CONCLUSION
Depuis le moment où il s’est échappé de l'abbaye de Fulde jusqu’à celui où il est allé mourir dans une île du lac de Zurich, nous avons suivi pas à pas les actes, les pensées même d’Ulrich de Hutten. Les conclusions que nous pouvons maintenant tirer de cette biographie , sur le personnage lui-même et sur son époque, seront d’autant plus rigoureuses, que Hutten, par son caractère comme par la nature de ses écrits et de sa correspondance, n’a guère de secrets pour nous. Exempt de la crainte ou de l’intérêt, de la faiblesse ou de l’ambition, qui pouvaient en modifier l’expression sincère , il nous a rendu ses impressions telles qu’il les a ressenties , ses pensées telles qu’il les a conçues ; son tempérament passionné , son esprit indépendant, quoique encore en proie à quelques préjugés, ont été comme l’écho désintéressé, sinon complètement impartial, de tous les sentiments , de tous les intérêts qui étaient en jeu dans ce grand drame, qu’on a appelé la Réforme. Nous pouvons donc l’accepter, non comme un juge, mais comme un témoin dont les dépositions quelquefois récusablès, peuvent cependant servir de pièces utiles et curieuses à consulter pour juger ce grand procès dans son ensemble.
Chose remarquable ! dans les luttes variées qu’il a soutenues, Hutten a toujours eu au fond le même adversaire et défendu la même cause : au couvent , quand il résiste à la volonté de son supérieur ; dans les univer-
sites allemandes , quand il défend Reuchlin contre le prieur des dominicains , Hogstraten ; en Italie et à la diète d’Augsbourg, quand il proteste, au nom des droits de l’empire et des intérêts de l’Allemagne , contre les prétentions et les exigences du Saint- Siège -, au château d’Ebernburg , quand il veut dégager la religion des chaînes de la tradition , et la conscience , de l’autorité du successeur des Apôtres, partout il combat pour la liberté contre le pouvoir spirituel. Le principe de l’autorité théocratique est en effet tellement puissant, tellement étendu, il se mêle si intimement à tout , à la vie domestique, aux lettres, à la politique, à la foi, que la liberté ne pouvait chercher à s’échapper d’un côté sans le rencontrer en face d’elle.
Hutten est d’abord obligé, pour disposer librement de sa personne, de se soustraire à l’autorité ecclésiastique de l’abbé de Fulde; c’est par là qu’il commence à prendre part aux luttes que soutient l’esprit laïque et séculier , pendant son siècle, contre le pouvoir spirituel de l’Église romaine. Sa jeunesse jetée ensuite au milieu des universités allemandes, à l’époque de la renaissance des lettres en Allemagne , est entraînée dans le premier combat entre les humanistes et les scolastiques, entre le principe du libre examen et le principe d’autorité.
Après avoir pris conscience de lui-même dans cette rude gymnastique, à laquelle l’enseignement scolastique l’avait soumis, l’esprit humain, fortifié tout-à-coup aux sources plus libres et plus vives de l’antiquité, commençait à sentir sa puissance. Enfermé jusque-là dans un cercle étroit, astreint à des objets d’études particuliers, à la démontration de certaines vérités, il veut s’em-
parer tout-à-coup de sa propre direction , franchir les limites qu’on lui a imposées, s’attacher à ses objets de prédilection, reconnaitre la vérité avant que de la démontrer. Étrange révolte ! condamnable ingratitude! impiété sans nom ! Yoici que le disciple s’insurge contre le maître, méconnaît ses prescriptions et conteste jusqu’à son enseignement et ses titres ; la réflexion secoue le joug de la foi, au lieu de la démontrer la discute, et la science dédaignant le service de la théologie , sa maîtresse première , passe à celui du paganisme. Les humanistes succèdent aux scolastiques. L’Église qui, au milieu du naufrage de la société antique, avait recueilli, élevé, formé l’esprit humain, s’étonne, s’irrite contre son pupille indiscipliné, et veut le ramener à l’obéissance par les menaces. L’esprit humain achève de lui échapper, se sépare d’elle, et bientôt lui fait la guerre. En effet jusque-là, non seulement il avait suivi ses leçons, obéi à ses volontés, mais il semblait comme identifié, confondu avec elle; il parlait la même langue, et portait pour ainsi dire le même costume. Mais maintenant , il commence à parler un langage différent, soit qu’il renouvelle l’idiôme de ses maîtres ou préfère les idiomes nationaux; et, désireux d’éviter toute confusion, toute entrave, il renonce aux privilèges et aux gênes de la cléricature, pour se faire simple et libre laïque. Jovial ou sérieux , moqueur ou savant , il attaque , il ruine l’autorité du maître dont il s’est séparé, tantôt en raillant ses méthodes surannées et sa vieillesse déréglée , tantôt en lui opposant les enseignements et la conduite de ses devanciers.
