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Ulrich de Hutten

Souvent en histoire, la réputation d’un homme qui a rempli tout un siècle de son nom nous empêche d’apprécier, comme il convient, l’époque même où il a vécu. Le rôle éclatant d’un pareil personnage, en attirant toute l’attention , empêche de tenir compte de tous les éléments qui seuls peuvent autoriser à porter sur ce siècle même un jugement complet et définitif. En pareil cas, n’est-ce point une contre-épreuve sûre que d’étudier un autre personnage , important aussi dans le même temps, mais jusque-là laissé dans l’ombre, et de se rendre bien compte de l’influence moindre, mais réelle cependant, qu’il peut avoir aussi exercée? Une pareille étude, à notre sens, peut mettre en relief maints détails inaperçus, éclaircir bien des doutes, fruits d’une trop grande préoccupation, et modifier un jugement trop prompt. Le personnage principal, loin de rien perdre, a lui-même tout à gagner à cette sorte de révision ; jusque-là il était entrevu dans l’éclat plutôt que dans la lumière ; il commence alors à se dessiner plus nettement , à se caractériser mieux, comme, dans un tableau, dont un clair obscur habilement pratiqué illumine subitement tout l’ensemble.

La grande révolution désignée au xvie siècle en Allemagne sous le nom de Réforme, n’est-elle point une de ces époques dont nous parlons? Le nom du moine augustin Luther ne jette-t-il point quelque trouble dans

l’appréciation de ce grand mouvement qui , pendant plus d’un siècle, a secoué, dans ses fondements , l’Allemagne et l’Europe tout entière? Nous n’en sommes plus au temps où l’on pouvait attribuer à un homme seul, à Luther , l’honneur ou la responsabilité d’un pareil ébranlement; mais la réputation du moine de Wittembcrg éblouit encore assez les esprits, pour qu’on ne sache décider s’il a été le contemporain d’une révolution religieuse, politique ou intellectuelle, et qu’on ne puisse tomber entièrement d’accord sur le vrai caractère de ce grand événement. A ceux qui n’y veulent voir que l’affranchissement de la pensée, la naissance du libre examen , on rappelle que Luther a enfermé la raison dans l’Évangile, on objecte son livre du Serf-Arbitre et sa doctrine de la grâce; à ceux qui n’y trouvent qu’une rénovation chrétienne, un retour à l’Évangile, on raconte les intérêts politiques des princes réformés, et les sécularisations nombreuses des biens ecclésiastiques ; à ceux qui n’y montrent qu’un mouvement d’indépendance nationale à la faveur duquel les petits États allemands s’affranchissent du pouvoir impérial , on cite la loi profonde de Luther, visible dans ses écrits et surtout dans sa conduite à la diète de Worms; de telle sorte qu’en ne tenant compte que d’un homme, l’esprit n’est satisfait d’aucune des solutions qu’il avance.

Une juste appréciation de l’état de la société au moyen âge, de l’histoire du sacerdoce et de l’empire, de Rome et de l’Allemagne, des rapports de la religion et de la science pendant cette époque curieuse, pourrait faire pressentir déjà que la révolution du xvie siècle, qui a changé complètement les bases de l’ordre social , a dû

être à la fois littéraire, politique et religieuse, et que l’influence de Luther n’a point été seule puissante alors quoiqu’elle ait été prépondérante.

On le sait, tout se tenait, tout adhérait étroitement dans l’édifice social élevé au moyen âge; la science, la politique , la foi, les deux premiers principes étant cependant placés sous la prédominance et sous l’inspiration du dernier. La politique n’était guère moins que la science la servante de la théologie, et le droit divin était aussi réellement la source du savoir que celle du pouvoir. La papauté au moyen âge délivrait les privilèges de la puissance aux empereurs en Allemagne, aux rois en Europe, comme elle consacrait à leur avènement les universités nouvelles. La peine de la déposition lui garantissait en général l’obéissance des souverains temporels dans le champ de la politique , comme celle de l’excommunication lui garantissait la dépendance des universités dans le champ de la pensée. Ainsi, la foi sanctionnait, créait presque la science et le pouvoir qui, à leur tour, démontraient et assuraient la foi; la société spirituelle primait la société temporelle, comme les clercs primaient les laïques; la foi s’imposait à la science, et l’autorité romaine, une et triple en même temps, comme la tiare pontificale , dominait sur les esprits , sur les volontés, sur les consciences, et était comme la clef de voûte de tout l’ouvrage.

