LITTÉRATURE
Jeunesse de Hutten. — Les Universités allemandes. — Les Epistotœ obscurorum virorum.
Barbare ridentur Barbari.
Erasme. Epist.
Né du chevalier de Hutten et d’Ottilie de Eberstein, le 22 avril 1488 (1), au château de Steckelberg, non loin du Mein, à l’endroit où le Buchwald, reste de la forêt Hercynienne, sépare la Franconie de la Hesse (2), Ulrich de Hutten eût fait, comme ses ancêtres, un bon chevalier au service de l’empire, si la faiblesse de sa complexion
(1) M. Mohnike le premier, dans son petit livre, Ulrich Hutten’» Juge ndlebcn , Greifswaid, 1816 , p. 21 , a fixé la date de la naissance de Hutten , que ses précédents biographes laissaient flotter entre le 20 et le 22, d'après le passage d’une leçon de Melanchton sur Ptolémée et l’astrologie , cité dans l’introd. à l’hisL litb de Reimmann-Halle, 1710.
(2) Hutten en parle ainsi : Ed. M. L 1. Epigr. lib. 1. de »e, p. 169.
Francia cui palria est, gelidam por recta sub Arcton, Hercyniumque nemus, qua vitifer exit in amnem Mogus, Rhene, tuum , qua fagina sjlva feroces Francorum populos vicina dirimit Hcssa.
n’eût engagé son père à le destiner à l’état ecclésiastique et à l’envoyer, pour faire ses études, à l’abbaye de Fulde, sous l’abbé Jean II, de la famille de Henneberg, prêtre sévère qui faisait observer dans son couvent la plus rigoureuse discipline. « Dans ma jeunesse, écrivit plus » tard Hutten lui-même, mon père et ma mère, dans » une intention pieuse, m’ont envoyé à l’abbaye de Fulde » pour faire de moi un clerc ; âgé de onze ans, je ne pou- » vais réclamer et ne réclamai point, car je n'avais pas » encore assez d’intelligence pour comprendre ce qui » m’était bon, ni à quoi j’étais propre (1). » Telle fut la cause qui valut au fils aîné (2) d’un chevalier franconien une éducation plus cultivée que celle de ses pareils, et le jeta dès sa jeunesse au milieu des querelles littéraires qui agitaient l’Allemagne.
A cette époque, c’est-à-dire dans les premières années du xvie siècle , deux tendances bien différentes se disputaient les esprits et, par contre-coup, l’instruction de la jeunesse : la scolastique qui s’éteignait en Allemagne
(1) V. Enndtschuldiguug Ulrichs von Hutten wyder eüichcr unnahrhatiger Ausgeben von Jm , als sollt er Wider aile geysUicbkeit und priesters sein : Ed. ni. t. v. Etwa in meiner Jugend , nëmlich do ich eilf Jahr ait gevesen , haben mich vater und Mutler aus andëcktiger meinung in den stilTt Fulda, mit den’ Ffirsatz ich sollt darinn verharren, eyn Munch Seyn , Gctkan, etc.
(2) Meinerset Burkhard, en prétendant Hutten le plus jeune des fils du chevalier, ne se sont rappelé ni ces vers de la X“* élégie du second livre, Munch, 1 voL 67.
Nesciat hoc genitor, juvenis quoque nesciat œvi Maxima qui post me tempora frater habet ;
Ni ce quedit Otto Brunfels : Kesp. ad. Spoug. Erasmi : quuni mater tandem deccssisset , atquc ipse primogenitus esset.
dans le nominalisme, et la renaissance qui commençait à passer les Alpes. Les universités allemandes, en effet, filles tardives de la vieillesse de l’université parisienne , n’ayant su donner pour successeurs aux Scot et aux Bonaventure que Gabriel Biel, l’abréviateur d’Okkam, et les vastes conceptions de la Somme Théologique et du Maître des Sentences ayant disparu promptement dans de pitoyables abrégés, comme le Floresla, le Mammotrectus . le Gemma gemmarum ( 1 ) , et autres livres où la barbarie des idées disputait le prix à celle de la forme, quelques savants novateurs, formés aux écoles de Deveuter et Zwoll, par les frères moraves de la vie commune, avaient ouvert bientôt une route toute nouvelle, et préparé de grands changements dans les esprits, en opposant l’étude des chefs-d’œuvre de l’antiquité latine et même grecque, à celle des livres théologiques du moyen âge.
