GUERRE
Première Section. — Ulrich de Hutten et Franz de Seckingen.
Mon. Videris velle imitari factum Ziscæ.
Sf.ck. Non equidem nolim.
Monitor sccund. Op. Huit. iy.
Ce fut après avoir jeté le cri de guerre contre la papauté que Hutten, armé jusqu’aux dents, parce qu’il savait être entouré d’embûches, partit pour le Brabant, afin de remettre, comme il disait, la cause de la liberté allemande à Charles-Quint qui s’apprêtait à venir prendre possession de l’empire. Ses espérances, il ne les cachait point , comme nous l’apprend assez une lettre d’Agrippa qui le vit à Cologne avec quelques-uns des siens , qui l’entendit proférer des menaces contre le pontife romain, contre les courtisans, et n’augura rien de bon , dit-il , de ce nouveau Saturninus, auquel les grands prêtaient déjà l’oreille (1).
Pourquoi Hutten n’aurait-il point eu confiance? Tout semblait conspirer avec lui ; les sentiments des hommes puissants et les intérêts de tout l’empire paraissaient devoir favoriser sa personne et ses projets. Érasme l’avait assuré de la faveur de l’archiduc Ferdinand ; Charles-
(1) Agripp. Ep. 1. ii. Ep. 5 4. Ego certc contemplatus Uomincm lotum Satumiuum , niliil in illo bonæ spci repositum kabco.
Quint devait de la reconnaissance à Franz de Scckingen son intime ami ; Ilutten ne faisait-il point d’ailleurs œuvre toute patriotique et gibeline en voulant libérer l’Allemagne des impôts de Rome et l’empire de l’oppression pontificale? L’empereur n’avait-il point intérêt à retenir en Allemagne les richesses qui allaient s’enfouir en Italie , à voir anéantie dans l’empire une puissance qui, quoique d’une nature différente, était devenue rivale de la sienne? N’en devait-il point être de même des princes laïques, rivaux naturels du clergé possesseur, de quelques princes ecclésiastiques même qui sentaient plus vivement encore l’oppression romaine, enfin des chevaliers et des villes souvent aussi tyrannisées ou gênées par la puissance cléricale? Hutten, avec la même confiance qu’il avait déjà mise dans l’archevêque de Mayence, espérait donc tout de Charles-Quint et croyait tout facile.
Sa présence seule, quelques mots de lui au nouvel empereur, allaient décider Charles-Quint à prendre l’initiative de la régénération de l’Allemagne et de la reconstitution de l’empire. La volonté du chef de l’État, entraînant celle des princes, encourageant les irrésolus, forçant les récalcitrants, séparait l’Allemagne de Rome et réformait l’Église germanique. Tout s’opérait par un concert unanime et facile sous l’impulsion impériale. Charles-Quint redevenait le chef véritable et tout-puissant de l’Allemagne. Sa couronne était affranchie d’un humiliant vasselage. Le clergé, privé de ses biens et de son autorité temporelle , était ramené à la simplicité et à la pureté des premiers jours ; toute corruption disparaissait; les domaines de l’Église, distribués à la petite noblesse, faisaient à l’empereur autant de serviteurs
fidèles, ou servaient, entre les mains du chef de l’État, à fonder des écoles, à entretenir les humanistes; et les lettres enfin, les lettres, cette passion toujours vive deUuttcn, florissaient libres sur le sol indépendant de la Germanie.
L'étonnement du chevalier fut grand lorsque , loin de pouvoir pénétrer auprès de l’empereur, il trouva Charles- Quint, dans sa cour de Bruxelles, déjà circonvenu par les émissaires de Rome , et se vit lui-même pressé par scs amis de s’en retourner au plus vite s’il voulait échapper à la fureur de ses ennemis prêts à employer contre lui le fer ou le poison (1). Le légat Àléandrc, qui avait gagné non seulement le confesseur du jeune roi, Giapio, son ministre, l’évêque de Tuy, mais jusqu’aux secrétaires, aux domestiques et aux portiers du palais qui ne laissaient point pénétrer les écrits de Luther et de Hultcn, avait naturellement permis moins encore à ce dernier de se présenter. L’étonnement de Hutten fit place au dépit , lorsqu’au retour il rencontra , sur la route de Brabant , son ennemi personnel et celui de Reuchlin , l’inquisiteur Jacques Hogstraten, qui se rendait à la cour de l’empereur où il allait être mieux reçu sans doute; le chevalier se précipita même , l'épée à la main , sur le moine qui recommandait déjà son âme à Dieu, mais il s’arrêta tout-à-coup, en voyant à ses pieds cet homme sans défense, et rengaina son épée en lui disant : « Ne crains rien, je ne veux point souiller mon épée avec ton sang, sache cependant que beaucoup ont déjà juré ta perte et que lu ne leur échapperas pas (2). »
(1) Op. H. in. Conq. ad principes et viras germanos. 3.
(2) V. Ilogslraiu s oi ans. Op. II. vi. OtU de Drunfclv rapporte aussi le fait
Mais en apprenant sur les bords du Rhin, à Mayence, de ses amis, étonnés de le revoir libre et même encore en vie (1), que le pape avait écrit à plusieurs princes, et entr’autres h l’archevêque électeur Albert, pour les prier de le livrer et de l’envoyer à Rome; que le légat Aléandre avait été chargé de requérir le bras séculier, pour le saisir partout où ils pourraient le rencontrer , Hutten, repoussé de toutes parts, menacé de proscription, acheva de briser tous les liens qui l’attachaient encore à l’ordre de choses établi, et, dans son désespoir, ne songea plus qu’à la révolte et à la guerre. Dans une lettre à l’archevêque de Mayence, et dans d’autres lettres à l’empereur, à Frédéric de Saxe, et à tous les hommes libres de la Germanie , il se montre en effet disposé à précipiter la réforme par la violence en s’adressant, à défaut de l’empereur, aux princes, aux chevaliers, aux peuples ; éclaireur jeté en avant , enfant perdu de la révolution , il croit pouvoir identifier sa propre cause à celle de la liberté de l’Allemagne même, et risquer l’avenir
dans sa réponse à Érasme , qui assure que Hutten eut peur de l’inquisiteur. Voici la version de VUogslr. ov. : Et prideni, dit Hogstraten, egresso Lovanium factus obviant , cquo insidens , comitatus duobus ministris sic me terruit, ut parum abesset, quin conciderem melu. Erostrale, inquit ore et vultu truci , et voce aspera , nunc posnarn lues , nunc periisti flagitium. Admota intérim manu gladio , quo accinlus crat , ceu jamjam percussurns, me vero examinato, et nescio quid parante deprecari, et forte fugam méditante, neque enim spem vidi salutis , subdit iterum : persiste , furcifcr, non reddam ego quod commcritus es, meus enim ensis non debet imbni tam vili sanguine ; sed scias , multornm gladios jamjam intentos in jugulum tuum.
(1) T. m. Ilutt. Ep. ad omnes in Gcrmania principes, m. G08. El Moguutiam ubi redii , factus obviant amicorum coucursus est gralulantium quod sibi redditus essern.
de sa patrie sur l’enjeu de sa destinée déjà compromise.