Quoique cet édifice élevé au moyen âge eût déjà essuyé plus d’une brèche à la fin du xve siècle , les restes en étaient encore assez imposants en Allemagne , dans ce Saint-Empire romain , où le pouvoir temporel dérivait d’une élection demi-ecclésiastique et d’une consécration

toute sacerdotale, et où la plupart des universités dépendaient beaucoup plus du pouvoir épiscopal que de l’autorité laïque. On sait que la papauté et l’empire au moyen âge n’ayant pu réussir à constituer la société chrétienne tout entière en’ une double monarchie spirituelle et temporelle, se sanctionnant et se contrôlant elle-même dans la personne de l’empereur et du pape, l’empire, victime de cet essai de constitution gigantesque, de cette alliance avec le Saint-Siège, qu’on avait fait remonter jusqu’à Constantin et à Sylvestre , n’avait gardé de cette antique union qu’une dépendance réelle dont le poids devenait chaque jour plus pesant.

En effet, après les longues et sanglantes luttes du sacerdoce et de l’empire , où les deux pouvoirs s’étaient abîmés pour avoir voulu la domination au lieu de l’égalité, l’empire germanique, plus profondément ébranlé, ne s’était jamais entièrement relevé des ruines du grand interrègne. Il avait perdu le droit de confirmer l’élection des papes, et laissé échapper presque toute influence au-delà des Alpes en Italie ; malgré la restauration du trône des Othon et des Frédéric, il allait s’affaiblissant tous les jours dans les limites même de la nation allemande. La papauté, au contraire, sortie de l’abaissement de la Captivité de Babylone et des scandales du grand schisme, avait repris, en apparence au moins, toute l’étendue de son pouvoir dans la chrétienté; dans l’empire germanique même , elle avait conservé le droit de confirmer l’empereur par le couronnement , et le pouvoir d’influer sur sou élection par la puissance politique et la richesse du clergé allemand. Aussi le Saint-Siège, qui savait borner ses prétentions dans les pays où il ren-

contrait un pouvoir temporel puissant , comme en France et en Angleterre, se montrait-il plus exigeant vis-à-vis du Saint-Empire germanique dans lequel il voyait toujours un rival abattu ; il parvenait peu à peu à reprendre le terrain perdu en Allemagne après les conciles de Constance et de Bâle et à y augmenter tous les jours son autorité -, de telle sorte que , de tous les États chrétiens, l’empire se trouvait le moins bien défendu contre les prétentions du Saint-Siège, au moment oii celui-ci compromettait tous les jours davantage son pouvoir en le mettant au service d’une politique toute mondaine, et d’une ambition qui pouvait quelquefois passer pour de l’avidité.

Au moment où s’abaissait ainsi le premier pouvoir temporel en Allemagne, les universités, la science s’étaient encore moins affranchies des liens de la foi dans un pays où le Saint-Siège, où les princes ecclésiastiques étaient restés si puissants. Tandis quë Wiclef était mort en paix en Angleterre, que Jean Gerson et Pierre d’Ailly avaient dirigé la discussion des conciles fameux de Constance et de Bâle, et quelquefois même les attaques contre les abus du Saint-Siège et les vices de l’Église , Jean Huss et Jérôme de Prague avaient péri sur le bûcher -, tandis que l’université de Paris, la fille aînée des rois de France, avait obtenu quelques privilèges de la reconnaissance des fils aînés de l’Église, pour les avoir défendus souvent contre l’autorité du Saint-Père , les différentes universités allemandes n’avaient encore trouvé dans l’empereur ou dans les princes laïques aucune protection sérieuse; les études et la science à celte époque s’y développaient encore non-seulement sous la surveillance

jalouse des autorités ecclésiastiques et de l'ordre des dominicains, instrument obéissant du Saint-Siège auquel Alexandre VI accordait une autorité toute nouvelle , mais sous le joug de l’imitation servile d’un nominalisme consacré , qui avait déjà perdu dans l’université de Paris tout son crédit.