On avait vu aussitôt sur tous les points de l'Allemagne à la fois, et grâce à de fréquents rapports avec l’Italie, Langius, directeur d’une école nouvelle à Munster, en 1483, Hégius à Deventer, en 1 475, Dringeberg, fondateur d’une école célèbre à Sehelestadt, en 1480, Agricola de Groningue, regardé de son temps comme un Romain, comme un Virgile, répandre cet enseignement nouveau tout-à-fait en opposition avec celui de la scox lastique. Les membres des vieilles universités effrayés, et à leur tête le prieur de l’ordre des dominicains, Jacques Hogstraten, et les frères meudiants de Cologne, gardiens des traditions, en condamnant, au nom de la
(1) V. Dufresne, Præfatio ad Glossurium , 42, 43., Comp. Frasm.
religion et des droits de la théologie, les études nouvelles et l’introduction des poètes du paganisme, n’avaient fait que hâter les progrès qu’ils voulaient arrêter. Les esprits s’étaient précipités avec enthousiasme vers ces horizons nouveaux de la pensée. En peu de temps, l’école de Schelestadt comptait déjà 900 étudiants; sur le modèle de cette école, les villes de Nuremberg, d’Ulm, d’Augsbourg, de Francfort et bien d’autres, érigeaient des établissements où l'étude des anciens ilorissait aux dépens des scolastiques. Enfin, toute une phalange d’érudits, Conrad Celtes, Bebel, Rhcnanus , Wimpheling, Pirkheimer, Simler, deux hommes surtout qui méritaient d’être appelés les deux yeux de la Germanie, Reuchlin et Erasme , le premier dans ses comédies satiriques composées dans le goût du théâtre ancien, le second dans ses Adages , passaient de la défense à l’attaque, et non contents d’élever autel contre autel, entretenaient un feu de critique vive et acérée contre tout ce qui avait été jusque-là dans l’école l’objet d’une exclusive vénération , et faisaient déjà pénétrer dans quelques universités même leurs méthodes et leurs adeptes.
La faveur de princes puissants et éclairés, de Frédéric III et de Maximilien Ier, des électeurs de Saxe, de Brandebourg, des ducs de Bavière et de Wurtemberg décidait leurs succès là où ils avaient conservé le droit de nommer les maîtres. Si à Ingoldstadt , Georges Zingel, trente-trois fois élu doyen de la faculté de théologie, n’excluait de la proscription qui atteignait tous les poètes païens , parmi les anciens que Prudence, parmi les modernes que Baptista de Mantoue; si Conrad
Celtes et Hermann de Buscli étaient violemment expulsés des universités de Leipsick et deRostock, en revanche, Henri Bebel expliquait les auteurs anciens à Tubingue, Conrad Celtes obtenait l’autorisation de faire un cours de poésies latines à Vienne , et Ulrich Sasius cumulait à Fribourg l’enseignement des langues anciennes et celui du droit. En un mot, une lutte assez vive était engagée en Allemagne entre les humanistes, qui voulaient joindre à l’étude de la divine théologie celle de sujets plus humains ( humaniora ), comme on parlait alors, et les scolastiques, qui cherchaient à tenir l’esprit enfermé dans le cercle tous les jours plus étroit du nominalisme.
S’il faut en croire une des élégies écrites plus tard par Hutten, l’éducation du chevalier, à Fuldemème. ne fut pas à l’abri de cette agitation intellectuelle, puisque sa muse ( I ), envoyée un jour dans ce sanctuaire des études choisi autrefois par saint Boniface, illustré par Baban Maure, en s’agenouillant respectueusement devant le vertueux Hartmann de Kirchberg , coadjuteur du sévère Jean II , conserva une parole amie pour les deux frères François et Georges Morlin, pour Petrus Axungia, tous trois amis des lettres nouvelles, et une épigramme pour leur adversaire Tundal.
Rien d’étonnant donc si le souffle de l’antiquité
(1) Y. L’élégie X du second livre.
Salve, plena Dei patriæ lux aurea nostræ, Quæ facta es tant» hospita relliquiis.
Te sibi delegit unam Bonifacius hospes , Atque in te sanctos transtulit ille viros.
Harlmannuin flexo poplité, Musa, petc; clc.
païenne, qui venait troubler dans son sanctuaire la théologie du moyen âge, disposa peu un esprit vif, un caractère indépendant aux sacrifices de l’état ecclésiasque , et si Eitelwolf von Stcin , ami de la famille de Hutten , un de ces gentilshommes qui, comme le comte de Nuenar, ne croyaient point rabaisser la chevalerie par le culte des lettres , s’efforça de détourner les parents du jeune homme de le précipiter dans la théologie , et pria l’abbé Jean , qui faisait briller de loin aux yeux d’Ulrich l’espoir de sa succession, de ne pas ruiner cette intelligence (I). Ulrich de Hutten conpa court lui-même , à l’âge de seize ans , aux discussions des siens en s’échappant du couvent , comme avait fait Erasme avaut lui : début bien différent de celui de Luther, qui, à peu près à la même époque, abandonnait la vie séculière pour aller frapper, de son plein gré et contre la volonté de son père , à la porte d’un couvent d’augustins à Erfuth (2) !