« J’apprends par d’autres, écrit-il à l’archevêque de Mayence (1), d’un ton blessé où le souvenir d’une vieille amitié tempérait cependant les reproches; j’apprends ce que Léon X a demandé de vous. Je pouvais peut-être espérer le tenir de votre amitié. Je crains fort que ce pape, dans son insolence inouie, ne vous prépare, à vous évêques et à toute l’Église, quelque grand malheur, et qu’il vienne bientôt un temps où il vous faille dire, mais trop tard : Je ne l’avais pas pensé. Malheur à lui, qui me force à fuir les cours, les villes, la société des hommes, la vôtre, et ma chère Mayence, pour n’être point traîné au supplice à Rome, sans crime, sans accusation , sans défense et sans jugement. Malheur à lui qui désespère du bras du Seigneur et invoque le bras séculier, oubliant la prophétie d’Isaïe contre ceux qui en Égypte mettent leur confiance dans les chars et dans la cavalerie , au lieu de recourir an Dieu fort d’Israël. Pour vous, à qui j’ai été longtemps cher, à qui je déplais maintenant , je fais des vœux pour que la contagion ne vous attaque point, et que le Christ vous conserve sa protection et sa grâce. »
En s’adressant à l’empereur, il n’a pas encore perdu toutes ses illusions et ne dévoile point toutes ses pensées; il cherche, tout en se défendant, à gagner encore Charles-Quint, car c’est sur le compte de ceux qui l’entourent , et non sur le sien , qu’il met le refus qu’il a
(1) T. ni. Ep. ad Alb. 591. Eicludor ab aulis , ab urbibus , ilia ctiam , o dolor ! aurca Moguntia , a publico consiclu , ab hominum consortio , borna nullius improbitalis reus , de uullo scclerc coiivictus , adscrlor verilatis.
essuyé. « Quoi ( 1 ) ! s’écrie-t-il , ils veulent saisir et juger un chevalier allemand , un membre de ce corps dont toi Charles-Quint tu es la tête, et pourquoi? parce qu’il a voulu secouer un joug étranger, et rendre la liberté à cette Allemagne qui ne doit obéir qu’à toi! Si c’est là un crime , pourquoi me réclamer pour un supplice étranger quand je suis ton sujet, comme si tu ne possédais pas le glaive pour punir? Mais ils veulent dominer et agir en maîtres chez toi. Où est en effet notre liberté, s’il ne nous est plus permis de servir notre empereur et de travailler au bien de la patrie? Car ce n’est point une cause particulière, une affaire personnelle que je défends, c’est celle de la patrie, c’est la tienne, celle de la religion! La patrie, ils l’ont mise au pillage; l’em pire, ils l’ont réduit en servitude; la religion, ils l’ont défigurée; toi qu’ils flattent maintenant, les orateurs de Léon X, ils ont voulu t’éloigner de l’empire comme roi de Naples! J’ai divulgué tout cela, et c’est pourquoi ils veulent me perdre. Chose étrange! parce que j’ai voulu délivrer la patrie , je serais chargé de chaînes ; parce que j’ai pris soin de ta gloire, je serais déshonoré; parce que j’ai enseigné la vérité , je serais déclaré un imposteur; parce qne j’ai voulu rendre la vie à l’Allemagne, je serais mis à mort (2) ! O Charles , abaisse tes regards vers nous, écoute le sourd murmure qui s’élève de toutes
(1) HutL Op. ni. Ad Carolum regem EpisL 583. Quod ipsum si scclus est, tamen , quia tuus sum , ad alienum vocari supplicium , quia te priucipein agnosco , ad extemum rapi pœnaiu non debeo.
(2) L. c. Meam famam ego perdam , quia consultum tuæ laudi volui : falsus dicar , quia verum docui ; occidar , quia ad vitam kortatus sum. Tu vero, Carole prioceps....
parts contre l’iniquité; protège-nous , protège la justice et la liberté , protège-toi ; ne sens-tu pas que lu es aussi pour quelque chose dans cette affaire? Annon sentias ad te quoque pertinere hinc aliquidP »
Plus explicite en écrivant au duc de Saxe , protecteur de Luther, il ne cache plus sa pensée de faire un appel aux armes, et, à défaut de l’empereur, propose aux princes, qui sont les chefs de l’empire, de commencer la révolution. « Pourquoi, s’écrie-t-il, les princes n’ontils point la volonté comme ils ont la puissance? ou pourquoi les chevaliers n’ont-ils point la puissance comme ils ont la volonté? O grand Arminius, toi qui n’as pu supporter le joug des Romains quand ils étaient les maîtres du monde , tu ne verrais pas longtemps ta postérité obéir à des prêtres délicats et à des pontifes efféminés (1). » Il s’adresse particulièrement à Frédéric, et au nom des Othon , au nom de cette noble race saxonne qui a résisté trente ans à Charlemagne, il l’engage à prendre l’initiative du mouvement. Enfin il lance un appel destiné à soulever tous les hommes libres , de tout état et de toute condition, princes, chevaliers, vilains. «Ouvrez les yeux, s'écrie-t-il, Allemands, ma cause est la vôtre, ma mort, votre esclavage. Je vous le dis, vous êtes prédestinés à être les instruments de Dieu pour délivrer encore une fois le monde du joug romain (2). » Après cela, Hntten ne pouvait plus que préparer la guerre.
II abandonna en effet son héritage à scs frères en les priant de ne point entretenir de correspondance avec lui,
(1) H. Op. ni. 596. Epist. ad Eredcricum.
(2) G97 F.pisl. ad çmnes in Germaniu liberos.
emporta ses presses de son château de Stekelberg (1), et alla chercher asile près du condottiere Seckingen , au château fort d’Ebernburg, pour exciter de là les Allemands à reconquérir leur liberté et s’écrier : Qui veut mourir libre avec Hutten!
Seckingen et le château d’Ebernbourg étaient en effet le protecteur et l’asile qui convenaient le mieux à la personne et aux projets de notre chevalier.
C’était au milieu de la précédente guerre de Souabe que Hutten avait fait la connaissance du chevalier du Rhin Franz de Seckingen. Dès cette époque, il écrivait à Arnold de Glauberg, jurisconsulte de Francfort, après la bataille de Tubingue : « Je suis traité par Franz avec les plus grands égards; il me garde toujours à ses côtés. Nous devisons, nous dormons ensemble. Je ne connais pas en Allemagne de personnage plus remarquable. Il admire les lettres autant que personne. Sa conversation est grave et traite de sujets élevés, son commerce agréable; son caractère ouvert et simple, ennemi de toute ruse et de tout apparat. Il fait et dit tout avec une noblesse qui ne tient rien de l’orgueil (2). » « 11 n’est aucun héros de l’antiquité, écrit-il encore à Érasme, que notre chevalier ne puisse égaler. »
Depuis, cette liaison était devenue plus étroite, et Hutten avait pris une certaine influence sur le chevalier auquel il avait inspiré une partie de ses sentiments et de ses projets.
Sous l’influence de Hutten , le chevalier de Seckingen
(1) Ottonis iîrunfelsii ad Erasmum responsio. Op. Huit. iv.
