, avec de nouvelles superstitions, de nouveaux moyens d’exploiter la crédulité publique. Sous le règne d’Octavius Cæsar, on remarqua l’approbation donnée par le prince à son petit-fils qui, passant près de Jérusalem, s’était refusé, contre l’usage romain, à sacrifier selon le rite étranger. C’est que ce rite eût été dans ce cas le rite juif, ennemi de tous les autres. Mais le premier acte éclatant de répression des religions hostiles à la civilisation gréco-romaine eut lieu sous Tibérius Cæsar. Par décret du sénat, les personnes infectées de superstitions égyptiaques et judaïques furent obligées de brûler leurs costumes de religion, avec les ustensiles à usage du culte. Tous durent abjurer leurs rites profanes ou quitter l’Italie, et quatre mille d’entre eux, de la classe des affranchis, jeunes encore, furent enrôlés pour aller servir à l’extirpation du brigandage, sous le climat meurtrier de la * Sardaigne.

11 ne faut pas s’arrêter ici à la confusion faite entre le

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culte des Juifs, celui des Égyptiens et d’autres encore peutêtre. Jamais les polices n’ont porté une attention bien scrupuleuse ou bien savante à définir ce qu’elles proscrivent, en fait de dogmes ou d'idées. Mais celte mesure nous montre à quel point s’étaient déjà multipliés les dissidents du monde romain. C’est le nom que nous donnons à tous les sectaires qui tendaient à substituer à la diversité religieuse un dogme absolu, soutenu au besoin par une théocratie.

Sous le même Tiberius, commença a persécution contre la religion druidique, déjà interdite par Octavius Augustus, mais seulement aux citoyens romains. Claudius s’en proposa l’extermination totale, et l’atteignit, principalement pour la Gaule. Le druidisme était, de tous les systèmes dogmatiques, un des plus propres à fanatiser les hommes, à cause de sa formule étonnamment positive de l’immortalité des personnes; et ce n’est point ceci qu’on peut lui imputer à mal; mais il pratiquait d’abominables sacrifices, il formait une corporation sacerdotale, puissante, envahissante; et sans doute il devenait prosélytique, de persécuteur qu’il avait été (1), puisqu’il fallut défendre aux Gaulois citoyens, c’està-dire aux plus amis de Home, de s’y affilier. Le gouvernement de Claudius persécuta chez les druides une doctrine politique et sacerdotale inhérente à ce corps, sans doute aussi des pratiques de culte que toute l’antiquité civilisée avait appris à abhorrer, mais non la foi religieuse en ellemême. Et en effet cet empereur forma le projet d’introduire les mystères d’Éleusis à Home. Cette pensée, réalisée dans la suite par Iladrianus, était d’un esprit qui se rendait compte d’une grave lacune du paganisme vulgaire,

(1) Les C.aulois s'étaient signalés dans leurs expéditions militaires, en Grèce notamment, par la haine et le mépris des croyances d’autrui. Ils pillaient et brûlaient les temples, tout comme le Grand-ltoi, et sans doute pour le môme mot f de religion. (Note de l'éditeur .)

36 DCIinONIE.

et qui chefwiail à la combler, sans sortir des traditions gréco-romaines, sans contrainte d’ailleurs, mais en ouvrant aux Ames religieuses une source libre de foi, avec l'accompagnement d’un culte éclatant dont la beauté et la pureté n’ont été contestées de personne. Les mystères d’Kicusis étaient peu théologiques, au rapport de Cicéro. L’enseignement positif de l’immortalité en formait l’essence. C’est dire qu’ils renfermaient tout ce qu’on pouvait regretter de grand et de vraiment religieux dans le druidisme condamné.

Peu d’années après l’extermination des druides, l’opposition religieuse et nationale de la Judée au monde romain parvint à son tour à la crise finale. Arrêtons-nous un instant pour nous expliquer la cause des terribles événements qui se précipitèrent pendant la première moitié du ix' siècle (1).

Celte très-petite, mais éminemment prolifique et travailleuse nation des Juifs, avait fait preuve d’une rare valeur morale, d’un esprit sérieux, d’une persévérance admirable, au milieu des excès et des révolutions de l’Orient. Placée comme la Grèce à l’extrémité occidentale des grands empires, elle se distingua, comme la Grèce et comme l’ancienne Home, par l’importance que prirent chez elle les principes de personnalité et de famille, nonobstant les rois qu’elle se donna et la théocratie d’où elle sortait, et à laquelle elle tendait toujours «à revenir. En religion, quoique sous l’empire d’une révélation primitive, elle fit preuve d’une liberté extraordinaire d’inspiration : l’indépendance est visible chez ses prophètes, dont la succession est un phénomène unique dans l’histoire, aussi bien que celle des législateurs civils dans les tribus hellènes et italiotes. Son organisation économique fut on ne peut plus favorable au développement du peuple et à la liberté des personnes, puisque la petite profil CVsl-à-dire pendant le premier de l’èrc chrétienne.

(.Vote de l'éditeur.)

li C II R 0 N I E.

pnété en fut la base, et cela tout d’abord jusqu'à son extrême et rigoureuse conception : la loi agraire. Ce dernier système, accidentel dans les républiques grecques et romaine, s’éleva en Judée à la hauteur d’une institution idéale et destinée à la perpétuité. Que si la force des choses l’emporta constamment sur la Loi à cet égard, il est certain du moins que ni les rois, malgré leur faste, ni le sacerdoce, tel qu’il était constitué, ne bannirent du sol de la Judée la petite propriété, ni des cœure de ses habitants la liberté et les vertus militaires qui en sont la suite.