C’est la première, la grande lutte de la renaissance
et de la scolastique aux secrets de laquelle Huttcn nous a initiés dans ses Élégies, dans sa correspondance, surtout dans les Epistolœ virorum obscurorum et le Triumphus Capnionis. Il applaudit à la naissance des écoles nouvelles et rivales à côté des vieilles universités ; il encourage les jeunes gens à déserter celles-ci pour affluer vers celles-là; à dédaigner, à railler comme lui les titres de bacheliers, de licenciés, qui étaient jusque-là comme la consécration de la science et le gage des laveurs du pouvoir. Il voit avec joie la science du juste, le droit, frappée d’une lumière nouvelle, échappée aux nuageux commentaires d’ Accurse et de Barthole , dépasser celle du divin, et il applaudit les juristes prêts à prendre le pas sur les théologiens , lorsque la théologie aussi se retrempe aux sources même du Christianisme, fait tomber les arguties des scolastiques devant la profondeur des Pères, et l’ascétisme monacal devant le déYOÛment des martyrs. Prodige étrange! l’antiquité retrouvée tend à rajeunir, à renouveler, à polir toute littérature, toute science, tout art, que dis-je? la foi chrétienne même. Les chefsd’œuvre de la poésie païenne règlent, tempèrent, fortifient l’inspiration de la poésie chrétienne , ceux de la prose antique éclairent , enhardissent , élèvent la raison moderne. Pour interpréter ce mouvement, l’architecture crée des lignes, la peinture invente des couleurs nouvelles. « O siècle ! ô lettres ! s’écrie Hutten enivré , c’est une joie de vivre. »
En vain l’Église crie au paganisme, à l’immoralité, à l’hérésie, et prétend défendre la foi latine contre l’esprit du schisme grec, et l’Évangile contre le judaïsme; en vain elle conteste les droits de cette littérature laïque,
de cette science laïque, de cette théologie laïque, qui n’ont point reçu la consécration , et elle s’apprête à en appeler à ses foudres si redoutées ; Hulten , à la tête des poètes païens , poursuit de ses plaisanteries la barbarie, l’ignorance des scolastiques et des moines ennemis des études nouvelles ; il dévoile les vices cachés trop souvent dans un temps de décadence sous uu rigorisme apparent , et enseigne le mépris de la colère de Rome, tandis que les théologiens laïques, armés d’une critique supérieure, distinguent la tradition de la parole divine, ravivent l’esprit sous la lettre , dégagent la foi des pratiques extérieures , et en appellent des successeurs des Apôtres aux Apôtres mêmes. Le pouvoir théocratique, incapable de se défendre seul, appelle enfin à son aide le secours de l’autorité séculière qu’il a consacrée, affermie, et dans laquelle il a trouvé jusque-là un instrument souvent docile. Mais voici que la raison humaine cherche aussi à enlever cet appui au pouvoir spirituel, et enhardit l’empire à s’affranchir d’une onéreuse tutelle. L’œuvre était facile en Allemagne où l’empereur pouvait accuser le Saint-Siège de sa décadence complète, et sentait avec l’empire le poids de l’oppression romaine.