(2) Op. H. ni. 149. Arnoldo Gaubcrgcro , jurisconsulte) francot'urtano.
avait fait de son château, entouré de redoutables fortifications, rempli d’hommes d’armes, et de ses domaines assez étendus sur les bords du fleuve , la retraite assurée de tous ceux qui, dans la Souabe, dans la Franconie et sur les bords du Rhin , étaient obligés de fuir devant la persécution. Gaspard Âquila, échappé de la prison où l’avait jeté l’évêque d’Augsbourg, avait reçu du chevalier la mission d’élever ses deux fils selon la nouvelle doctrine; Martin Bucer, le soin de la cure de Landstuhl, un autre de ses châteaux forts ; Jean Scliwebel , persécuté par le margrave de Bade, et OEcolampade, fuyant le long du Rhin de ville en ville , vivaient ordinairement au château d’Ebernburg avec quelques chevaliers qu’ils remplissaient déjà d’enthousiasme pour les idées réformées, tels que Thierry de Dalberg et Harmuth de Kronenberg (1).
Hutten vint animer de l’impatience et de l’ardeur de ses convictions cette colonie de théologiens réfugiés et d’hommes de guerre. Il s’attacha de plus en plus à gagner celui qu’il regardait comme le modèle de la noblesse allemande, et dont il aurait voulu voir l’expérience et l’activité employées par Charles-Quint au gouvernement de l’empire et de la chrétienté. Il lui faisait chaque soir lecture des écrits du réformateur ou des siens, et n’eut point de peine, si l’on en croit ses lettres à Luther, à en faire bientôt un ardent prosélyte. Seckingen avait formé , il n’y avait pas encore longtemps , le projet de bâtir un couvent, il y renonça sur les observations de Hutten. Après s’être étonné d’abord de voir un homme assez osé pour détruire tout un passé, il regarda bien-
(1) V, la biographie tlcScckingcn iléjaciUSc.
tôt la cause de Luther non tomme celle d’un moine, mais comme cellle du Christ et de la vérité (t). Il passa même de la théorie à la pratique. Il autorisa Schwebel , au château d’Ebernburg, à célébrer la messe en allemand, QEcolampade à se contenter le plus souvent de lire et de commenter la Bible en présence de ses compagnons ; il fit en sorte que les mêmes changements eussent lieu partout où s’étendait son influence.
Cela ne suffit point encore à Hutten-, il voulut faire d’Ebernburg, qu’il appelle V Auberge de la Justice (Hcrberge der Gerechtigkeit) , le foyer de la révolution politique et religieuse. Il y appela Reuchlin, alors de nouvean poursuivi par les dominicains, Érasme lui-même, à qui les romanistes, selon lui, ne pardonneraient jamais, malgré ses ménagements nouveaux et ses flatteries (2), d’être la cause de tout, d’avoir frayé la voie à Luther, et éveillé le premier l’esprit de liberté. Désespérant d’attirer le moine augustin , qui avait dans Frédéric, électeur de Saxe, un protecteur puissant, il l’informa au moins des dispositions des Allemands en sa laveur sur les bords du Rhin. Plus explicite avec Spalatin (3), il lui demanda les véritables dispositions du prince, et si, en cas de nécessité, on ne pourrait point
(1) Op. H. in. Verbi diyini præconi invictissimo , Martino Luthero , fralri et amico dileclissimo, Ulricus IIutL 617.
(2) Op. H. Erasmo Roterodamo Ulricus Huit. îv. 49. C’est la première lettre où l’on peut remarquer un peu de froid entre les deux humanistes. — Jani palam clamant isti omnium liorum autorem esse te, atque ab bnc fonte omnia proiluxisse.
(3) AdSpalalinumEp.lv. 292. Tu eliam de omnibus, imprimis de,tuo principe quid speraudum sit eerliorem me far.
compter de sa part sur une diversion ou an moins sur un asile. Enfin, en même temps qu’il dédiait un de 6es dialogues au duc de Bavière, comme à un homme ' capable de défendre ce qu’on lui adressait, autant que de l’apprécier, il fit sonder, par le chevalier de Rotenham, les intentions de la noblesse franconienne.
Du château d’Ebcrnburg, et à l’aide de Seckingen, avec les écrits des théologiens et les tances des chevaliers , Hutten comptait en effet ameuter la petite noblesse, quelques princes plus hardis que les autres et entraîner l’empereur et les princes retardataires. Le mouvement une fois commencé , il espérait que toute l’Allemagne s’y précipiterait. A lui appartiendrait la gloire d’avoir donné le signal. Mais en ne tenant point compte, dans sa confiance, des intérêts divers qui devaient agir sur ceux qu’il voulait précipiter en avant , ni de la force de la foi catholique que Luther et lui n’avaient point encore ébranlée dans toutes les âmes, il s’apprêta de nouveaux désappoi ntements .
Indépendamment de son éducation, moitié flamande, moitié espagnole, Charles-Quint , comme chef du saint empire romain, ne pouvait souffrir un mouvement politique et religieux qui, en menaçant l’autorité pontificale, tendait à ébranler les fondements religieux de son propre pouvoir. Comme souverain de pays étrangers à l’empire , et possesseur d’autres couronnes , il avait des devoirs spéciaux qui entravaient et compliquaient le libre exercice de son autorité en Allemagne; roi très-catholique au-delà des Pyrénées, il ne pouvait s’élever contre le catholicisme en deçà des Alpes; roi de Naples, au midi de l’Italie, suzerain des contrées septentrionales de
la péninsule, et désireux même de les reconquérir sur François 1er, son rival naturel, il avait besoin de ménager l’autorité du pape en Allemagne pour avoir son appui en Italie. Prince cosmopolite , en un mot, Flamand, Autrichien, Espagnol, parlant plusieurs langues, appartenant à plusieurs peuples , Charles V ne pouvait envisager toutes choses comme l’eût fait un souverain plus national, d’un point de vue tout-à-fait allemand*, il devait, dans toute sa conduite, prendre conseil des intérêts de sa toute-puissance et de la grandeur de sa maison.
Les princes ecclésiastiques , quelles que fussent les exigences de Rome, étaient solidaires de sa fortune; ils sentaient bien qu’après avoir renversé l’autorité du pape, on ne manquerait point de s’attaquer à la leur. Leurs intérêts les attachaient autant à Rome qu’au sol de la patrie.
Les princes laïques semblaient ne devoir envisager que l’intérêt national; mais à peu près d’accord sur la réforme de la discipline, ils ne l’étaient point sur celle de la foi. La parole de Luther , en levant les scrupules des uns, augmentait au contraire ceux des autres. La puissance politique de quelques maisons princières était d’ailleurs liée à l’établissement ecclésiastique , comme la fortune de l’empire à celle de la papauté. Les princes aimaient assez à pourvoir leurs cadets de quelques riches évêchés ou abbayes qui , en procurant à ceux-ci un établissement convenable, augmentaient l’influence de leur famille. Parmi les princes puissants et les États, les plus dévoués eux-mêmes à la réforme religieuse ne se montraient point disposés , pour hâter la révolution, à faire appel aux passions de la fouie , et craignaient, en ébran-
lant l’ordre social, de s’ouvrir à eux-mêmes un abîme. Sollicité plusieurs fois par les lettres de Hutten et du chevalier de Seckiugcn, Frédéric de Saxe lui-même, dont le génie sage, quoique indépendant, ne pouvait s’engager sans informations dans une pareille entreprise, envoya le jeune et doux Melancliton à Ebernburg pour s’informer de l’état des choses, et le séjour de quelques semaines , qu’y fit celui- ci dans la compagnie de Hutten , le spectacle de cette propagande armée , de cette réforme bardée de fer, fut peut-être la cause de la réserve que mit désormais le duc de Saxe dans ses rapports avec les chevaliers, et de la négligence épistolaire que Hutten reprochait quelques mois plus tard à Luther.