Le Dieu des Juifs semble au premier abord différer profondément des divinités grecques. Son unité nous frappe. Remarquons cependant que sa nature n’étant point définie métaphysiquement, on ne saurait dire qu’elle exclut toute pluralité possible de natures semblables; et, de fait, le vulgaire hébreu, en dépit du sum qui $um (formule poétique à laquelle on a trouvé plus tard une valeur logique), s’est souvent représenté le protecteur d’Israël comme un Dieu solitaire et jaloux, son Dieu, plutôt que comme un être dont l’existence était incompatible avec celles des puissances protectrices des autres nationalités. Mais attachons-nous à ce dogme de l’unité, qui prévalut incontestablement dans l’esprit des auteurs des écritures sacrées, et finit par prévaloir aussi dans le peuple. Il ne s’agit point de l’unité, perfection mètaphywfue, sur laquelle les philosophes ont accumulé des propriétés contradictoires; il s’agit d’une individualité parfaitement anthropomorphique, d’une personne capable de passions et de volonté, qui a fait l’homme et qui l’a détruit, qui a traité avec Abraham et qui, l’esprit constamment tendu à la direction du peuple hébreu, récompense ou punit temporellcmcnl ses actes successifs avec amour, avec justice, avec, colère, en promettant à sa fidélité la domination future de tous les royaumes et la jouissance perpétuelle de la paix

et de tous les biens de la terre. Cette théologie offrait, à côté de certains inconvénients très-graves pour le développement de la civilisation chez les Juifs, des avantages du premier ordre, et les mêmes que présentait l'anthropomorphisme plus varié de l’Olympe. L’obstacle aux progrès de la pensée, le voici : il résulte précisément de la simplicité et de la supériorité apparente de la croyance israélile: Le peuple hébreu conserva sa foi en un Dieu caché, que ne compromettait aucune de ces constructions mythologiques que l’imagination élève et que la raison ébranle, et qui lui fournissait une explication unique et générale de l’ordre du monde, sans avoir recours à des machines ou instruments intermédiaires quelconques. De là, la pauvreté des arts et la nullité des sciences, chez ce peuple à la fois dépourvu de symboles et accoutumé à se rendre compte de toutes choses par un seul mot magique : Dieu. Au contraire, les Grecs trouvèrent dans la poétique multiplicité des personnes divines, et de leurs attributs, une matière admirablement appropriée aux créations de l’art; et comme ils ne purent manquer de remarquer de bonne heure l’incompatiWlité des loi^ physiques avec la personnilication des forces naturelles, qui était le fond de leur théologie, ils virent leur foi s'affaiblir ou se transformer, et tournèrent leur génie à la spéculation philosophique et à l’organisation des sciences. Quant aux avantages du pur anthropomorphisme juif, comparé aux fables cosmogoniques de l’Inde ou de l’Égypte, il est facile aussi de les résumer en peu de mots : l’esprit fataliste, cause principale de l’engourdissement des peuples, est combattu par la croyance à l’arbitraire divin, premier initiateur des choses, puis à la liberté des individus, auxquels une volonté souveraine prescrit des lois non coaclives; la conscience morale s’épure, la justice s’élève : elle tend même à devenir indépendante du dogme; l'abîme de la contemplation panthéiste

LCUnONIE.

est fermé; et la personne grandit, quand elle envisage un dieu fait à son image, un monde fait pour les personnes.

La Judée n’eut pas seulement à soutenir contre les grands empires une lutte analogue à celle de la Grèce contre les rois de Perse, lutte qui, fut loin de tourner toujours à son avantage, mais, enfin, où sa nationalité ne périt point, et de laquelle son dogme sortit sans autre sacrifice que d’avoir permis l’entrée à certaines croyances de la religion des mages; elle eut encore pour proches voisins et ennemis de tous les jours des peuples aux mœurs infâmes, aux cultes dissolus ou atroces, dont la contagion quelquefois la gagna, mais contre lesquels elle exerça le plus souvent celte réaction farouche qui compose presque toute son histoire morale. Soutenues, entraînées par la Loi et par les Prophètes, les tribus israélites combattirent leurs combats avec une admirable énergie et une triste férocité, compagne ordinaire de l’énergie, dans l’agrégat des passions lointaines déployées pour la guerre, surtout quand Dieu commande les bataillons. C’est là que cette nation méritante, peu aimable, plus que tout malheureuse, contracta le vice du fanatisme et l’habitude des massacres religieux, maladie qui resta endémique chez elle, au milieh de la paix romaine et de la tolérance mutuelle des peuples. Le même état moral qui avait été une condition de vie pour le petit peuple de Jéhovah, au milieu des Chananéens, devint une cause de mort pour la Judée, royaume protégé des Romains, ou province du grand peuple de la terre.

Autrefois contents de la possession incertaine et disputée de la terre Promise, les Juifs semblaient en être venus, sous leurs prophètes, à rêver une plus haute récompense de leurs luttes : la domination de la terre ; car de résister à conquérir, si la résistance esL heureuse, le passage est naturel. Un Messie, un Christ du Seigneur, devait apporter au

l’CHRONIE.

monde la paix universelle sous l’égide de Jérusalem. Une transformation semblable s’opéra dans le sentiment religieux qui, de résistant qu’il avait été, tendit à se faire prosélytique. Celle dernière disposition devait surtout se révéler à une époque où le simple bon sens disait que Jérusalem ne supplanterait pas Rome par l’épée. Dès lors le peuple dut se diviser entre les fauteurs du fanatisme antique et les initiateurs d’un prosélytisme tout nouveau. En même temps, des troubles sanglants éclatèrent, pour une cause ou pour une autre, en Judée et dans les villes nombreuses des autres provinces orientales où les Juifs avaient des établissements, d’Alexandrie à Babvlone. Le monde enlier%urna les yeux vers un drame dont le fanatisme aveugle amena bientôt la péripétie; mais bientôt aussi s’étendirent saus/masore les progrès d’un prosélytisme plus clairvoyant, qui modifiait sa matière en raison même de ses succès.

Une difliculté très-grave entre les Juifs et leurs maîtres reconnus fut l’admission des représentations figurées à Jérusalem et dans le temple, car les aigles mêmes étaient des abominations idohHriques, aux yeux de ce peuple dont le sanctuaire vide (1), quand il fut ouvert, étonna si fort l’armée de Pompéius. Tout ce que ce sujét et d’autres semblables amenèrent d’émeutes ou de négociations sous Tiberius, Caius et Claudius dût achever de convaincre l’opinion romaine qu’elle se trouvait aux prises avec une nation ennemie du genre humain (2), c’est-à-dire, car c’est le sens du mot dès lors consacré, une nation dont la conscience ne peut absolument tolérer les croyances et les usages des au-

(I) Xull'i intus Deum effigie, dit Tacite, vacuam «erfem, et inania arcana. (tint, v, 9.) (iYo/« de l'éditeur.)

(i'i Adrrrsus omîtes alios hostile odium, iliid., v. î>; et ailleurs, eu parlant îles eliréticus, qui sont confondus avec les juifs dans plusieurs passages : (hti‘1 generis humant conricti. (Ann. XV, 44.) (.Yole de l'éditeur.)