Tout est mis en œuvre par les humanistes, les juristes et les écrivains de la renaissance en Allemagne , pour gagner l’empire. C’est sur ce terrain surtout que Hutten joue le principal rôle. Poète gibelin en Italie, dans ses Exhortations à Maximilien contre Venise, dans ses Êpig ranimes sur l’Italie et sur Rome, il cherche à réveiller les vieilles prétentions de César au-delà des Alpes ; il couvre de ses railleries, de ses dédains le lion de Saint- Marc, le coq gaulois lui-même ; il accuse Jules II d’avoir
jeté les clefs dans le Tibre pour saisir le glaive, et ne voit déjà dans la curie romaine que le centre d’une vaste exploitation simoniaque, entreprise sons la raison de la Trinité chrétienne, et ou les choses et les biens spirituels sont vendus aux prix des biens de la terre ; orateur impérialiste à Augsbourg , dans ses discours sur la croisade et contre la dîme, il provoque peut-être les refus que la diète oppose aux demandes du Saint-Siège, et se fait l’écho fidèle de ses récriminations. Frappé du spectacle affligeant de la faiblesse et de l’anarchie de l’empire, il en déuonce avec énergie les vraies causes, l’esprit de rivalité et d’insubordination des États, et il propose d’y remédier par la restauration du pouvoir impérial. Un peu plus tard , en voyant les intrigues du légat Caïetano , lors de l’élection de Charles-Quint, il va plus au fond de la question. Dans le Panégyrique de l'électeur Albert , il résume l’histoire de l’empire d’un point de vue tout national ; dans son livre sur la fausse donation de Constantin , il attaque par la base les prétentions universelles du Saint-Siège à la domination politique de l’occident. En remontant à Yorigine de la querelle entre le Sacerdoce et l'Empire , aux causes du schisme qui a éclaté dans la chrétienté , sous l'empereur Henri IV et sous Grégoire VII; en retraçant la conduite des papes vis-à-vis des souverains de l'Allemagne, il montre comment l’empire, après avoir dominé la papauté et l’Église , est tombé peu à peu sous leur domination ; il rappelle quels échecs le Saint-Siège a fait essuyer aux empereurs allemands ; il fait sentir au pouvoir séculier la lourdeur du joug théocratique ; il accuse la papauté de la chute de l’empire, de l’anarchie de l’Allemagne -,
il excite Charles-Quint, sinon à dominer comme autrefois la papauté et l’Église, au moins à s’en rendre complètement indépendant , à briser avec le droit divin , à rendre l’empire tout laïque , et à soustraire l’Allemagne à l’oppression romaine. L’intérêt présent , l’honneur national, n’en font pas moins, selon lui, un devoir à l’empereur que les souvenirs et les leçons du passé; car cette autorité théocratique est encore la source de toutes ces exigences, de tous ces abus qui perpétuent la décadence, la misère et la honte de l’empire.
La cause des lettres est ainsi la même que celle de l’empire ; le même ennemi les opprime, et Hutten peut s’écrier, en plaidant devant Charles-Quint la cause de la liberté de la pensée persécutée dans sa personne : « Ne sens -tu pas que tu es aussi pour quelque chose » dans cette affaire ? Annon sentias , ad te quoque per- » tinere hinc aliquid ? »
Mais affranchir l’esprit humain de la censure ecclésiastique, briser les liens qui attachent l’empire et l’Allemagne à Rome et à l’Église, c’est rompre avec la foi, dont la papauté est la manifestation visible. Rien d’étonnant que la raison humaine et l’empire , les humanistes et Charles-Quint hésitent , comme si le terrain allait manquer sous leurs pas. Rome ne peut être ébranlée profondément que par la foi , sur laquelle son autorité repose. Le plus rude coup porté à la papauté doit venir du Christianisme même, et c’est un enfant de l’Église, un moine seul, qui peut achever ce que la raison humaine et l’intérêt national ont commencé. En contestant en effet, la Bible à la main, l’autorité spirituelle, dont Hutten, au nom de la liberté intellectuelle et politique
seulement, a voulu affranchir l’Allemagne, Luther légitime ce qui n’était jusque-là qu’une insurrection de la raison, une révolte de la nationalité; en opposant à Borne une autorité plus haute, celle du Christ, dont elle tient toute la sienne, en détruisant l’identification de l’Église avec le Christ, il fait tomber la suprématie de la papauté et du clergé sur la raison humaine et sur la société temporelle.