Enfin parmi les humanistes et les théologiens libres penseurs, plus d?un craignait de remettre l’avenir de la réforme aux hasards de la guerre, et surtout d’une lutte engagée par une classe turbulente comme celle des chevaliers. Luther s’effrayait quelquefois de l’effet que produisaient ses paroles en tombant au milieu des masses. Le vieux Reuchlin , qui avait plus d’une fois accusé Hutten d’avoir compromis, par ses témérités, la cause de la science , se donnait bien de garde , malgré ses périls , de mettre sa personne même sous la protection de ces fléaux de Dieu. Érasme enfin qui avait essayé déjà de détourner Hutten de ces projets craignait que, sous prétexte de combattre les dominicains, on n’allumât un incendie qui dévorât toute l’Église.
La chevalerie allemande qui se sentait tous les jours amoindrie par les empiétements des princes laïques et ecclésiastiques , la bourgeoisie des villes , souvent tenue en tutelle par les uns et les autres, devaient être plus
disposées sans doute à recourir à des moyens plus prompts Mais elles étaient ennemies , rivales. U leur fallait d’ailleurs un chef, et Charles-Quint ménageait le seul qu’elles pussent trouver, Seckingen, en lui promettant de ne point livrer Hutten à un tribunal étranger, et en traitant avec lui de ^emprunt d’une somme qu’il ne pouvait trouver auprès des princes. Le chevalier du Rhin hésitait donc aussi, comme le prouvent les paroles suivantes écrites alors par Hntten à Érasme : « Si ce n’était Seckingen , nous serions déjà entrés en campagne ; mais iLaime mieux essayer de gagner l’empereur, dans l’espoir que le jeune Charles agira lui-même ou favorisera notre entreprise (1). «
Ces dispositions générales et la diète que l’empereur convoqua à Worms, pour se soustraire aux instances de J. Eck et du légat Àléandre (2) , et aux nombreuses adresses en faveur de Hutten et de Luther (3), dont les noms se trouvent associés dans un grand nombre de suppliques du temps, retardèrent un éclat, malgré les impatiences de Hutten, et ouvrirent encore une voie aux arrangements pacifiques.
(1) Il ntt. op. Ep. iv. 50. Quod jam ante factum esset, nisi Francisa tou, siliurn fuissct, rcgem tentare prius speconcepta fore ut hoc ipserexagat, aut agcntibus nobis connivcat.
‘ (2) J. Eck. ad Carolum v de LuUieri causa. IngolsU 18 febr. — Saxones sub Carolo magno colla fidei et imperio dcdere. Absil ut sub Carolo maximo Ludder Saxo alios tidem veram et unicam dcponcre faciat.
(3) Op. Huit. vi. 519. Oratio ad Carolum maximum pro Huttono et Luthero, patrix et christiauæ libertatis adsertoribus. p. 530. — Ein Klœglichc Klag an Kaiser Carolum , von wegen doctor Luther und Ulrich von Hutten, etc.
L’empereur, en habile politique, désirait un compromis qui satisfit tous les intérêts temporels et religieux; il envoya son confesseur Glapio auprès des amis du réformateur, à Ebernburg, dans l’espoir d’y attirer le moine et d’obtenir de lui une distinction entre ses attaques contre le dogme et celles contre la discipline et la hiérarchie, afin de désintéresser la foi de la question , et de laisser le pape sans défense contre les griefs politiques de l’ Allemagne; mais l’adroit négociateur, qui réussit auprès de théologiens proscrits et de rudes chevaliers, en vantant les services rendus par Luther à l’intelligence des Écritures, et en avouant à Hutten ne savoir quel crime on pouvait reprocher à celui-ci, vint se briser contre le moine lui-même. « Je suis mandé à Worms et non à Ebernburg, répondit Luther à Seckingen. Si Glapio désire me parler , je l’attends à Worms (1). »
Si l’Allemagne tout entière, ordinairement assez indifférente aux discussions inutiles de ses diètes, tourna alors toute son attention vers le drame qui commença dans l’assemblée, le petit château d’Ebernburg, non loin de Worms , n’en suivit pas avec moins d’anxiété toutes les phases. Seckingen , qu’une vieille querelle avec les bourgeois, Hutten, que la condamnation pontificale, empêchaient de venir à Worms , rôdaient à l’entour de la ville avec un grand nombre de chevaliers; le premier, déterminé au moins à ne pas laisser toucher un cheveu de la tête de Luther; le second, qui n’avait pas trop confiance en l’empereur, trop entouré de clercs et de capuchons selon lui , là où il eût voulu voir des hommes
(l) Biogr. de Seckingen.
de guerre et des armures, résolu à ne pas attendre l’agression si les choses tournaient défavorablement. En cor-r respondance active avec d’autres chevaliers, Hermann de Busch et Eoban Hesse, avec Luther lui-même, ils étaient instruits le lendemain à Ebernburg de ce qui s'était passé la veille à Worms, et l’on peut suivre dans les écrits de Hutten l’effet que ces débats solennels produisirent sur l’opinion favorable à Luther.
On avait espéré d’abord que Luther pourrait plaider sa cause et soutenir ses doctrines. Hutten le tenait, disait-il, de quelques césariens. La simple demande de rétractation faite à Luther par le légat , qui ne voulait point compromettre dans une discussion l’infaillibilité romaine , jeta déjà le trouble parmi les luthériens. « Je vois, s’écria Hutten , qu’il est ici besoin d’arcs et d’épées, de flèches et de bombardes, puisqu’on n’y veut point entendre les raisons et les paroles (1). »
Quand , pressé publiquement et dans de secrètes conférences de rétracter seulement ses attaques contre le dogme , et de maintenir celles contre la discipline et la hiérarchie, le moine consulta les réfugiés d’Ebernburg, la réponse de Hutten est remarquable, et prouve que les intérêts temporels seuls ne le touchaient point.
« Pour ce que tu nous écris, lui dit -il, au sujet des négociations entamées avec toi , ce n’est point à nous à te donner de conseil; nous ne doutons pas que tu ne choisisses le meilleur parti et que tu n’y persistes. Ne crains rien , tous les bons sont pour toi ; tu ne manqueras pas de défenseurs (2). »
(1) Op. Hutt. MarLino Luüiero llieologo , evangelistæ. Hutt. iv. 297.
(2) L. c. 299. Quod scribis, secreto actu tccum , non es! ut consilium
Lorsque Luther écrivit eulin à Ebernburg, qu’interpellé une troisième fois, il n’avait rien rétracté, mais tout maintenu, et que l’édit était déjà préparé contre lui, Hutten écrivit à Pirkheimcr une lettre pleine d’indignation et de larmes. « Ils ne l’ont pas entendu, s’écrie-til, et ils le condamnent, mais Luther, plein de l’esprit d’en haut, rejette tout conseil humain; il ne relève que de Dieu (1). »
Une fois encore, il essaya de détourner le coup par une lettre à Charles V ; la ville de Worms était pleine de tumulte; une affiche collée à la porte de l’hôtel-deville, avec la terrible épigraphe de Bundschuh, avait menacé les romanistes de cinq cents chevaliers ; une autre, dans l’appartement même de Charles V, présageait malheur au pays qui avait pour roi un enfant; Hutten désapprouva dans cette lettre ces violences qui pouvaient compromettre la sûreté de Luther, mais il chercha aussi à ébranler, à effrayer l’empereur, en lui mettant sous les yeux tout ce qu’une conduite aussi peu nationale pouvait exciter de mécontentements.