ÜCHRO.ME.

très. Aussi, lorsque Domitius Nero eut à résoudre une question de juridiction politique , touchant la dépendance de Jérusalem, il suivit la raison d’État et se prononça contre les Juifs, qu’il avait jusque-là traités favorablement, comme protégés de Poppœa Augusta et compatriotes du comédien Aliturus. A la nouvelle que Jérusalem ressortirait dorénavant à la province de Syrie, tout ce qu’il y avait de Juifs en Orient entra en combustion. Ceux de la Palestine, insurgés, chassèrent le gouverneur romain, et ce ne fut partout que brigandages, trahisons, massacres, dévouements sublimes : ce mélange sans nom de grandeur et de bassesse, d’ambition et de sacrifice, d’exploits, de vertus et de forfaits, qui caractérise les guerres civiles et religieuses. Les Romains furent témoins de spectacles inconnus parmi eux; ils virent le fanatisme éteindre tous les sentiments humains, et purent écrire, en racontant la guerre de Judée, que tout circoncis apprenait d’abord à se dépouiller de la patrie, et à compter pour rien pères, frères, enfants (1). La vérité de ce jugement devint de plus en plus sensible, quand la circoncision elle-même fut abandonnée, dans l’intérêt de la propagation de la foi ci-devant judaïque.

Yespasianus, nommé au commandement des forces romaines et alliées contre les Juifs, succéda bientôt aux successeurs éphémères de l’empereur Lucius Néro. Son fils Titus assiégea et prit Jérusalem : défense héroïque, attaque difficile et furieuse, assaut suivi d’effroyables horreurs, un peuple égorgé, un heureux triomphateur, Rome en fête; ainsi vont les choses, ainsi se gouverne le genre humain.

Toutefois Rome tendait toujours à rentrer dans les lois ordinaires de sa politique de conquête, auxquelles elle

(I) Tacite, llitl. v, 5. (iVofe de l'éditeur )

venait de déroger si violemment. Une fois déjà, Claudius avait permis aux Juifs de rétablir les fortifications de Jérusalem, abatlues par Pompéius. Soixante ans après le triomphe de Titus, Hadrianus, administrateur entendu, voyageur perpétuel de son empire, grand constructeur de monuments, et connu par sa bienveillance à l’endroit de toutes les sectes religieuses, crut que le temps était venu où la ville des Hébreux pouvait être reconstruite. Mais en leur rendant la ville et non la cité, en la leur ouvrant sans la leur livrer, il exalta leurs espérances et ne les satisfit pas. Un frémissement courut au travers du peuple dispersé, de Judée en Afrique et en Asie, d’Afrique et d’Asie en Judée. Les courages se montèrent par des prophéties; un messie s’offrit, du nom de Fils de l’Étoile (Barcochebas) ; l’enthousiasme lui fit une armée. Ainsi, nouvelle explosion, nouveaux massacres, nouveaux désastres, nouvelle et dernière conquête. Uette fois, Jérusalem eut des temples de Vénus et d’ Adonis, et des pourceaux sculptés sur les portes de ville. Elle perdit jusqu’à son nom, que les Romains oublièrent. Les Juifs, toujours nombreux, toujours pullulants, après tant de milliers morts ou esclaves, établis à Rome et partout, libres dans leur culte, et dans leurs fêles publiques même, depuis que le mépris romain voyait en eux une nation résignée, lcsjuifs séparés du genre humain par une opiniâtre volonté, se livrèrent fructueusement au commerce et à l’industrie, en attendant que le messie toujours annoncé vint changer le glaive en soc de charrue et faire paître le lion avec la brebis, sous le sceptre de Sion.

Et maintenant l’Orient est-il vaincu, cet Orient qui a cru entendre, au premier siège de Jérusalem, le grand bruit des dieux qui s’en vont, cet Orient qui doit arriver à la puissance, et voir des hommes partis de Judée s’emparer du pouvoir, ainsi que certains ont cru fermement le lire ■

U Cil RO N I E.

dans les antiques écrits des prêtres (1)? Nous sommes au moment où les inventeurs de ce brillant miracle des dieux qui s'en vont mettent tout en œuvre pour le réaliser, et où les interprètes de celte prophétie de l’espérance dévorent des yeux l’avenir, qu’ils sont bien libres de se promettre. L’Orient est entré dans l’Occident jwr toutes les issues; encore un pas, qu’un peu d’unité se fasse dans la marche simultanée de tant de croyances confuses, et il régnera par ses dogmes, il régnera par sa morale, il n’aura plus à conquérir que l’apparence du pouvoir; après le fait qui est tout, le nom, qui le suit ou qui, par lui-mcme, n’est rien.

Essayons de nous rendre compte de ces dogmes et de cette morale. La morale de l’Orient est double.

Il y a, d’un côté, la règle pratique des mœurs communes, qu’un philosophe aurait plutôt le droit d’appeler l’Antimorale, et de l’autre un eflort exceptionnel, d’une extrême énergie, dont le véritable nom serait l’Ultramorale. Le mal

(1) Tacite, llist. v, 13. — Tacite admet la prophétie, en l'appliquant à Vespa&ianus et à Titus, qui partirent effectivement de la Judée pour aller prendre possession de l'empire. Le sens des mots profecti Judœa est donc parfaitement déterminé par le contexte. Nous faisons celte remarque parce que la traduction française que nous avons sous les yeux entend ces mots des Juifs eux-mêmes, et non d’une manière générale des hommes venus de la Judée. C’est ne laisser aucun sens à l’explication proposée par Tacite. Les anciens tombaient ordinairement dans la superstition par défaut de critique : ils n'osaient guère nier les traditions, les opinions générales, ou qu'ils croyaient telles. Tacite, un des moins crédules pourtant, est visiblement victime ici d’une prophétie qui est le produit naturel de l’espérance juive, continuée et propagée par l’espérance chréliennc, et qui s’applique à l'époque précise où la race d’Âbrahain va perdre scs dernières ressources temporelles. Les chrétiens, dans la joie qu’ils éprouvent, de la destruction du temple, les sectaires délivrés de leurs plus dangereux ennemis par la ruine d'une ville qu’ils ont eu soin d’abandonner avant le siège, ceux d’entre eux surtout qui pensent que le prosélytisme incirconcis sera désormais le refuge de l’esprit juif transformé, doivent croire le temps venu où tes gens sortis de Judée s’empareront du monde ( rertim polirent ur). — Nous essayons d’entrer ici dans l’esprit de notre auteur. S’il ne s'arrête pas à développer ,sa pensée, c’est peut-être parce que le nom des chrétiens n'a pas encore été prononcé dans ITchronie. (A 'oie de. l’éditeur.)

l'CHtlONIE.

it

et l’excès de son correctif, réunis, l’un portant l’autre, mènent toute la société orientale à l’abîme ou l’y tiennent plongée.