D’un même coup , l’esprit d’examen est affranchi du servage de la théologie ; le pouvoir politique, du joug du droit divin ; la conscience , de la servitude de la tradition : tous trois , de la domination du pouvoir spirituel et de l’Église ; et le mouvement qui emporte vers la liberté les esprits dans la renaissance , les intérêts dans la politique , les consciences dans la foi , ne s’appelle déjà plus que d’un mot, mais qui a une triple signification littéraire , politique et religieuse , celui de Béforme ou Béformation.
Cependant l’opposition, jusque-là intellectuelle et politique contre Borne, revêt un caractère tout religieux qui lui attire même d’Érasme le reproche de tourner de nouveau à la théologie , parce que l’édifice théocratique du moyen âge ne saurait être renversé que par une révolution religieuse. La raison humaine , le patriotisme allemand viennent puiser de nouvelles forces contre Borne aux sources de l’Évangile. Hutten lui-même , que ses misères en Italie, que sa haine contre l’Église persécutrice et corrompue , que ses passions avaient jeté dans " bien des écarts, prête l’oreille à cette théologie nouvelle, qui vient corroborer ses attaques contre l’Église ; le satirique correspondant d’Ortuinus Gratius, qui n’avait
pas ménagé même les objets de l’adoration des moines ; le poète païen, qui avait, dans le dialogue intitulé Forluna, préféré, sans en être satisfait cependant, les préceptes de la morale antique, aux sermons des moines, vient avec joie déposer ses doutes aux pieds du Christ, devenu le complice de l’esprit humain. Le chevalier gibelin , le patriote impérialiste, s’enrôle sous le drapeau de l’Évangile , devenu l’auxiliaire de la nationalité allemande ; il n’embrasse point toutes les opinions du moine augustin ; il ne comprend pas ses distinctions les plus subtiles ; « il n’est point , dit-il lui-même , luthérien , et n’aime pas beaucoup à s’entendre appeler de ce nom , » mais il partage les sentiments d’un grand nombre de ses contemporains sur certaines pratiques et certains enseignements de l’Église , et , comme Luther est devenu le drapeau autour duquel se groupent tous les adversaires de l’Église, il aime mieux passer pour luthérien que de paraître déserter la cause qu’il a jusque-là défendue.
C’est ainsi que le poète orateur de toute la chrétienté devient l’expression la plus complète et la plus générale de la révolution qu’il embrasse tout entière. Ce caractère éclate surtout dans la Triade , monument irrécusable de la rencontre , de l’adhésion de tous ces éléments de la Réforme allemande. Cet écrit ne contient rien moins que la réformation complète de l’Allemagne, sous le rapport politique, religieux et intellectuel, l’avènement de l’esprit séculier, laïque, dans l’État, dans la foi, dans les lettres. L’empire , affranchi de la consécration romaine, onéreuse et humiliante cérémonie, ne relève plus du droit divin , et reprend son indépendance et sa force sur des bases vraiment séculières et nationales. L’Alle-
magne, par la sécularisation des biens de l’Église, devient un État tout laïque, où le pouvoir spirituel n’entre plus avec le temporel en partage de l’autorité et des domaines , et elle retrouve ainsi son unité sous un empereur tout puissant sorti d’une élection toute séculière. L’Église allemande, séparée de Rome, où ses grands dignitaires ne vont plus acheter l’ordination, se retrempe aussi dans une élection libre et nationale. Une existence modeste, exempte des tentations de la richesse et des privations de la pauvreté , est assurée au clergé , et ramène dans son sein la vertu et la science absentes ; le célibat ne lui est plus imposé. Les ordres religieux, les couvents, dont le nombre et la richesse dépeuplent et appauvrissent l’Allemagne , sont diminués ou même abolis; le clergé ne forme plus un ordre à part, indépendant : il rentre dans le siècle et vit de la vie commune. Des pratiques sous l’abus desquelles la religion et la morale étaient étouffées , les messes privées , les indul gences, l’adoration des Saints, la confession, cessent d’être des lois religieuses; la lecture et l’explication des paroles de la Bible, la prière adressée à Dieu dans la langue nationale, deviennent le fond d’un culte plus populaire et plus simple. Avec le produit des biens ecclésiastiques sécularisés , on fonde des universités nouvelles, indépendantes, où la science humaine se développe désormais sans entraves; on entretient les humanistes, les savants, dont le talent honore le pays; et les lettres fleurissent sur le sol libre de l’Allemagne.