Certain que la nouvelle alliance de l’empereur avec Léon X était pour beaucoup dans la condamnation do Luther, il le mit en garde contre la politique florentine; il lui rappela les paroles de Maximilien son prédécesseur.
« Quand Léon X même lui resterait fidèle , ajouta-t-il, Charlcs-Quint ne devait pas faire sa paix avec le Saint-
demus nos ; neque cnim dukitaimis, quin optimum quod erit, clccturus sis, et in oo pras titurus fortissimo*
(t) Op. Huit. iv. 275. Fcrtur divino instinclu manifestissimo , ac liumana omnia consilia excludit , lotusque a Deo pendet.
Siège aux dépens de l’empire et de l’Allemagne ; il avait promis aux princes électeurs de faire restituer à l’empire ce qui eu avait été distrait. Il devait tenir sa parole, répondre aux espérances qu’il avait fait concevoir de lui , et délivrer la patrie allemande du joug romain; s’il n’éloignait point des conseillers étrangers pour s’entourer d’Allemands, d’hommes sages au conseil et forts à l’action , il devait craindre de voir un grand nombre de ses sujets, au risque de lui déplaire momentanément, mais dans le but de servir ses intérêts futurs, tenter de faire quelque chose pour la gloire et la liberté (1). »
L’édit de proscription contre Luther, rendu malgré les menaccsdes cinq cents chevaliers conjurés, parmi lesquels, suivant Charles - Quint , il n’y avait à craindre qu’un Scœvola, en rétablissant la vieille alliance, la vieille solidarité entre l’empire et la papauté , en ôtant tout espoir à Hutten et à ses adhérents, produisit une fermentation qui annonçait la tempête.
Dans la ville de Worms, des rixes sanglantes étaient
(1) Op. Huit. iv. 278. Imperatori Cæsari Carolo Ulr. H. Intelligere potuisti, quantum es sent passim contristât! nuper homines, euro te primo ingressu tuo , adverso Rhcno accedentem , non viris ad bcllorum munia idoneis , sed pileatis istis , et magna sacerdotulorum grege circumseptum vidèrent. Rem cnim prêter spem , suaque indignam expectatione intucri se putabant , et obsolescere jam statim ac initio Gcrmanici nominis famam arbitrabuntur,... Romanis autem istis debcs intercedere tu, quo minus in jus nostrum concédant , non autor esse , ut graviori adhuc jugo nationem hanc opprimant. Ubi ilia sunt promissa , eligentibus tum ad imperium te principibus magnifiée objecta , fore ut multa ab imperio distracta per te restil uantur ? Tandem obligalain Germanité lui expectalionem libéra , ncu desperationem .vquitalis in poslcruin fac, et te ipse ne desere , nec sis ultra tibi causa uiali.
sur le point d’éclater à chaque instant 5 un soldat espagnol qui voulait saisir un paquet d’exemplaires de la Captivité de Babylone, fut attaqué par des luthériens et forcé de s’enfuir ; en revanche, un cavalier espagnol déchira, foula aux pieds le commentaire de la bulle do Léon X par Hutten, et poursuivit, l’épée dans les reins, jusque dans sa maison, un chevalier qui voulait l’en empêcher. Des patrouilles de cavaliers espagnols parcouraient les rues et les places pour contenir la foule. Le légat Aléandre ne quittait pas Charles-Qnint un instant pour se couvrir de la personne de l’empereur.
Dans le château d’Ebernburg, Hutten, hors de lui,, ne ménagea plus rien , et n’écrivit plus que l’injure à la bouche et l’épée à la main contre Aléandre, ce juif baptisé qui voulait cacher son origine sous de faux titres de noblesse (1) -, contre Caraccioli , qui délivrait les dispenses pour mariage au taux de 300 écus, et ne voulait pas pour moins perdre son temps et donner sa signature; contre tous les cardinaux , évêques et abbés qui , pour avoir acheté leurs titres (2), se prétendaient juges infaillibles de la foi , et voulaient mesurer la chair à tous , et leur dispenser l’esprit, quand ils épuisaient l’une et ne possédaient pas l’autre. « Ce n’était pas dans l’intérêt de la foi, selon lui, qu’ils avaient condamné Luther, mais dans l’intérêt de leurs bénéfices, et parce qu’ils craignaient que leur autorité ne fût remplacée par celle de
(1) Op. Hutt. rv. Î39, 245. Invectives contre Aléandre et Carraccioli.
(2) Op. Hutt iv. 253. Ulrichus ab Huilai eques cardioalibus , episcopis , abbalibus præpositis et universo sacenlotum consilio, Lutherum et christianæ veritatis causant apud Wormatiaœ nunc impugnantibus.
l’Evangile. Allez cependant , continne-t-il , barbares qui proscrivez les lettres, l’Écriture et enchaînez la parole et la pensée ! Exercez toutes vos fureurs, courez follement à votre ruine ; Luther et Hutten morts, la liberté et l’Évangile ne manqueront pas de défenseurs ; quoi ! la pente du siècle ( inclinatio rerum et temports), quoi ! ce souffle de liberté, ce dégoût du présent, ce désir général de rénovation ne vous ont point avertis? Allez donc au-devant du sort qui vous attend. L’œil vengeur de Dieu est sur vous. En condamnant Luther innocent, vous vous êtes voués vous-mêmes à la ruine (1). »
Hutten sensible aux reproches d’Hermann de Busch qui l’accusait d’aboyer toujours et de ne pas mordre, aux éloges du poète Eoban Hesse qui exhortait Seckingen et Hutten , ces deux foudres de la corruption romaine, à éclater enfin, essaya de prendre au moins des gages pour la sûreté de Luther. Avec quelques luthériens déterminés, il se mit en embuscade, et battit les routes voisines de Worms, pour enlever les deux légats. Après avoir manqué son coup, il jura au moins à Eoban Hesse, en regrettant que les cœurs fussent trop lents k se décider (2), qu’il ne coulerait pas une goutte
(1) Op. Ilutt. nr. 1. c. in fine. — Vcrum agite, furite , fruimini successu... Ruite per vesaniam , ite précipites , impellite , vastate , proterite , recordes et amentes invaditc et inveltimini. Etiam nosbra aUquando aderunt nobis tempora. Nam duortim liominum numerum tanta res æstimanda non venit. Sciatis multos esse Lutheros , multos passim Hutteaos , et à quid nobis accidat , eo magis futurum ab aliis periculum vobis.
(2) Op. Hutt. it. Voir la lettre d’Hermann de Busch à Hutten et la réponse de celui-ci , ainsi que les pièces de vers des deux poètes.
Helii Eobani Hessi ad ülrichum Huttenum ut christianæ veritatis causant
du sang de Luther qui ne fût mêlée du sien, et promit d’exciter bientôt contre Rome un nouveau tumulte, décidé qu’il était à continuer avec l’épée la guerre qu’il avait commencée avec la plume :
Ut prias iagenio , nunc peragente manu.