C’était donc en Allemagne , c’est-à-dire là où , dans un temps de décadence et de corruption, la papauté et l’Église continuaient à exercer la plus grande autorité politique et religieuse, et à entretenir ces abus et ces vices , contre lesquels saint Bernard avait déjà réclamé dès le xue siècle, que devait s’élever la première et la plus puissante protestation contre le pouvoir spirituel ; mais cette protestation allait avoir un caractère littéraire et politique autant que religieux, parce que, la foi étant le fond de la société au moyen âge, comme le patriotisme , selon Bossuet , était le fond de la société romaine dans l’antiquité , la religion avait absorbé la science en même temps que la chrétienté avait effacé, pour ainsi dire, toute nationalité.

Une histoire impartiale et complète de la réforme prouverait sans aucun doute que l’esprit humain, le patriotisme allemand, la conscience, ont été les trois leviers de cette grande révolution du xvie siècle contre le pouvoir spirituel; elle montrerait comment ces éléments se sont rencontrés, confondus , et expliquerait pourquoi l’élément religieux a cependant enveloppé et absorbé les deux autres. Peut-être une entreprise moins vaste , la simple monographie d’un homme qui ne serait point , comme Luther, la personnification spéciale de la lutte de la liberté de conscience, qui aurait été au contraire

mélé à tout, qui se serait fait le défenseur ardent de tous les besoins, de tous les intérêts de son pays, et aurait combattu de la plume et de l’épée même sur tous les terrains alors en litige, pourrait-elle, sinon nous mener à un aussi grand résultat , le préparer au moins en jetant quelque jour sur certains points inconnus ou mal compris.

Ulrich de Hutten , écrivain satirique , chevalier de petite noblesse, du commencement du xvi6 siècle, nous semble le personnage le plus approprié au but que nous nous proposons, et qui est de montrer, dès le commencement même du xvia siècle, les intérêts les plus graves de la littérature , de la politique et de la religion , engagés dans la Réforme.

Le nom de Hutten , inséparablement attaché pendant quelques années à celui de Luther, dans un grand nombre d’écrits du temps, comme si ces deux hommes étaient les soldats d’une même cause; les partisans cl les adversaires nombreux , exaltés , que Hutten a eus pendant sa vie ; les panégyristes enthousiastes et les détracteurs qu’il a trouvés après sa mort, depuis le savant Burkbard et le jésuite Weislinger au xvme siècle, jusqu’à MM. Meiuers et Hurter pendant ces dernières années, montrent suffisamment que nous ne voulons point lui donner une importance exagérée, en essayant une de ces réhabilitations désespérées qui faussent l’histoire plus qu’elles ne l’éclairent.

Mais comment prendre au sérieux la vie d’un aventurier échappé du couvent à seize ans, étudiant vagabond jusqu’à vingt-quatre, soldat de l'empereur Maximilien en Italie, courtisan d’un archevêque électeur à Mayence, apôtre armé de la réforme à trente ans,

mort à trente-six en exil dans une île de la Suisse? comment chercher un enseignement dans des écrits qui ne peuvent être classés que parmi les satires les plus discréditées et les plus cyniques pamphlets? On ne connaît point assez Ulrich de Hutten, on est accoutumé seulement à voir en lui le chevalier batailleur dans les campagnes de l’Italie et sur les bords du Rhin, ou à chercher dans ses écrits le joyeux buveur, le railleur impitoyable de l’esprit et des mœurs monastiques. La fameuse satire des Epistolœ obscurorum virorum est tout ce qu’on lit de lui, et encore ne la lit-on pas bien. Il y a cependant plus que cela daus les aventures et les ouvrages du chevalier Ulrich de Hutten. Les Epistolœ obscurorum virorum sont plus sérieuses même qu’on ne le pense généralement; et les autres satires de Hutten sur des sujets politiques et religieux, qui n’ont guerre obtenu l’honneur de l’examen, renferment encore pour l’historien des enseignements plus graves et plus féconds. C’est l’es médullaire dont parle Rabelais; il fallait seulement, par curieuse leçon et méditation fréquente, rompre l'os et sugeer la subslantificque moelle.

Nous croyons que celui que ses contemporains ont honoré du titre de poète et orateur de toute la chrétienté, et du nom même d'éclaireur du monde (Auferwœker der Welt), mérite bien cette peine. 11 nous parait avoir eu le privilège d’embrasser tous les éléments de la réforme au xvic siècle, et sa biographie peut être l’occasion, sinon d’approfondir quelqu’une des grandes questions de cette époque, au moins de saisir les points par où elles se touchent et d’en comprendre l’ensemble.