Telle est la révolution que Hutten propose à l’Allemagne ; il n’est besoin à l’entendre d’abord ni d’armes ni de guerres. L’empereur et l’Allemagne n’ont qu’à
vouloir. L’initiative toute-puissante de Charles-Quint lui paraît devoir tout entraîner; il peut laisser la papauté et la curie impuissantes, affamées dans Rome, en leur coupant les vivres. Satisfait de l’élection des princes , il n’ira pas mendier à genoux la couronne impériale de la papauté. Libre alors, indépendant, il ne craindra plus l’intervention d’un pouvoir étranger dans ses États ; il pourra se faire respecter davantage des princes qui n’auront plus d’appui au-dehors, et prendra en main l’œuvre de la réforme de l’Église. Sous sa protection, le peuple s’asssemblera pour élire désormais ses chefs spirituels. Les princes, les chevaliers l’aideront dans l’œuvre de la sécularisation des biens de l’Église. S’il est besoin à la chrétienté ou à l’Allemagne d’un centre religieux, Mayence ou Cologne en serviront bien mieux que la Babylone italienne. Dans l’Allemagne régénérée , la foi n’ayant plus aucun contact avec l’Italie, se purifiera d’elle-mème au souffle de la raison libre. Ainsi l’intérêt de l’empereur, celui de la religion concordent. Charles- Quint , les princes de l’empire, les chevaliers, les hommes libres des villes et le commun peuple, en s’unissant, peuvent achever l’œuvre. On le voit, nul n’a mieux compris que Hutten toute l’étendue, toute la profondeur de la révolution du xvie siècle en Allemagne. Il ne propose rien moins à Charles-Quint, et même sur une plus grande échelle, que ce que Henri VIII, en Angleterre, a entrepris un peu plus tard sous l’inspiration de Thomas Cranmer.
Mais dans une semblable rêformation de tout le système social, tout ne saurait aller ainsi de soi-même. L’empereur, en face des accroissements tous les jours
plus considérables de la puissance des États en Allemagne , ne peut rompre l’alliance séculaire avec le Saint- Siège sans ruiner tous les vieux fondements de son autorité; avec le pouvoir de la Sainte-Église romaine en Allemagne tombe du même coup l’autorité du Saint-Empire romain. Il est impossible que Charles -Quint se mette à la tète d’un mouvement dont d’autres peut-être recueilleront les résultats. Les princes laïques, disposés à secouer le joug de l’Église, à la condition cependant que l’empereur ne profite pas seul de la révolution, craignent aussi, en voyant déjà l’effet produit par cette nouvelle parole de liberté dans la petite noblesse , dans les villes et parmi les paysans de campagnes, de relâcher les liens de l’obéissance politique en même temps que ceux de l'obéissance religieuse. L’Église d’ailleurs qui n’a point perdu toute influence sur les âmes, et qui est encore puissante, comme corps politique, par ses possessions et par ses alliances, ne se résigne pas à périr sans combat. Eniin la raison humaine s’effraie, recule, témoin Érasme, devant l’effet de ses propres paroles, devant les conséquences de ses principes.
Hutten seul n’est point homme à reculer. Il est le plus impatient, sinon le premier des lutteurs. Il l’a dit quelque part : « La fièvre allume, aiguise son esprit; » il est plus vrai dans cet aveu qu’il ne pense; il y a souvent dans ses écrits et dans sa conduite comme une excitation fébrile, comme l’ardeur déréglée d’un tempérament malade. Quand l’empereur et les princes, d’abord assez favorables, maintenant plus circonspects, fout défaut à l’œuvre qu’il veut entreprendre , il appelle les chevaliers, les bourgeois des villes, même les paysans à l’aide, au
risque de voir ceux-ci, après avoir rejeté le joug divin, secouer encore tout joug humain. Mais Hutten est un de ces hommes qui ne voient que le but et ne reculent devant l’emploi d’aucuns moyens.