Les principes de l’antimorale, s’ils devaient recevoir une définition philosophique analogue à celles que donnaient des sophistes grecs du tv' siècle, seraient : 1” Que les masses humaines sont l’instrument naturel et fatal de la grandeur et des jouissances de quelques-uns qui savent et peuvent s’en servir; 2° Que cette grandeur et ces jouissances, atteintes par tous les moyens, force ou ruse, sans considération aucune de devoirs, soit de nation soit même de famille, sont le digne but de l’homme et de son courage, la vie ne méritant d’ailleurs qu’on s’y attache qu’autant qu’elle sert à obtenir ces biens; 3° Que les religions sont des moyens d’adapter l’instrument à son usage, afin qu’il ne s’échappe ou ne se dérange pas, et qu’elles doivent être autant que possible organisées dans l’intérêt commun des princes, mis au rang des dieux, et des prêtres chargés, moyennant part à la puissance et aux honneurs divins, d’inculquer aux peuples les maximes qui portent à l’adoration de la force.

Les princes de l’Orient se sont toujours montrés imbus de ces règles; ils le sont encore et se conduisent en conséquence. L’histoire a sans doute distingué parmi eux de bons et de mauvais princes, mais les bons sont seulement ceux-lè qui, toutes choses égales d’ailleurs, se plaisent à voir autour de leurs personnes des sujets heureux plutôt que malheureux, tandis que les mauvais cherchent d’infernales jouissances dans le mal d’autrui. Les principes de justice et de devoir, supposant l’égalité naturelle, ne se trouvent nulle part dans le monde oriental. Une maxime cachée y domine tout, y fait la politique, y explique les événements : Agis de telle sorte que ton action puisse toujours être justifiée en te considérant comme le centre de toutes choses ( 1).

(t) Il est remarquable que l'aulcur arrive, en généralisant l'esprit de ce qu'il

Ce que les hommes des couches inférieures de la société doivent devenir, sous de telles conditions et devant l’enseignement des faits, on le conçoit sans peine. Partout, du petit au grand, du faible au fort, de l’égal à l’égal, s’il est des égaux dans l’abjection, régnent la crainte et la violence, la défiance et la mauvaise foi. Le mensonge, la trahison sont le droit commun ; la vérité ne sc suppose jamais. 11 n’y a de frein pour le crime que la superstition ou la peur, il n’y a de lien social que l’instinct : l'instinct seul continue à former des familles, qui pourvoient péniblement à leur subsistance par les travaux et les relations mutuelles indispensables, sous l’ordre brutal et à la faveur de la paix précaire qu’on attend du despotisme.

Le monde offre alors un aspect désolant à ceux qu’il ne déprave point. En présence des lois de la conscience violées, et des lois inviolables de l’univers, sources des biens et des maux de la vie humaine, les âmes d’élite se réfugient du spectacle de ce qui est dans la croyance en ce qui devrait être et en ce quisera. Elles supposent un souverain suprême, un juge caché des événements et des existences; ou encore elles envisagent certaines forces inhérentes au mouvement cosmique et directrices du cours perpétuel de la vie, par l’effet desquelles les personnes, dépouillées de leurs formes actuelles, trouvent, au delà du tombeau, de nouveaux rangs que la conscience ratifie, des récompenses pour leurs vertus, des peines inéluctables inlligées à leurs vices. Au sommet de l’échelle ainsi dessinée par les mérites des êtres, elles voient, elles honorent les dieux; au plus bas elles craignent les démons. Mais puisque l’ordre souverain des choses élève tôt ou tard la vertu et le malheur, et abaisse les fortunes malfaisantes, toute espérance étant d’ailleurs perdue pour ce bas

nomme l’Antiinorale, à une maxime rigoureusement inverse de la célèbre formule de Kant. (.Vole de l'éditeur.)

UCHR0N1E.

monde, les faits ne le disent que trop, la morale se présente au malheureux cachée sous cette maxime intéressée : sois plutôt martyr que bourreau... sache attendre ton tour qui sera le bon. La conscience ne saurait se borner là; bientôt l’àme exaltée, pressée du besoin d’aimer et de se dévouer, peu capable de garder cet équilibre où la raison fixe la justice, l’àme se précipite dans un excès du bien, si l’on peut ainsi parler, dont l’excès du mal rend la tentation inévitable ; et voici de nouvelles maximes. Sois martyr de ta propre volonté, sacrifie-toi, souffre, contemple, renonce; le salut est au prix de l’anéantissement de ton cœur pour les choses terrestres. Alors, pendant que la religion en quelque sorte matérielle de l’Orient entasse les superstitions pour donner une forme palpable à la croyance des vies latentes et des vies futures ou passées, remplit les villes de bruit et de fêtes, consomme d’exécrables sacrifices; pendant que les philosophes, livrés à l’exégèse des livres anciens, déterminent l'essence du dogme en formulant le panthéisme, la religion spirituelle et ascétique fuit au désert, peuple les cavernes de saints, et s’attire, avec le respect de tous, la vénération feinte ou réelle des princes eux-mêmes.

Ce serait le comble de l’art, chez ceux-ci, si ce n’était la pente naturelle de leurs sujets, de propager dans une 'Vérité aussi probable que celle de l’immortalité, et si facile à croire, une vérité si utile aux maîtres de la terre. Les Juifs qui l’ignoraient, les Grecs qui la précisaient mal, furent gens difficiles à gouverner. Mais combien cette croyance devient plus favorable encore à la sécurité des intérêts tyranniques lorsqu’elle est accompagnée de la disposition mentale à la pénitence et au sacrifice, et du goût de la souffrance !

La doctrine de l’abstention et de la renonciation à tout et à soi-même peut s’élever à un dernier degré, au-dessus du-

quel il n’y a rien, et que nous devons nous représenter pour bien connaître la morale de l’Orient. Lorsque la plupart des hommes se consolent des lamentables misères de la vie qu’ils se font, par la contemplation d’une vie future à conquérir par la pénitence, quelques-uns vont plus loin et portent leur désespoir jusqu’au delà de la mort.