C’est entre l'année 1513 et l’année 1522, c’est-à-dire

à la naissance même de la réforme que nous apparaît Hutten. Ses pensées, ses écrits, ses actions se renferment dans cette laborieuse décade qui commence par V Éloge de la Folie, et finit par l 'Anabaptisme. Il appartient donc à l’époque la plus curieuse à étudier, la plus instructive , celle de l’enfantement. Tempérament inquiet, j’allais dire vagabond, il a parcouru dans tous les sens l’Allemagne et l’Italie , le pays de la révolution et celui de la conservation. Caractère confiant et ombrageux, il a connu, pratiqué, aimé ou haï tous les personnage qui ont alors joué un rôle, Maximilien l’empereur, et l’archevêque électeur de Mayence Albert, Érasme et Reuchlin les érudits, Luther et Zwingle les évangélistes, Hogstralen le dominicain , Seckingen le chevalier et Karstbans le paysan. A la fois humaniste , écrivain politique, théologien, homme de guerre, il a touché atout, et soutenu maintes luttes de la plume et même de l’épée. Esprit capricieux, vif, indépendant, mais sans profondeur; cœur généreux, ardent, mais sans règle, il a saisi promptement toutes les questions , il a embrassé chaleureusement toutes les causes, allant par bonds de l’une à l’autre, sans avoir le temps d’épuiser les premières et de sauver les secondes. Enfin, âme troublée, mais non vicieuse, abaissée par ses fautes, relevée par l’épreuve du malheur , se raillant dans le mal , s’exaltant dans le bien, il a vraiment vécu de la vie de son siècle dont il a partagé les chutes et les aspirations.

Essayons donc de faire revivre dans Ilutten, selon l’expression de Herder, « ce libre penseur hardi, ce » patriote passionné, cet apôtre enthousiaste qui aurait » pu soulever la moitié d’un monde ; » racontons sa vie

si accidentée; analysons ses écrits qui touchent à tout, aux lettres, à la politique, à la religion; faisons-le parler, agir au milieu de ses contemporains.

Jetons d’abord un regard même sur son aventureuse jeunesse, depuis le jour où il se soustrait à l’autorité de de l’abbé de Fulde, Jean II. Étudiant dans les universités allemandes , où les récentes importations de la renaissance sont surveillées de près par l’autorité ombrageuse des chefs de l’Église et des ordres religieux, il assiste à la naissance de nouvelles écoles où l’on abandonne les voies rebattues de la théologie et de la scolastique pour commencer des études plus mondaines. 11 s’enrôle à la suite de Reuchlin et d’Érasme parmi des lettrés qui , par un privilège tout nouveau , n’appartiennent point à l’Église, et ne craignent pas de négliger les compilations de la scolastique pour se précipiter vers les chefs-d’œuvre de l’antiquité retrouvés; il embrasse, en un mot, l’étude de ce qu’on a appelé depuis lors, en opposition avec la science divine de la théologie, les humanités. Quand l’autorité spirituelle, effrayée de l’invasion de cette littérature séculière, née sous l’invocation du paganisme, veut faire rentrer l’esprit humain dans la vieille ornière de la scolastique , et saisit l’occasion de la lutte de l’humaniste Reuchlin contre le prieur des dominicains de Cologne, Huttcn se jette au plus fort de la lutte engagée pour la liberté des lettres contre l’autorité de la foi, et ses écrits nous dépeignent toute la vivacité, toute l’importance de ce premier engagement qui est bien comme la préface même de la réforme.

Descendons ensuite avec lui les Alpes pour visiter l’Italie que se disputent encore les barbares au xvie siècle , et que

l’éclat d’une civilisation avancée ne saurait défendre. Chevalier de l’empire, il regarde cette belle contrée comme la possession de son maître Maximilien César. En véritable chevalier du xme siècle, il voudrait y voir régner de nouveau l’aigle germanique comme au temps des Othon et des Frédéric; il s’indigne de voir les Italiens repousser les droits de l’empire, et ne peut souffrir, singulière contradiction! que des étrangers, des Français, viennent lui disputer cette conquête. 11 constate douloureusement la chute de la domination impériale audelà des Alpes, ouvrage d’anciens papes que lui rappelle Jules II. A Rome, la vue de ce pontife tout belliqueux, le spectacle du luxe de la cour pontificale, la corruption romaine, aigrissent encore les souvenirs des vieilles luttes du sacerdoce et de l’empire , et réveillent en lui tous les ressentiments, toutes les rancunes de l’Allemagne vaincue, abaissée par le Saint-Siège au moyen âge.