Hutten, en effet, depuis ce moment ne poursuivit pas d’autre but. En vain Luther, peu d’accord en cela avec ce qu’il avait écrit précédemment et ce qu’il écrivit plus tard , lui fit observer , au moment où il s’enfoncait dans la forêt de Thuringe, que l’Église ayant été fondée par la parole, il fallait la restaurer par la parole seulement. « Notre but est commun, lui répondit Hutten, mais nos mobiles sont différents; les miens sont humains, les tiens supérieurs (1), divins; suivons chacun notre voie, » et il mit tout en œuvre pour travailler la chevalerie, la seule classe sur laquelle il pût maintenant compter pour l’accomplissement de ses desseins.
Celle-ci se trouvait toute disposée à accueillir la parole brûlante de Hutten et à répondre à son appel. Au
et Lutkcri injuriant armis contra Romanistas prosequeretur , exhortatorium. Ulrichi Hulteni ad precedens Helii Eobani Hessi carmen responsorium. Intcger bine Aicander abit , dubium hoc tamca illi.
Qui semcieffugit semper ut efTugiaL
Quod potui , faccre insidias , servare recessus ,
Complectique omnes obsidione vias,
Cessatum nihil est. At Cæsaris agmine tuti EvadunL Credas sic voluisse Deum.
Nec cadet insontis de sanguine gutta Lutheri ,
Quæ , si adsim , non sit sanguine mixta meo.
(1) Op. HutL ad Luth. Ep. In co difTerunt utriusque consilia , quod uica humauu sunt , tu perfectior jam , totus ex divinis dépendes.
milieu des révolutions nombreuses qu’avait subies l’empire germanique dans le moyen âge , la petite noblesse châtelaine, la chevalerie, avait perdu tous les jours davantage en liberté, en puissance. Protégée autrefois par l’empereur, dont elle était souvent l’appui , contre la haute noblesse des grands feudataires, elle était restée, depuis la décadence du pouvoir impérial , exposée sans défense aux empiétements de ceux-ci. Perdue, avec ses petits châteaux, au milieu des vastes domaines des grands princes ecclésiastiques et laïques, elle se sentait fondre peu à peu dans ces États particuliers qui s’arrondissaient, se complétaient à ses dépens. Dans sa décadence, elle gardait surtout rancune aux envahissements du clergé possesseur, qui ne pouvait excuser ses usurpations sur le noble privilège de porter les armes, et n’en échancrait pas moins ses domaines, soit en faisant valoir, contre ceux qui ne pouvaient se défendre, les droits des puînés entrés dans les ordres, soit en prêtant à usure aux prodigues, et en dévorant promptement par l’hypothèque les petits biens nobles (1).
Les essais faits par Maximilien et Charles-Quint dans les diètes pour réorganiser l’Allemagne avaient seulement tourné contre la petite noblesse. Ce dernier surtout venait de lui porter un rude coup, en constituant définitivement, et sur des bases assez solides , à la diète même de Worms , la chambre impériale et le conseil de régence, pour satisfaire aux besoins d’indépendance et d’autorité des États. Dans le conseil de régence, composé des princes les plus puissants, la chevalerie trou-
(1) Op. Huit. Prædoncs , dialogus. Passim.
vait en effet ses ennemis organisés et revêtus d’un pou- ' voir légal, plus puissants que jamais pour l’asservir, et, dans la chambre impériale, des juristes qu’elle méprisait, impuissants à réprimer les violences, les usurpations des princes , toujours prêts au contraire à sévir, pour se consoler, contre les petits et les faibles.
L’institution nouvelle des Landsknechts et des Reiters, fondée par Maximilien, développée par Charles-Quint, la frappait encore, en rendant inutiles des services qu’elle avait fait quelquefois payer si cher.
La petite noblesse, menacée dans son indépendance par les États, méprisée ou rejetée par l’empereur, gênée par les juristes dans l’exercice du vieux droit de guerre privée, croyait donc avoir à se plaindre de tout, et se trouvait disposée à tenter un dernier effort pour sauver ses dernières possessions, ses derniers privilèges et pour ne pas mourir. Si elle avait besoin d’un chef puissant, elle pouvait le trouver dans Seckingen , qu’on avait vu à la tête de la ligue souabe combattre le duc de Wurtemberg , avec ses seules ressources, inquiéter Worms et Francfort sur les bords du Rhin, le landgrave de Hesse lui-même, et qui avait paru digne enfin d’être à la fois courtisé par Francoisler et par Charles V.Huttcn avait donc une matière toute préparée ; pour pousser la petite noblesse à un soulèvement, il ne fallait qu’ajouter l’aiguillon de la foi aux motifs si puissants de l’intérêt personnel (1).
Hutten acheva la conversion d’un grand nombre dans son dialogue Monitor primus (2), en poursuivant, par la
(1) Voir la biographie de Seckingen de Münch , 3 vol. in-8”.
(2) Op. Huit. iv. 113. C’est un dialogue assez court, mais tout théologique,
bouche de Luther lui-méme, les timides, dont l’apathique attachement à l’ancienne Église n’est que l’horreur de nouveautés qui troublent leurs vieilles croyances, ou la crainte de quitter les sentiers battus par tout le monde , pour s’aventurer avec le petit nombre dans une voie inconnue ; en flétrissant les faibles selon la chair qui , accoutumés à l’éclat , à la splendeur de l’Église actuelle, ne peuvent supporter la pauvreté, la simplicité de la primitive Église, qui, dans leur sensualité égoïste, préfèrent décharger leur conscience à prix d’argent sur le prêtre responsable de tout, et s’accommodent, au sortir d’un chemin de délices, d’entrer riches, empourprés, couronnés de fleurs, et le pape en tête, dans le royaume des cieux.
Mais il fallait vaincre les hésitations de Seckingen et de ceux qui tardaient à tirer l’épée hors du fourreau contre la religion qu’ils avaient toujours respectée. Le Monilor secundus (1) ou Seckingen lui-même réfute les objections d’un des siens, effrayé de ce qu’on veut lui faire entreprendre, nous fait bien assister aux débats intérieurs du château d’Ebernburg, à toutes les discussions qui durent précéder la prise d’armes de Seckingen et des chevaliers.
Le Monüor accuse Seckingen et les siens d’introduire des nouveautés dans la religion. — « Loin de là , répond celui-ci , ils restaurent l’ancienne doctrine oubliée pour les nouveautés pontificales. — Mais c’est au Christ
où sont soutenus les principes de la doctrine luthérienne , dans ce qu’ils ont de plus général et de plus simple.