La mort, en effet, devant être, suivant eux, l’entrée d’une autre vie, sujette comme celle-ci aux sensations et aux passions, c’est-à-dire au changement, c’est-à-dire au mal, d’une vie enfin qui est la vie et non pas le néant de tout ce que nous connaissons et de tout ce que nous aimons, ces hommes pensent qu'il vaudrait mieux que l'existence ne fût pas (1). Ils se proposent donc pour salut l’anéantissement, la grâce obtenue de ne rien sentir et de ne rien être, et ils croient que, si la sainteté consiste dans la mort de la personne à toutes choses d’ici-bas et à soi-même, c’est que son but dernier est aussi la mort, acquise définitivement et à toujours, au sein du grand univers. Cette doctrine, qui suffit à peindre la société où elle prit naissance, a trouvé des multitudes de sectateurs enthousiastes, et aucune autre, encore aujourd’hui, ne règne sur un plus grand nombre de millions d’âmes. Il est vrai qu’elle fut persécutée à l’origine, mais c’est qu’elle venait déposséder un sacerdoce établi ; et, de plus, le terrible niveau qu’elle passait sur les hommes, en les appelant tous également aux épreuves et à l’espérance du salut, la rendait redoutable à un ordre politique fondé sur le principe des castes. Il est vrai aussi que sa conception première dut s'affaiblir sous l’amas des superstitions des peuples dont

(I) Ceci nous rappelle un terrible proverbe oriental : II vaut mieux être assis que debout , couché qu’assis, mort que tout. Le salut selon l’esprit de cette maxime, dans une société où la permanence naturelle des personnes n’était point mise en doute, devait être la mort apres la mort et a jamais.

(\ole de l’éditeur.)

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elle obtint la foi, après s’ètre éloignée de son berceau, mais l’esprit de sa morale est resté le même (1).

Ainsi, à l’antimorale, qui est l’égoïsme érigé en un système de vie et de pratique des grands, s’oppose en Orient l’ultramorale, qui est la doctrine du sacrifice volontaire des humbles, en vue de leur salut individuel dans une autre vie, ou du néant môme. Un excès est combattu par l’excès contraire, comme de coutume ; et les hommes partagés entre la lièvre de l’existence mondaine, délire de grandeurs et de crimes, et l’hallucination de leurs craintes ou de leurs espérances pour une existence future, vivent dans l’ignorance de la vertu, et, en quelque sorte, sans sortir du rêve et de la folie.

Assistons maintenant à l’invasion de l’Occident par ce système et cette doctrine. 11 est visible que l’un et l’autre répugnent essentiellement à des peuples fondateurs de la loi, de la philosophie et des sciences; qui, les premiers, ont compris et délini le devoir dans la conscience et organisé la justice dans l’État. Cependant ils éclatent dans les faits, une première fois après Alexandre, une seconde fois, et plus universellement, après César. L’antimorale, que les historiens conviennent d’appelar corruption, se manifeste avec l’affaiblissement du principe de nationalité, ù la suite des l'usions d’esprit et de races, et avec la décadence des vertus civiques, lorsque un lieutenant de conquérant ou un pio-

(1) L'érudition moderne confirme tous les jours les notions d’ailleurs trèsgénérales de l'auteur de l’t'chronie sur les religions de l'Orient. On sait que le Bouddhisme, dont il parle en dernier lieu, sur nous ne savons quels renseignements (témoignages de missionnaires? archives du Vatican?) n'a été sérieusement élucidé que de notre temps pour le public européen.

Nous en ignorions jusqu'à l'origine exacte, t'/ctte religion fut révélée dans l'Indoustan, aq VI* siècle avant notre ère, par Çakya, homme de naissance royale qui se lit anachorète, et, après la méditation prolongée, ordinaire aux solitaires et aux saints, sur le renoncement aux sens et aux passions et le néant du monde, commença à prêcher la doctrine très-logique et la morale extrême de l'anéantissement absolu. h Vole de l'éditeur.)

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consul de métropole sont tentés d’appliquer au service de leur ambition los maximes des pays qu’ils occupent avec leurs armées. Mais la source du mal est, avant tout, dans certaines causes générales, les mêmes qui ont agi de tout temps en Orient. On a souvent pensé que la corruption provenait d’incrédulité, d’impiété positive, les anciennes formes religieuses n’obtenant plus la foi des classés éclairées; mais il faut plutôt dire que l’impiété morale est la suite de la corruption; et la corruption procède des causes suivantes :

1° L’enrichissement excessif de quelques familles, l’oisiveté qui en résulte, un violent ennui, le besoin croissant d’épuiser la vie, tourment de ceux dont la sensation est le seul but.

2° L’exercice des grands commandements civils et surtout militaires, et le mépris des chefs pour des troupeaux d’hommes que l’ignorance et les passions brutales rendent les jouets de quelques esprits plus subtils.

3" L’agrandissement de l’esclavage, étendu à des masses entières et appliqué à d’immenses exploitations, tandis que primitivement il n’avait que le caractère d’une institution domestique.

4° L’habitude de verser le sang et, de plus en plus, de le verser en grand, c’est-à-dire sans passion; le développement continué durant la paix, des mœurs féroces contractées pendant la guerre.

5° Enfin, la propagation du dogme de l’adoration de la force et du succès.

il serait superflu de montrer comment ces causes réunies firent d’abord de l’empire romain quelque chose d’analogue aux empires de l’Orient, malgré les différences que nous avons signalées plus haut. Après l’invasion de l’antimorale, voyons celle de l’ultramorale, qui ne peut manquer de suivre, même spontanément. On se prend à regarder le

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triste cours du monde comme un mal irrémédiable, on pense que l'homme doit se résigner, se soumettre; bientôt, que le monde en lui-même est mauvais, les choses de’ la terre méprisables. Los souffrants et les exaltés, ceux qui veulent à tout prix un salut, se montrent accessibles à la doctrine de la pénitence et du sacrifice. D’ailleurs, la nécessité des expiations est déjà le fond de toutes les religions connues et la raison de presque tout le culte. Les uns fuient au désert, ou s’y établissent en communautés mystiques (1), les autres restent dans le monde, mais pour le convertir. La philoso- • .* phie s’efforce bien de lutter à la fois contre l’antimorale et contre l’ultramorale. La philosophie enseigne, avec Platon, le bien pur et la justice; avec Aristote, la modération; avec Kpicure, la tempérance ; avec les stoïciens, la force morale; avec les sceptiques la tranquillité d’âme, avec tous l’humanité.

Elle s’exerce à définir les devoirs publics et privés, à tracer le plan de la cité juste, à fonder la politique sur la morale.