Peu de temps après, en deçà des Alpes, à Augsbourg, la présence d’un légat romain, qui vient au nom du pouvoir spirituel , commander à l’Allemagne , où Maximilien est impuissant, lui imposer, après tant d’autres, un nouveau tribut, et lui dicter le choix d’un nouvel empereur, le révolte encore davantage. Celui-ci mettait le comble aux exigences de Rome, et à la misère où l’immensité des biens ecclésiastiques réduisait le pays. Devant cette intervention d’un pouvoir italien, étranger dans une affaire toute allemande, d’une autorité spirituelle au milieu d’intérêts tout politiques, il se fait l’organe de tous les sentiments du patriotisme allemand, de tous les intérêts nationaux; il réclame, au nom de l’État opprimé par l’Église, au nom de l’Allemagne sub-

juguéc par Rome, et conçoit le projet de rendre la prospérité à son pays en le délivrant des biens du clergé, et de restaurer la puissance de l’empire en l’affranchissant du joug du droit divin.

Écoutons enfin, avec l’humaniste chevalier, la voix du moine augustin Martin Luther dans la ville de Wittemberg; celui qui avait jusque-là médit de tout ce qui tenait à l’Église, qui avait même porté ses railleries jusque sur les choses de la foi , ne paraissait jamais devoir faire cause commune avec une tète encapuchonnée; bientôt cependant Hutten prête l’oreille. Quelques doutes lui restaient encore. L’ignorance des moines, la tyrannie, le luxe des princes de l’Église et la corruption des uns et des autres, les misères de l’Allemagne et l’abaissement de l’empire, la décadence d’un pouvoir spirituel qui compromettait son existence et son caractère au service de passions mondaines , l’ambition de dominer et l’avidité de jouir, l’avaient déjà détaché des ministres de la religion et ébranlé chez lui la foi elle-même. La foi cependant, au nom de laquelle l’Église régnait dans les universités et dans l’Allemagne, était l’obstacle le plus puissant à l’affranchissement des lettres et de l’empire. Mais voici qu’un moine lui-même vient ruiner, au nom de la foi, ce que Hutten a attaqué au nom de l’esprit humain et de l’intérêt national et qu’il remue la pierre angulaire de tout l’ouvrage. L’humaniste , le patriote fait cause commune alors avec le moine , et tout l’édifice, miné par sa base même, semble prêt à crouler. L’esprit humain, l’État, la conscience s'affranchissent du même coup. Luther a levé vraiment le sceau contre lequel Hutten n’avait fait que sc révolter et protester.

Le chevalier croit donc le moment déjà venu de séculariser la science, l’empire, l’Église elle-même. 11 excite l’empereur Charles-Quint , les princes de l’empire, les chevaliers, les bourgeois des villes et tous les hommes libres de la Germanie à séparer l’Allemagne de Rome, à donner à l’empire, à l’Église le baptême de l’élection libre et nationale , à séculariser les bénéfices, à faire entrer le sacerdoce dans le siècle par le mariage , à délivrer les lettres du joug de la scolastique, à livrer la foi elle-même U l’examen , à l’interprétation libre de l’esprit humain, à prendre en un mot l’initiative de cette révolution toute laïque contre la théocratie du moyen âge. Ainsi l’État , les lettres , la conscience humaine seront restaurées en même temps par la liberté. Dans son impatience cependant, Ilutten n’attendra pas que les esprits soient suffisamment préparés 5 dans sa passion, il ne s’arrêtera pas devant l’abandon des chefs de l’empire, de Charles-Quint et des princes, du chef même de la réforme, de Luther. Soutenu seulement du condottierre Seckingen et de quelques chevaliers , il essaiera par sa parole de soulever toute la chevalerie de l’empire, les villes et les paysans contre Rome , contre l’établissement ecclésiastique , et , par une tentative insensée , il se condamnera lui - même à la proscription , à une mort inévitable, et compromettra la cause des lettres, de l’Allemagne et de la foi qu’il prétendait servir.