(1) Op. Huit. t. iv. 137.
seul à réformer son Église, s’il en est ainsi. — Dieu a coutume de se servir des hommes comme instruments de ses desseins. — C’est aux clercs seuls alors qu’appartient le droit d’amender et de corriger; les laïques ne pouvant toucher aux choses saintes. — Étrange séparation du corps du Christ en deux parts , clercs et laïques (1)! Comment attendre d’ailleurs que le clergé corrige une doctrine dont il exploite les vices , et porte remède à une maladie qu’il chérit? — Ceux qui ont attaqué le sacerdoce, même pour réformer ses vices, ont toujours mal fini. — Les temps sont bien changés ; ce qui a été longtemps caché est à découvert aujourd’hui; les fraudes sont mises à nu, le prestige est tombé; soutenus, protégés par la voix de Luther qui est celle du Christ, les laïques peuvent maintenant chasser les imposteurs , secouer un joug détestable, et fonder la liberté chrétienne. — Quoi ! Seckingen ambitionnerait-il le rôle du bohémien Jean Zisca; voudrait-il renouveler cette œuvre pleine de crimes et d’impiétés? — Œuvre de crimes et d’impiétés pour ceux qui ne connaissent point l’histoire et en parlent par ouï-dire. Est-ce un crime d’avoir délivré la Bohême de la tyrannie, et d’être mort à son service? Est-ce une impiété d’avoir vengé Jean Huss, d’avoir chassé de la Bohême des moines inutiles ou impies ; d’avoir partagé leurs biens à l’État ou aux héritiers des donateurs , et fermé pour jamais la Bohême aux excursions romaines et aux déprédations pontificales? Certes, Seckingen ne répudiera pas le rôle de Jean Zisca si le clergé n’est pas prêt à céder aux pacifiques averti) L. c. 139.
tissemeuts (1). — Mais l'excommunication du pape? — Dieu l’en relève d’avance. — Il craindra au moins le mécontentement de l’empereur? — L’empereur est entouré de prêtres, ou de mauvais conseillers gagnés par eux, qui l’empêchent de voir les véritables intérêts de l’Allemagne et de la religion. S’il avait laissé libre la parole de Luther, elle eût en peu de mois fait disparaître la corruption, et rendu même sa dignité à la couronne impériale. Mais l’empereur , en introduisant le bras séculier dans les affaires de la foi , a donné le premier signal de l’emploi de la force, et mis les armes à la main à ceux qui veulent défendre ce qu’il attaque. Seckingen voudrait bien arracher ce jeune homme aux mains de ceux qui le corrompent et le trompent. En tous cas , il fera non ce qui plaît actuellement à l’empereur , mais ce qui plus tard lui sera réellement utile. Il lui désobéira, au risque de le mécontenter , pour ne pas lui faire tort. La désobéissance est souvent l’obéissance suprême. Quand l’empereur, plus âgé, plus mûr, débarrassé de scs conseillers, pourra juger par lui-même, Seckingen lui rendra ses comptes, et il espère alors tiouver en lui d’autant plus de reconnaissance qu’il aura momentanément mérité plus de colère. N’aurait-il point cet espoir , il sait que lorsqu’il s’agit de la vérité évangélique, c’est à la volonté de Dieu plus qu’à celle des hommes qu’il faut obéir. »
11 y a, comme on voit, bien loin de ce passage de la
(1) L. c. Mon. — Vidons vellc imilari factum Ziscæ, si possis hicquoque. Seck. — Non equidem nolim , si quidem propositum illis sit , neque parère monilis , neque ccdcre objurgation) , tune enim cogi eos uecessc erit.
Triade, où.Hutten disait ne point approuver entièrement les Bohémiens, à cette réhabilitation de Jean Zisca mise dans la bouche du chevalier Seckingen , et c’était bien vainement que Luther interdisait maintenant d’appeler la force des armes au secours de la parole de Dieu. A son insu, c’était lui qui, en se déclarant hussite et Bohémien, en anathématisant le pape, pour avoir condamné Wiclef, les pauvres de Lyon, Jean Huss, avait le premier dépouillé la papauté, l’Église de leur caractère inviolable, conséquence de leur infaillibilité, et appris à invoquer l’autorité plus haute de la foi, de l’Écriture, de Dieu, pour légitimer la révolte contre des puissances jusque-là obéies et respectées. L’infaillibilité pontificale avait entraîné dans sa chute le pouvoir impérial même. Après la tiare romaine la couronne du saint empire romain perdait sa puissance. N’était-ce point en effet le pape qui sacrait l’empereur, et le chevalier qui avait rejeté le joug pontifical ne pouvait-il pas aussi forfaire à l’obéissance de l’empereur? trop heureux encore celui-ci que cc fut pour son plus grand avantage!
En effet, à la fin de l’année 1521, de retour d’une expédition , faite pour le compte de l’empereur , en Lorraine, contre la ville de Mézières, Seckingen assez mécontent de n’avoir point reçu les 76,500 florins qui lui avaient été promis pour ce service, se prépara à jouer ce rôle de Jean Zisca que Hutten lui avait tant vanté (1).
La position des chevaliers était devenue plus précaire encore. Les princes et les États, profitant de l’absence de Charles-Quint forcé de partir pour l’Espagne, avaient
(1) Vie de Seckingen. Münch.
obtenu de solder eux-mèmes les membres de la chambre impériale et du conseil de régence , ainsi que de nommer les chefs des cercles, exécuteurs des décrets de ces deux conseils supérieurs. Ainsi, au détriment de l’empereur, de la petite noblesse et des villes; ils s’étaient mis en possession d’un triple pouvoir législatif, judiciaire, exécutif, par lequel ils s’assuraient nou seulement l’indépendance, mais la domination politique, et, au besoin même , si les princes ennemis de la réforme l’emportaient, la domination sur les consciences (t). Le mécontentement s’accroissait parmi les chevaliers; le fameux Hartmuth de Kronenberg, sorte de prophète illuminé, commençait aussi parmi eux ses prédications, et venait en aide à Hutten. Tout était préparé. Un document assez remarquable du temps, intitulé Doléances et Avertissements (2), adressé à l’empereur Charles V, signé par quinze hommes nobles de Sonabe et de Franconie, et probablement inspiré, sinon dicté, par Hutten, fait connaître assez bien toutes les dispositions morales, et résume vivement tous les regrets, tous les désirs, toutes les espérances de cette classe de la nation allemande. « L’Allemagne y est représentée comme la Judée de l’Europe moderne; grâce à l’invention de l’imprimerie qui lui appartient, Reuclin, Luther, Hutten, ses enfants vont initier le monde aux voies de l’avenir; les temps sont venus. L’empereur doit prendre ces derniers pour conseillers dans
(1) V. Ranke. 2 t.
(2) Op. Huit. vt. Die Klaglielio Klag an don Rœmisclien Kaiser Carolum von wegen doetor Luthcrs undUlrichs von Hutten, vonfuh frein» edlenBund»genossen.
les choses spirituelles, et le duc de Bavière, le palatin, les princes les plus populaires du temps, et Seckingen, comme ministres dans les affaires politiques. Alors l’Allemagne rompra avec Rome tout rapport ; les évêques cesseront d'être électeurs et seigneurs ; les moines seront diminués ou même supprimés; la vraie doctrine ouvertement préchéc ; les emplois ne seront plus donnés à des Jean, à des Conrad, ou autres scribes sans naissance, esclaves de ceux qui les achètent, mais à des nobles, puisque ceux-ci envoient maintenant leurs enfants aux écoles. L’usage des soldats mercenaires, sans honneur et sans Dieu , sera aboli ; l’usage et le privilège des armes conservé aux nobles, et à chacun la coutume de servir son seigneur, et surtout le premier de tous, l’empereur; enfin (et ce dernier vœu exprimait naïvement ce besoin et ce désir, noble et désintéressé, de s’améliorer soimême, toujours mêlé dans de semblables mouvements aux sentiments les plus égoïstes) , les Allemands commenceront, en renonçant à leur gloutonnerie et à leur habitude originelle de l’ivrognerie, source de tous les vices et de tous les crimes , l’œuvre de leur amendement et de leur rénovation. »
Les chevaliers, comme on voit, ne négligaient point le soin de leurs propres intérêts, tout en songeant à réformer l’Allemagne politique et religieuse, à se réformer eux-mêmes; les biens du clergé cesseraient d’entretenir le luxe et la mollesse des clercs, pour arrondir leurs héritages et restaurer leur puissance qui allait toujours en s’amoindrissant. Ils ne dédaignaient pas même au besoin, pour leurs enfants, auprès des princes, ces places de
conseillers et de juristes qu’ils avaient d’abord abandonnées aux Jean et aux Conrad.