Quand il sait l’empereur disposé à repousser l’initiative de là révolution et à renouer plus étroitement que jamais l’alliance avec l’Église; quand il voit une partie des princes se grouper autour du chef de l’État contre la révolution ,il remet la cause qu’il a défendue au corps indisciplinable de la petite noblesse allemande, et jette le premier cri de l'affreuse guerre des paysans. Il veut aussi faire de l’ordre avec du désordre, chose périlleuse (pic la nécessité la plus absolue seule pourrait expliquer, et il risque ainsi de précipiter sa patrie dans l’anarchie, pour avoir voulu plus promptement soulager ses misères. En vain des voix amis l’avertissent du danger ; l’impérieuse, l’implacable conviction qu’il agit au nom de l’autorité divine et que, sous l’invocation de la foi nouvelle, il doit marcher à son but , ne lui permettent point l’hésitation. 11 joue l’avenir de sa patrie sur un coup de dé, il dit aussi son J acta est aléa, cette parole dangereuse qu’il est permis aux César seuls de prononcer, parce que seuls ils se sentent assez forts pour maîtriser le sort. L’humaniste alors devient un farouche sectaire ; l’écrivain impérialiste, qui a prêché l’obéissance à l’empire, veut servir l’empereur malgré lui; l’ennemi d’Hogstraten persécuteur au nom de la foi catholique, veut propager la foi par les armes au nom de Luther; le lettré confie la cause des lettres à cette caste d’hommes indisciplinés et pillards qu’il a traités de centaures , à ces paysans dont il redoute la grossièreté; l’admirateur, le disciple
précieuses qualités sans lesquelles les autres souvent ne sont rien. Mais il faut pardonner beaucoup à celui qu’a encouragé Érasme, qui a protégé Reuchlin, et qu’a consolé Zwingle, à celui qui a tant aimé, tant combattu, tant souffert. Une confiance naïve, illimitée, dans les hommes et dans les choses, un dévoûment sans bornes aux idées, accompagnés d’une ardeur passionnée pour tout embrasser et tout entreprendre, peuvent être la source •de grandes actions comme de bien des fautes , et constituent un caractère qui serait plus à plaindre qu’à blâmer s’il n’était la cause d’écarts, souvent désastreux pour l'individu comme pour la société. Qui s’est plus vivement que Hutten intéressé aux travaux de l’esprit humain, à ses luttes, à ses dangers? Qui s’est plus sincèrement attaché à tous les génies qu’un même élan entraînait vers les régions nouvelles de la pensée? Quel cœur l’amour du pays a-t-il fait battre plus fortement à une époque où le patriotisme ne faisait que de naître? Quelle âme généreuse , quoique susceptible d’égarements et de chutes , a éprouvé plus de dégoût pour l’hypocrisie , ce masque de la vertu, plus d’indignation contre la superstition, contre l’ignorance, ces fléaux de la raison, contre cet abus, ce commerce des choses les plus sacrées, qui menaçaient de perdre alors la religion et les mœurs? Celui-là mérite bien quelque indulgence qui a dépensé ses jours sans les compter, qui a affronté mille périls, sans les voir, pour le succès de la cause qu’il avait embrassée. 11 est permis à Érasme de refuser d’être le martyr de Luther et de reprocher au chevalier ses inconséquences et ses fautes , mais il ne faut point refuser à la tombe de Hutten, mort vaincu et proscrit,
quelques-uns de ces lauriers qu’Érasme , plus juste d’abord, ne lui avait pas enviés.
Ainsi, en Allemagne, la réforme est un fait historique très- complexe dès sa naissance môme, et la vie d’Ulrich de Huttcn peut servir à en faire connaître les différents éléments ainsi que leurs rapports. La raison humaine , le pouvoir temporel , la conscience religieuse réclamaient également leur liberté du Saint-Siège qui les opprimait par la censure ecclésiastique , la suzeraineté Ihéocratique,et la tradition de l’Église. L’histoire du xvi® siècle en Allemagne est aussi bien une réforme et une renaissance politique qu’une renaissance religieuse et une réforme intellectuelle. Luther reconnaît dans Reuehlin son précurseur, son saint Jean-Baptiste , et la lecture d’un livre tout politique de Hutten (de falsa donatione Constantini), le décide à rejeter l’autorité du pape qu’il avait jusquelà respectée. La renaissance engendre la réforme qui vient légitimer celle-ci loin de la contredire, et l’État, émancipé par elles, les secourt et les fortifie à son tour. En un mot , le principe de l’autorité théocratiqne , qui était le fond de l’état social au moyen âge , est attaqué à la fois dans l’ordre intellectuel , politique , religieux , par le principe de la liberté laïque et séculière qui tend à servir de base au monde moderne.
