POSTFACE DE L'ÉDITEUR
temps, 3" de ceux que l’on conserve à titre de circonstances et conditions données. La réaction à attendre des volontés possibles, Ips unes sur les autres, et le degré auquel on peut croire que les conditions générales du monde et la solidarité humaine admettent ou rejettent l’intervention efficace des coefficients particuliers qu’on se permet de changer, sont des inconnues qui obligent l’uchroniste à des décisions multipliées, arbitraires, incontrôlables.
Dès qu’une première déviation de la ligne effective a été introduite, la trajectoire OABCDE... devient entièrement imaginaire, et toutefois on ignore si elle ne tendra pas en vertu du seul effet des conditions conservées à se confondre, dans la suite des événements, entièrement ou à peu près, avec la trajectoire réelle. Celle-ci serait une figure polygonale, approchant sensiblement et presque partout d’une courbe, à cause de la fréquence et de la quasi-continuité des changements de direction dus aux forces qui se composent à tout moment pour la déterminer (1). Mais l’autre, la trajectoire imaginaire, ne peut se figurer pour l’uchroniste que comme un polygone à angles quelconques et à grands côtés, déterminés grossièrement. Celui qui chercherait à le construire d’une manière sérieuse devrait, pour se conformer à sa propre méthode, s’arrêter aux points de la suite OABCDE... dans lesquels il aperçoit comme autant de nœuds de cette histoire qui n’a pas été; et ses embarras redoubleraient étrangement.
En elfet, suivant l’hypothèse de l’égale possibilité de
(1) Le lecteur qui réclamerait la précision complète des définitions, dans le scheme dont on présente ici l'esquisse, voudrait savoir ce que c’est que cette trajectoire , et ce que représentent les directions successivement modifiées dont elle se forme. On fixerait les idéas, assez pour l'objet qu’on se propose — qui est symbolique et no:i rigoureusement mathématique — en imaginant que les angles représentent des écarts variables, comparativement à un certain axe dont la direction serait celle de la tendance imaginée vers un état social qu'on définirait sous quelque rapport.
l'CHRONIE.
déterminations diverses aux points 0, A, B, C, etc., on doit à chacun de ces points tenir compte de la double direction possible : OA, On; AB, A b; BC, Bc; CD, C d, etc.; encore est-ce beaucoup simplifier que de parler d’une direction simplement double. Celte fiction est permise à un certain point de vue, à raison de la facilité que la logique et la morale nous donnent de dichotomiser les résolutions humaines en les ramenant en chaque cas à la question de faire ou ne pas faire un acte défini. Mais, au vrai, les manières possibles d’agir sont multipliées et se croisent en bien des sens avant d’aller à un résultat net. On voit quelles abstractions sont nécessaires.
On achèvera de se rendre compte de ce qu’il y a de chimérique dans les uchronies — en pratique, entendez bien — si l’on prend la peine de songer un moment aux déviations en divers sens et aux inimaginables croisements auxquels donneraient lieu les déterminations également possibles telles que BC et Bc, CD et C rf, etc., suivant que supposant celle-ci ou celle-là réelle ou fausse, on supposerait simultanément cette autre fausse ou réelle, et cette autre encore, et ainsi de suite, avec des combinaisons à la fois très-multipliées et poursuivies dans l’ordre du temps, au milieu de l’accumulation croissante des incidents. 11 est impossible à l’esprit humain d’entrer dans cette voie, et il ne lui est pas même facile d’imaginer simplement la complication des causes, ou la résultante de la moindre partie d’entre elles, pour amener une trajectoire ou une autre.
Mais puisqu’il en est ainsi, va-t-on dire, et que vous reconnaissez si bien la difficulté, et ce mot même est trop faible, la chimère, d’une construction uchronique, comment se peut-il que vous vous y soyez amusé un seul instant?
Pour toute réponse, nous demanderons d’abord la permission de tirer du schème que nous venons de présenter
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une conclusion à laquelle on ne s’aliène! peut-être pas. Ce sclième démontre, il est vrai, l’impossibilité de la construction en question. Mais démontrant cela, il explique l’illusion du fait accompli, je veux dire l’illusion où l’on est communément de la nécessité préalable qu’il y aurait eu à ce que le fait maintenant accompli fût, entre tous les autres imaginables, le seul qui pût réellement s'accomplir. La fiction d’une telle nécessité répondrait au sentiment bien justifié de l’impossibilité dfe feindre avec succès une série différente de celle qui s’est produite.
Dès qu’il s’agit d’une illusion, et qu’elle s’explique, il doit être permis de la dissiper, non pas en atteignant radicalement sa cause invincible, mais en réclamant le droit d’introduire dans la série effective des faits de l’histoire un certain nombre de déterminations différentes de celles qui se sont produites. En les choisissant bien, on rendra suffisamment vraisemblable que le cours des choses eût pu être modifié gravement, au cas où elles se seraient produites. On pourra imaginer en quel sens, et les désigner telles, que les variations aient lieu en un sens voulu. L’auteur qui apporterait à l’exécution de son plan beaucoup d’érudition et de science, avec une pénétration à l’égal, commencerait par fixer un point de scission, au nœud de l’histoire le mieux choisi entre tant d’autres pour rendre un grand changement historique concevable et probable sous la simple condition d’un changement supposé de quelques volontés. Ensuite il aurait à prendre parti sur ceux des faits futurs, à dater de ce point, qu’on doit juger avoir été dès lors déterminés et inévitables, h raison des événements acquis, des causes données et des tendances invincibles. Il devrait combiner ces faits avec ceux qu’il introduirait par hypothèse, et disposer enfin les séries de faits subséquents de manière à obtenir une sorte de minimum des déviations de la réalité, parmi tous les arrange-
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menls imaginables qui peuvent le conduire pareillement au but proposé. L’auteur qui n’a pour lui ni la pénétration exigée ni la science, mais seulement le principe et l'idée, commettra beaucoup de fautes en modifiant les faits plus arbitrairement qu’il ne faudrait, combinant maladroitement les réels et les supposés, et manquant, sans utilité pour son œuvre, à telles ou telles grandes vraisemblances : et c’est ce qui a dû nous arriver. Mais il aura forcé l’esprit à s’arrêter un moment A la pensée des possibles qui ne se sont pas réalisés, et à s’élever ainsi plus résolûmenl à celle des possibles encore en suspens dans le monde. 11 aura combattu et, qui sait? peut-être ébranlé les préjugés dont le fatalisme ouvert ou déguisé est la racine. Il aura fait, même en un livre chimérique et défectueux dans l’exécution, un livre utile. Si c’est à cela que notre réussite se borne, elle est de celles dont on peut encore se contenter.
Ch. Renoijvier.
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