Tant d’efforts, de génie et de vertu ne sont pas perdus. Les institutions domestiques et civiles du monde romain sont en progrès, phénomène inconnu à l’Orient; sous les empereurs, même sous les plus pervertis, les lois sociales et la condition générale des sujets de Rome s’améliorent. Mais nonobstant ces heureux symptômes, les princes tournent souvent à la folie et les peuples se portent volontiers à l’apothéose des princes; la superstition et l’égoïsme engloutissent tout ce qui n’est point philosophe. Entre le monde en larmes et le monde en démence, il semble n’y avoir place, pour la satisfaction du cœur, loin d’une raison inaccessible au grand

(!) Ou sait que les monastères d’Esséniens et de Thérapeutes ont précédé l’ère chrétienne. Les moines adorateurs du dieu médiateur ne firent que continuer les ascètes du monothéisme. Ceux-ci vouaient la rie à la contemplation et pratiquaient le renoncement en vue de l’autre vie. Ils condamnaient le mariage, c’est-à-dire l’humanité. Ils réprouvaient la guerre et livraient ainsi le inonde aux tyrans qui la font. (.Vu le de l'éditeur.)

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nombre, que dans la morale du dévouement absolu. Ce cœur troublé qui fermente en bas menace de se soulever un jour et d’entraîner toutes choses.

Telle morale, tel dogme. La concordance sera simple et exacte. En effet : à l’humanité misérable il faut un principe de salut au-dessus d’elle; la vertu du sacrifice, elle ne l’au- ' rail point d’elle-méme, car il n’est pas naturel, pense-t-on (on se trompe, mais on le croit ainsi), de se dévouer autrement que sur l’ordre ou les promesses d’un dieu; il y aura donc une révélation faite par Dieu aux hommes pour leur salut individuel. Mais Dieu est trop haut placé? il descendra, * il aura des prophètes, il s’incarnera, s’il le faut, et souffrant des maux de la vie mortelle il donnera l’exemple souverain du sacrifice qui est la voie du salut. Comment prouvera-f-il qu’il est Dieu? par des œuvres accomplies en violation des lois de la nature, les esprits ignorants ne pouvant voir que là le signe et l’épreuve de la toute-puissance. Quelle sanction donnera-t-il à ses commandements, au delà de la vie présente? il annoncera des supplices pour les méchants, et pour ceux qui auront cherché le salut ici-bas; il promettra aux bons la fin de leurs sacrifices dans l’éternité bienheureuse. N’instituera-t-il pas des signes, et, en quelque sorte, des moyens matériels de sanctification, pour s’assimiler les esprits et soumettre les corps eux-mèmes à l’action divine? il enseignera des pratiques de purification pour les différentes époques de la vie humaine, une entre autres pour procurer l’identification de l’homme à Dieu par l’intermédiaire d’un aliment sacré. Et de quelle manière assurera-t-il le maintien de son œuvre? Tous les sacerdoces peuvent répondre, puisque tous, établis par Dieu, ils se reconnaissent la mission d’instruire les ignorants et de purifier les fidèles.

Tels sont les rapports généraux du dogme et de la morale, dans les religions. Voyons plus particulièrement d’où et

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comment les dogmes pouvaient s’offrir à la foi des sujets de l’empire romain.

Les révélations étaient partout, dans l’Inde, dans la Perse, dans la Judée. Les prophètes et les miracles partout, dans le paganisme comme ailleurs.

Les incarnations étaient le thème ordinaire des fables indiennes. Des pratiques de purification et d’expiation couvraient la ierre. La religion de Zoroaslre faisait usage d’un aliment sanctificateur. Celte même croyance peuplait l’univers de bons et de mauvais anges, d’esprits bienheureux et protecteurs, d’esprits tentateurs des hommes. Les Juifs avaient accepté celte hiérarchie des puissances supramondaines. Toutes les théologies, prises dans une région étrangère aux instincts populaires, cherchaient dans le dogme de l’unité essentielle de Dieu une satisfaction pour les efforts de la pensée, qui prétend se forger l’idée d’une perfection absolue avec les notions relatives dont elle dispose, et travaille à comprendre ce qu’elle-mème déclare incompréhensible. Ce Dieu, ce simple éternel, cet un pur, ce sans nom, les Juifs, et quelques philosophes avec eux, mais en petit nombre, {'humanisaient pour en faire le créateur ou arrangeur des choses : peu peu, afin de lui conserver sa perfection métaphysique, on exigeait que les choses mêmes n’eussent existé, ni en lui, ni avant lui, ni en dehors de lui lorsqu’il les fit être. Mais la plupart des doctrines préféraient l’idée d’une émanation, d’un certain écoulement, par lequel le composé multiple se trouvant engendré de l’un simple, toutes choses seraient sorties de ce qui n’est aucune chose. Dans cette direction, les grandes théologies cherchaient à définir les vertus divines situées entre Dieu et le monde, sous la raison du nombre ternaire,, forme sacramentelle d’une spéculation qui, dans l’ignorance des véritables lois, veut à toute force plier les faits sous celle qui lui coûte le moins de

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peine. De là beaucoup de trinilés, et, en particulier pour l’époque où nous sommes, la trinité que les philosophes mystiques tentaient de déterminer spéculativement, et la trinité que les amis des traditions hébraïques pouvaient, de leur côté, construire avec ce Dieu, et cette Parole de Dieu, et cet Esprit de Dieu dont il était question dans leurs livres. IPn’élait pas impossible qu’une combinaison s’opérât entre le procédé philosophique et la méthode exégétique, pour la définition de ce que les Latins appelèrent le Verbe.

Enfin, la doctrine des peines et des récompenses après la vie, familière à toutes les religions et à tous les mystères, avait reçu en Égypte, concurremment avec la forme de la migration des âmes suivant les lois de la nature, la forme plus anthropomorphique de la résurrection future des corps et d’un jugement suprême des défunts.