« J’avais hâte , dit Hutten lui-même dans une de » ses élégies écrite un peu plus tard , tandis que ma
(1) Ep. ad Jacob Fuchs , Ed. m.U : Non passus est quanquam splemlida, ut ibi, conditionc oblata olim, persuaderi mets, ut in religionem quamdam præcipitarent me. Et abbati cuidam id agenti : Tune hoc, ait, ingenium perdercs?
(2) L'élégie suivante explique mieux les motifs de la fuite de Hutten, que ces paroles écrites plus tard : Do Ich aber ein wenig das Leben erkanndt und midi bedœucht ich vonvüste nach meiner natur in eincm andern stand viel dass gotgefællig und der welt crbarlich zu dienen , hab ich midi als nocli nit keiner profess oder Gehorsam vorbundem oder vorstrickt, etc. Comme je connaissais un peu la vie, et pensais, avec ma nature, pouvoir mieux servir Dieu et le monde dans nn autre état, je pris la résolution, etc. (V. F.nndlsch. l'ir. v. H., 2 v.)
» joyeuse et robuste jeunesse florissait sous l’influence » des nouvelles études, comme l’année sous le souffle du » printemps , de parcourir le monde et de visiter les » contrées lointaines. Rien ne me convenait davantage » que d’habiter partout : partout était ma patrie , ma » maison, mes champs. Tandis que d’autres hésitaient à » laisser les joies de la famille , à s’éloigner du sol pa- » ternel , moi je voulais apprendre , connaître , devenir » quelque chose par moi-même et sauver mon nom de » l’oubli. Le même désir a autrefois poussé le sage de b Samos à visiter les bords italiens, et le divin Platon à b parcourir tant de pays divers (1). b
Avide de voir et d’apprendre, libre de se livrer à ses études favorites, grâce aux libéralités d’Eitehvolf von Stein et de ses deux parents de la ligne de Frankenberg, Ludwig et Froben de Hutten , il mena donc pendant plusieurs années la vie errante de maint étudiant allemand de cette époque , partageant toutes les passions , épousant toutes les querelles qui agitaient alors l’Allemagne lettrée.
A Erfurth où il porta d’abord ses pas, il devint le dis-
(1) Ed. m. Eleg. X :
Plus placuit loca posse mihi peregrina subire,
Dum vigeat studiis læta j u venta suis ,
Dum vigeant ami , vegetique simiilima veris Exhibeant vires tempora prima bonas.
Nusquam babitare magis, quam medelectat, ubique, Undique suntpatriæ, rura, domusque meæ.
Cumque alius dulces dubitet liquisse parentes , etc.
Hoc ferlursamio tantum piacuisse magistro, etc.
ciple de Crotus Rubianus (1), plus tard un des plus rudes adversaires des études monastiques ; il se lia avec Eoban liesse dont la gravité précoce étonnait la vieillesse, et alla visiter, à trois milles de là, Conrad Muth, chanoine de Gotha , qui , du sein de V heureux repos que promettait le seuil de sa demeure, étendait sa protection sur ces jeunes adeptes qu'il ne devait pas abandonner dans leurs luttes.
Chassé d’Erfurth par une maladie pestilentielle qui inspira à Eoban Hesse son invective contre cette peste ennemie des études et contre la ligue, non moins funeste, de ceux qui les calomniaient, il suivit Crotus Rubianus dans la ville de Cologne, cette merveille de l’Allemagne, comme il l’appelait, dont le Rhin inclinant à l’Occident creuse la grève en demi-lune, riche, populeuse, et que la nature a pris soin de fortifier elle-même.
C’était à cette époque, avec la ville de Louvain, la plus forte citadelle de la scolastique en Allemagne. En vain l’Académie rhénane , ce foyer de la rénovation des études qui avait son principal siège à Heidelberg et des correspondants dans toutes les autres villes du Rhin, tenait comme assiégée la grande université; déjà J «via César Trost , Hermann de Rusch , poète et chevalier aussi,
(i) V. Quer. 1. 2. Elégie VI ad Crotum Rubiauum magistriun su uni , t. 1", 54.
Elégie VIII ad Eobanum Hessum , vivacissimum poelaui.
Hesse, cothurnali divine pocmatis actor,
Hesse , tui vates g loria prima ckori.
Elégie X :
Pallida mirutur victa gravitate scnectus.