C’est ainsi qu’en faisant la biographie d’Ulrich de Hutten, nous examinerons l’un après l’autre les différents points de vue sous lesquels on peut envisager la réforme, et que nous pourrons essayer de caractériser et d’expliquer cette grande révolution. Luther ne nous

en paraîtra plus le seul auteur ; la foi, le seul mobile ; car nous verrons à l’œuvre les précurseurs du moine augustin et , avant lui , nous trouverons le terrain tout préparé. La renaissance des lettres, la liberté de l’esprit humain sera la première occasion de lutte contre Rome catholique; la vieille rivalité du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, du sacerdoce et de l’empire, ravivée encore à cette époque entre l’Allemagne et l’Italie, sera la seconde. Nous verrons l’empire disposé à prendre sa revanche sur la papauté, à réparer les pertes nombreuses qu’il avait essuyées au moyen Age dans ses luttes contre la papauté. Enlin la question de la foi viendra la dernière, mais la plus puissante, parce qu’elle résout forcément les deux autres, et on comprendra comment Luther, bien qu’il ait eu des collaborateurs puissants, des précurseurs même, a imposé à la révolution le cachet de son originalité et de son nom. Des questions insolubles, des contradictions apparentes quand elles sont envisagées sous le prisme de l’autorité de Luther, se dénoueront et s’éclairciront ainsi d'elles-mémes. Le moine augustin n’étant plus l’étroite et unique personnification de la réforme, l’élément littéraire, l’élément politique pourront reprendre leur place naturelle sans gêner l’élément religieux ni sans être gênés par lui. Une nouvelle confession chrétienne pourra sortir sans contradiction d’une renaissance toute païenne; le livre du Serf-Arbitre aura , sans qu’on s’en étonne , le libre examen pour berceau; et, dans cette révolution, les intérêts de l’esprit humain , de la politique, de la foi , agiront naturellement et se prêteront un mutuel secours en Allemagne,

sans qu’on puisse les accuser d’avoir pris le masque les uns des autres.

Nous verrons, enfin, pourquoi et comment la réforme a réussi en Allemagne, et après quelles luttes variées et intéressantes est tombée , dans ce pays , cette autorité romaine qui, pendant si longtemps et avec tant de puissance , avait dominé sur les esprits , sur les volontés et sur les consciences.

Loin de nous cependant la pensée, en entreprenant ce travail, de nous faire juge entre deux communions rivales, et surtout ^fle tourner contre celle qui a des droits tout particuliers à notre respect, les plaintes formulées alors par les réformateurs contre l’état de la papauté et de l’Église ; nous faisons une œuvre d’histoire et non de doctrine.

En s’enfermant dans l’étude d’une époque où l’affaiblissement momentané de l’esprit religieux et de la discipline dans le clergé a fait courir au catholicisme de si grands dangers , l’auteur s’est rappelé de quel éclat a brillé l’Église romaine avant et après cette époque malheureuse, et quels immenses services elle a rendus à la civilisation. 11 sait combien, dans des temps de ténèbres et de barbarie , quand l’esprit humain était exposé aux écarts de l'ignorance, et les pouvoirs temporels aux tentations de la violence , il fut heureux que l’autorité romaine, quand elle s'exercait dans de justes limites, leur servît souvent de frein.

Les ardentes attaques de ceux qui, au xvi® siècle, ont rendu le dogme responsable de la décadence de la discipline , ne lui ont pas fait oublier que Jean Geison , Nicolas de Clemengis et Pierre d’Ailli , ces gloires de

l’Église française, avaient demandé déjà une réforme plus sage et plus pacifique ; elles n’ont pas couvert surtout cette divine voix de l'Imitation de Jésus-Christ, qui, du sein de la corruption même de l’Église à cette époque, protestait en faveur de l’ineffable pureté de la doctrine. Enfin , l’auteur s’estime heureux de pouvoir proclamer que, si les succès du protestantisme, au commencement du xvie siècle, sont dus à l’obscurcissement passager de la gloire de l’Église romaine , le catholicisme , régénéré bientôt après par une réforme intérieure partie du Saint- Siège , a pris une éclatante revanche à la fin du xvie et au xvue siècle. La communion , à l’ombre de laquelle a grandi la civilisation moderne , qui , dans une époque même d’affaissement , a eu pour se consoler l’Imitation du Christ, qui, après la réforme, a produit saint Vincent de Paul et Fénélon, peut, sans crainte et sans ombrage, laisser rappeler les fautes et les douleurs d’une époque avant laquelle elle a fait de si grandes choses , et dont elle s’est depuis si glorieusement relevée

Forsan et hæc olim meminisse juvabit.

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