En de telles circonstances de dogme et de morale, il arriva que le monde attendit un Sauveur. Ce Sauveur étÿit pour les Juifs un Messie de Dieu appelé à les gouverner en dominant le monde; et les Juifs virent leurs espérances •** ,. anéanties ou indéfiniment reculées. Ce Sauveur était pour , les souffrants du monde un envoyé suscité du ciel ou de la teiTC pour briser les fers, essuyer les larmes; et les siècles passaient sans que s’allégeât le poids de la servitude. Ce Sauveur était pour les âmes avides de foi, dont les formes vulgaires de la religion n’assouvissaient pas l’ardeur, un dernier prophète, venu pour donner la sanction d’en liaut aux croyances qui se répandaient et aux genres de mérite et de sainteté propres à toucher les consciences. Certes dé nombreux personnages ont pu se présenter pour opérer diversement ce qu’on appelait d’un nom commun sauver le monde. Quelques-uns ont dù se distinguer par ce mélange de mensonge et de bonne foi, d'ambition et de dévouement, d’erreurs grossières et d’inspirations heureuses, qui se rencontre

souvent chez les hommes de cette trempe. Mais ces tentatives, quand elles n’ont pas obtenu un sérieux commencement de succès, n’ont pu laisser de trace dans les récits sommaires qui composent pour nous une grande partie de l’histoire ancienne. Qui parlerait aujourd’hui d’un Sauveur natif de Cyrène ou de Ptolémaïs, quel qu’eût été son génie, si un gouverneur romain avait cru devoir appliquer à ses premiers adhérents la politique atroce d’un pouvoir alarmé pour sa propre existence?

Supposons que parmi les révélateurs possibles d’une époque pleine de fermentations, de croyances latentes et d’œuvres théurgiques en circulation ou en expectative, un homme s’élève, digne de répondre aux instincts les plus élevés d’un certain groupe populaire ; que cet homme, pur d’égoïsme, enseigne la résignation, le sacrifice en ce monde, puis la fin du monde et le jugement divin; qu’il se nomme prophète ou fils de Dieu, peu importe, appelé à réunir à son père les fils de Dieu, rameaux épars, rejetons séparés de la vigne céleste; qu’il promette la joie éternelle à ceux qui pleurent, et les larmes sans fin à ceux qui rient; qu’il commande à ses disciples de prêcher la pénitence, le jugement et le salut à la terre entière; qu’il souffre, errant sans pain et Sans toit, de bourgade en bourgade; qu’il périsse du supplice des esclaves, victime de la haine des prêtres et des docteurs qu’il a maudits, et de la trahison même des siens . sa mémoire grandira dans les imaginations exaltées; le sens du beau, créateur de types, s’emploiera ;'i le douer de proportions surhumaines; la crédulité racontera ses miracles; la conviction de ce qu’il a dû accomplir ajoutera à sa vie les événements, à ses discours les traits capables de répondre à l’attente de plusieurs; le temps dépouillera cette figure, à demi symbolique désormais, de ce qu’elle pouvait avoir de trop personnel dans la réalité, ou de ce qui ne répondait

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point exactement aux exigences du sentiment religieux... Mais si tout sc fût borné là, le révélateur dont nous parlons n’eût été peut-être qu’un prophète éphémère, comme Apollonius de Thyane, et, comme lui, n’eût rien (ondé de grand dans les âmes, même en entrant plus fidèlement que lui dans le sens du sacrifice, en s’attachant à des traditions plus vivantes, en jetant sa parole à des peuples d’un enthousiasme plus fécond et d’une imagination plus créatrice, et en la scellant de son sang.

Supposons quelque chose de plus; supposons que le révélateur arrive à composer ensemble deux idées qui ont cours dans le peuple : d’une part, l’idée morale du sacrifice, dont sa vie entière sera l’emblème; de l’autre, l’idée dogmatique, familière à toutes les nations de l’antiquité, voisine du berceau de toutes les races, suivant laquelle de précieuses victimes sont nécessaires pour la satisfaction de la divinité irritée, et doivent expier, par leur sang versé, les péchés du peuple accumulés par voie de substitution sur leurs têtes. Dans la prévision du sort qu’un monde ennemi lui réserve, il comprendra que le fidèle accomplissement de sa mission divine peut demander que son sacrifice aille jusqu’à la mort. Libre de déposer sa lâche, ou d’y succomber martyr, il pourra donc aussi se considérer comme la victime expiatoire et propitiatoire, comme l’agneau de Dieu chargé des péchés du monde; victime volontaire, ainsi qu’un vrai sacrifice l’exige, agneau d’autant plus précieux qu’il sera fils de l’homme par le sang, fils de Dieu par la justice et par l’adoption : fils de Dieu peut-être encore, grâce à l’identité qui confond avec Dieu l’homme parfait, sa parfaite image, conçue de toute éternité, quand ce Dieu fait chair n’a de volonté que la volonté de son père, et d’amour que l’amour de son père pour tous ses enfants égarés. Il se peut que le révélateur se forme de sa personne et de sa mission cette

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idée, poétiquement belle autant que chimérique, empreinte, malgré son étrange sublimité, du plus terrible caractère de barbarie dont les premiers hommes, au sein d'une nature ennemie, après leurs premiers crimes, aient marqué leurs premières doctrines. Il se peut qu’il veuille mourir, lui homme et Dieu, fils de Dieu, mourir non sans angoisses, mais vainqueur de la tentation, victime olTerlo volontairement et par Dieu même pour le salut de l’Homme. Il est croyable alors que, à la dernière veille, il consacrera symboliquement son corps et son sang, pour la manducation dont toute Victime doit être l’objet de la part du peuple qui expie et se purifie en elle. Peut-être aussi que ces choses et bien d’autres resteront dans la pénombre d’une révélation souvent obscure pour le révélateur lui-même. Peut-être celui-ci aura d’autres pensées, pour lesquelles l’oreille du monde se trouvera fermée, et ses disciples lui attribueront celles qui représentent le mieux le passage du sens inférieur et grossier au sens exalté du sacrifice. Quoi qu’il en soit de ces hypothèses, entre lesquelles hésitera plus tard l’historien mal informé, le dogme devra se formuler dans un temps donné; il résultera et de l’inspiration du Messie victime, et du récit des œuvres théurgiques, groupées autour de sa personne par la mythothétique populaire ; il subira progressivement l’influence des dispositions morales et des méditations théologiques de l’époque. Des Discours du Seigneur, des Actes du Seigneur circuleront, écrits ou récités, de l’atelier de l’esclave au boudoir de la concubine impériale, et porteront la bonne nouvelle du monde sauvé par le sacrifice, à ceux que les peines du corps ou le vide de l’âme ont préparés à la mysticité. La sourde élaboration de la foi sera facilitée par le défaut de critique des anciens, par un vice de superstition originaire, dont ils ont conservé la semence, par la difficulté du contrôle des faits soi-disant témoignés,

par l’état d'ignorance et, pour ainsi dire, d’obscurité publique, réel en tous lieux, profond dans certaines classes et dans certaines provinces.