Seulement Luther l’emporte sur Reuehlin et Hutten , et l’élément religieux embrasse, entraîne les deux autres, parce que la foi étant la pierre angulaire de l’édifice , c’était là que devait porter le coup qui devait tout ébranler. Reuehlin avait parlé au nom de la science , Hutten au nom de la politique surtout, Luther parle au nom de Dieu. Toutes les questions s’effacent devant la
question religieuse , parce que celle-ci les comprend et les résout toutes. Il n’importe que Luther circonscrive et règle les efforts de la raison humaine en lui donnant pour limite l’Évangile qui devient, à la fois pour elle, une sanction et une autorité ; les humanistes abdiquent leur liberté, sinon en faveur de Luther, au moins en faveur du Christ qui les sauve de l’inquisition. C’est en vain que Luther impose des chaînes à la volonté humaine , comme il a fait à la raison -, la révolte du patriotisme allemand contre les exigences et le despotisme de Rome s’abrite sous l’égide des Écritures qui affranchissent l’État de l’Église. Si la postérité a eu le tort de ne voir que Luther et l’élément religieux dans la réforme , c’est donc avec raison qu’elle leur a attribué la part la plus décisive dans celte grande révolution. Hutten en effet a embrassé tous les éléments de la réforme , mais Luther a appuyé sur l’élément principal; Hutten, en poussant à l’excès les conséquences de la révolution, a failli la faire aboutir à la plus profonde anarchie morale et politique; mais l’Allemagne s’est trouvée heureuse, devant les menaces de la chevalerie allemande et les extravagances de l’anabaptisme, que Luther ait su conjurer ces périls, en formulant d’une part une confession nouvelle pour l’esprit humain, et en mettant de l’autre la réforme politique sous la protection des États allemands, le seul principe d’ordre qui put prévaloir en Allemagne dans l’abaissement de l’empire.
Qu’il nous soit permis cependant en arrivant à ces conclusions de revenir aux considérations qui terminent l’introduction à cette étude, et de regretter que de part et d’autre ou n’ait point écouté ces éloquentes et prophétiques paroles adressées au xve siècle par le car-
tlinal Julien au pape Eugène IV : a On se jettera sur » nous quand on n’aura plus aucune espérance de notre » correction; les corps périront avec les âmes; Dieu » nous ôte la vue de nos périls comme il a coutume de » faire à ceux qu’il veut punir; le feu est allumé devant » nous et nous y courons. » S’il en avait été autrement, la cour de Rome, avec une vue plus claire de ses intérêts, et moins de lenteur à entreprendre une œuvre devenue nécessaire, eut évité l’attaque de ces esprits superbes, dont parle Bossuet, qui n'ont pas su respecter la chaire de Motte, malgré les mauvaises œuvres des docteurs et des pharisiens assis dessus. La réforme se fut opérée peu à peu, pacifiquement, par une libre et prudente discussion, ainsi que le voulaient Jean Gerson, Nicolas de Glemengis, Pierre d’Ailli, et sans briser la grande et féconde unité du christianisme. La raison publique et la saine philosophie , en distinguant ce qui doit être séparé, en limitant le domaine de l’autorité temporelle et celui de l’autorité spirituelle, le domaine de la science et celui de la foi , eussent prévenu ces déchirements qui ont amené en Europe tant de sanglantes catastrophes. Par le progrès naturel, régulier des choses, et au sein de l’unité chrétienne, l’esprit laïque et séculier, en respectant ce qui est de la foi , se fut émancipé graduellement dans l’État et dans la science, sans révolte connue sans ingratitude , contre ce pouvoir tutélaire qui avait protégé ses premiers développements ; et , dans une indépendance et un accord admirables , l’État eut marché avec l’Église , et la raison avec la foi , pour s’entr’aider au lieu de se combattre, pour se fortifier au lieu de s’affaiblir dans l’œuvre commune de civilisation à laquelle il leur est donné de présider.