Le prosélytisme, borné d’abord aux hommes de race juive, se répandra dans le monde romain, par reflet de la généralisation de l’idée de Peuple, suite elle-même de Inexistence de l’Empire, et à cause de la nature propre d’un dogme élevé au-dessus des circonstances locales et adressé à l’homme comme homme. La Judée ne pourra plus prétendre à la domination qu’en s’ouvrant, se répandant, se transformant; et c’est un Juif qui viendra à bout de forcer ses coreligionnaires du dogme nouveau à cesser d’imposer, pour le salut, les pratiques exclusives et caractéristiques de sa race (1). Le même disciple, converti de la persécution à l’enthousiasme, apportera la formule fondamentale du salut, en rattachant le sacrifice de la victime divine à ce premier péché qui, selon les plus anciens des livres des Juifs, commis par un seul homme, a plongé toute sa descendance dans l’ombre de la mort. La mort nous est venue, dira-t-il, d’un seul, ainsi le salut nous vient d’un seul. 11 enseignera aussi le mystère du sacrifice nouveau, la sanctification par la chair et le sang de la victime. Un autre, que la légende tiendra à désigner comme un propre disciple du .Messie, mais à vrai dire un adepte des spéculations alexandrines sur les vertus émanantes de l’absolu qui descend dans le monde, exposera d’un ton prophétique la génération en Dieu du Verbe éternel de Dieu, Dieu lui-même et créateur, Vie et Lumière des hommes, venu parmi les hommes, méconnu parles hommes. Ainsi, le Messie, fils de Dieu, se trouvera identifié avec la Parole éternelle des livres hébreux, et avec la suprême Raison des choses des philosophes; et le sacrifice de la grande

(I) Allusion il saint Paul et à sa lutte contre ceux des premiers chrétiens qui voulaient continuer à judaïser. (.Vole de Védileur.)

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victime étant explique dans sa nature, son but, son moyen et sa morale, le dogme sera définitivement fondé. Sans doute il ne s’achèvera pas en un jour : autour du noyau primitif qu’elle a posé, la pensée religieuse opérera la cristallisation successive d’une doctrine. Ce ne sera pas non plus sans trouble, car de nombreux éléments analogues, parfois hostiles, tous également venus des théologies orientales, feront effort pour s’unir avec les premiers constitués, ou pour les dominer. Mais au sein de la foi commune en une révélation déterminée de lieu, de temps et de personne, il faudra que des résultantes se déclarent, et que telle croyance, la plus compacte et la mieux organisée de toutes, puisse s’estimer victorieuse des sectes antagonistes.

Ce fut sous Domitius Nero que Home commença à s’entretenir des chrétiens. On s’inquiétait d’eux comme de l’une de ces sectes qui se donnent rendez-vous au milieu des infamies de tous genres accueillies dans une grande ville : superstition funeste, disait-on, un moment réprimée par le supplice de son chef, en Judée, où elle a pris naissance sous Tibcrius et le procurateur Pontius Pilalus, et maintenant lancée à travers le monde. Sur leurs interrogatoires, on les jugeait dûment convaincus d’ètre des ennemis du genre humain. Mais, encore que criminels et dignes des dernières peines (selon les lumières du temps), on les plaignait comme condamnés et suppliciés pour un crime qu’ils n’avaient point commis. II s’agissait de l’incendie de Rome, dont la raison d’Ëtat se croyait obligée de trouver les coupables, afin de donner un cours aux soupçons du peuple (I). Aucun document digne de foi ne nous est parvenu touchant le nombre ou la qualité des victimes de cet acte horrible du gouvernement impérial. Mais ni les supplices ni les recherches

(I) Tacite, Ann XV, 44. — Saétor.c, in Mer, 10. (.Y oie de l'éditeur.)

n’ayant dépassé les murs de la ville, et les motifs de l'affaire n’ayant pas été pris de la secte chrétienne comme telle, on ne saurait voir là qu’un fait accidentel de l’histoire. Il en est de même d’un événement très-particulier qui signala les dernières années du règne de l’empereur Domilianus, frère de Titus. Des parents de cet empereur, d’abord, grandis par sa faveur, ensuite devenus suspects, furent impliqués avec un certain nombre de citoyens dans une accusation à' athéisme * et de mœurs judaïques, ce qui pourrait signifier de christianisme, d’après ce qu’il estpermis de connaître du langage de celte époque. Un cousin de l’empereur fut supplicié, une nièce bannie; mais celle-ci put rentrer à Rome quand un de ses affranchis eut assassiné le prince, auteur de la condamnation (1).

La haine du genre humain, car tel est l’unique motif exprimé de différentes manières, parait donc n’avoir été qu’un prétexte sous Domilianus, comme sous Nero, pour justifier des actes purement politiques. Mais ici, pour la première fois, l’accusation se formule officiellement contre les chrétiens, si c’est d’eux qu’il s’agit, comme il est probable.

Quoi qu’il en soit, nous devons négliger des renseignements intéressés, très-postérieurs aux événements, en sorte que nous ignorons ce que devint la religion nouvelle à Rome et dans le reste de l’Empire, et comment elle se gouverna pendant tout le cours du ix' siècle, depuis Nero jusqu’aux Antonini. Nous savons du moins qu’elle ne s’y propagea pas assez rapidement pour que les empereurs se formassent une politique suivie à son égard. Mais il en fut bien autrement au siècle suivant, à la fin duquel un des écrivains de la secte put se vanter qu’elle remplissait tout.

Voici donc la situation que les dissidents créent à la so-

(!) Dion, r, — Suétone, in /Joniit, 17. (Note de l'éditeur.)

l! CH ROME.

ciété romaine en se groupant autour du christianisme. D’un côté, la religion nouvelle peut perdre le monde pour le sauver; elle lui prêche la pénitence et le sacrifice, au nom du seul vrai Dieu; plus tard, elle s’efforcera de le soumettre et de le gouverner, afin de mieux obtenir par la force un salut que la bonne volonté ne donnerait pas. De l’autre côté, la philosophie attend le bien des hommes de la justice et de la liberté; elle aura pour instrument fatal ce qui est tout à la fois son principal obstacle, la politique du siècle. Si celle-ci est clairvoyante et sage, elle travaillera avec les philosophes à l’éducation de la raison publique, à l’amélioration des institutions et du pouvoir, à sa propre transformation.

Qui l’emportera de la religion d’intolérance ou de la philosophie? La solution de cette question dépend de l’initiative que pourront prendre les conseils de Rome sous cette suite d’empereurs, hommes de bien, qui commence avec Marcus Cocceius Nerva.

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