Au printemps de l’année 1622, Scckingen, pour se mettre en état de commencer la lutte, convoqua une assemblée de la chevalerie de Souabe, de Franconie et des bords du Rhin à Landau, et y fit conclure une ligue dont il fut nommé chef, et dont tous les membres s’engagèrent à repousser toute ordonnance ou loi qui enfreindrait leurs anciens droits , à terminer entre eux et devant arbitres, choisis par eux, tous leurs différends; enfin à s’entr’aider et à se défendre réciproquement envers et contre tous, et en toute occasion. En apparence, ce n’était là que le renouvellement d’un fait qui s’était produit plus d’une fois, au sein de l’anarchie de l’Allemagne, entre les villes ou les seigneurs; mais, dans les circonstances présentes, au milieu des idées qui fermentaient, avec Seckingen pour chef, la nouvelle ligue avait une bien plus grande signification, un bien plus grand danger.
Pour reconstituer l’empire et la religion malgré l’empereur et malgré le pape , ce n’était point assez cependant de la chevalerie; il fallait faire encore un appel à tous les opprimés, réunir tous les mécontentements, toutes les haines contre l’ordre de choses établi; Ilullen le sentait. Or, une des forces de l’empire germanique, les villes libres, menacées aussi à cette époque, comme la chevalerie, de perdre leur vieille indépendance au milieu des petits États qui commençaient à se former, étaient alors particulièrement mécontentes de voir leurs députés exclus dans les diètes des comités qui avaient le principal pouvoir; et d’apprendre l’établissement d’un nouvel impôt et le projet d’entourer l’Allemagne d’une ligue
de douane (I). Les rapports des bourgeois avec le clergé, dont la juridiction particulière entravait, contrariait k chaque instant celle des cités, n’étaient pas fort intimes, et déjà un grand nombre de villes, sur les bords du Rhin surtout, avaient accueilli avec une faveur marquée les attaques des réformateurs contre l’Église.
Il y avait là quelque chose à faire. Huttcn tenta l’entreprise difficile de réconcilier , d’unir dans une œuvre commune ces deux anciens ennemis, la bourgeoisie des villes et la petite noblesse des campagnes, l’esprit de commerce et l’esprit de pillage. Il ne fallait rien moins que l'alliance de la chevalerie et des villes pour tenir en échec l’empereur et les grands princes laïques et ecclésiastiques.
Ce fut là le but du dialogue intitulé les Brigands (Prædones) (2).
La scène s’ouvre par un dialogue fort vif entre Hutten et un marchand; le premier ne veut point que celui-ci calomnie l’ordre équestre et traite les chevaliers de brigands. L’auteur s’y peint assez au naturel , l’injure k la bouche , et tout prêt à employer d’autres arguments , lorsque Franz de Seckingen intervient. Le nouveau venu reprend Hutten sur sa violence, et paraît prêt à s’expliquer plus pacifiquement ; il revendique pour la chevalerie le droit de faire la guerre, apanage de la noblesse, de la petite aussi bien que de la grande ; il n’est pas besoin selon lui que l’empereur ou les princes l’autorisent,
(1) Rankc, 1er et 2* vol.
(2) Op. Huit. iv. 159. Ce dialogue qui a été sans doute écrit en allemand n’a été imprimé qu’en latin.
car il est de la noblesse de secourir les malheureux, de protéger l’innocence, de délivrer les opprimés. La véritable noblesse, la vertu, c’est le courage mis au service du juste.
La maxime était belle et bien dite, nous n’en disconvenons pas. Mais la petite noblesse allemande était fort loin au xvie siècle de cet idéal de la chevalerie, dont elle s’était fort peu rapprochée au moyen âge. Traiter tous les chevaliers de brigands, serait peut-être aussi sévère qu’il serait indulgent de voir en eux autant de redresseurs de torts. Seckingen, et quelques autres, comme ce Gœtz de Berlichingen que la plume de Goethe a illustré, pouvaient revendiquer encore cette loyauté qui s’alliait assez bien avec la vieille rudesse qu’ils tenaient de leurs ancêtres. Cependant un sentiment exagéré de leur indépendance, le souvenir encore puissant chez eux de ce droit du poing (Faustrecht) qui avait longtemps été le seul reconnu , faisaient des chevaliers une classe trop indisciplinable , alors que la société tendait à entrer dans des voies plus raisonnables. C’est ce que l’interlocuteur de Seckingen , dans le dialogue des lirigands, se permet de faire remarquer au chevalier.
« Est-il donc juste que les chevaliers , s’écrie notre marchand, infestent les routes, interrompent le commerce, et pillent les marchands? » — Seckingen avoue, et l’aveu est bon à enregistrer, qu'un certain nombre de chevaliers commettent ce crime. Mais ces voleurs de grand chemin, qui dérobent à ciel ouvert, ne sont pas selon lui de l’espèce la plus dangereuse. On en est quitte ponr les faire pendre quand on met la main dessus. Il y a encore, dit-il, trois autres espèces de brigands beau-
coup plus dangereux , et qui sont les vraies plaies de l’Allemagne (1). Ici le marchand prête l’oreille.
« La première espèce, apprend-il à son grand étonnement , est celle des marchands. Exerçant un brigandage de fraude et de ruse plus dangereux que celui de la violence , ils attirent dans leurs coffres la richesse de chacun en livrant en échange des denrées empoisonnées, telles que le poivre, le gingembre, le safran, la canelle, et autres produits exotiques dont ils ont su faire naître le factice besoin , et dont ils haussent le prix par la fraude; aussi impitoyables entre eux que vis à vis des autres classes , ils se livrent une lutte acharnée dans l’acquisition et le débit de ces nouveautés dangereuses; jaloux de voir leurs rivaux s’enrichir, quelques-uns, les Fugger par exemple, prennent les devants sur la route de l’Inde, pour empêcher l’arrivée de leurs concurrents, et achètent ces denrées à un prix supérieur pour mettre les plus pauvres hors de combat, pour accaparer les marchandises et rester maîtres de les vendre ensuite au prix de leur avarice. Industrie honteuse qui excite toutes les passions basses, qui a pour mobile la cupidité, pour moyen la fraude et l’usure, pour but la satisfaction de tous les appétits, et pour résultat général l’affaissement des caractères , la corruption des mœurs et la décadence de la nation (2) ! »
A ce tableau de la vie mercantile , à cette peinture curieuse des premiers effets de la concurrence qu’excitait alors la découverte de régions nouvelles, le mar-
(!) L. c. 1B7. Quatuor saut in Gcrroania prædnntim gênera. (2) L. c. 170 et 5t|q.
cliand oppose en- vain la superbe des chevaliers à charge à tous leurs voisins, leur barbarie, leur ignorance; Seckingen préfère cet orgueil, qui sied au noble métier des armes, à une politesse servile née de la cupidité, et voit dans cette barbarie même, une fidélité aux vieilles et simples mœurs, qui contraste bien avec le luxe effémiqé des importations nouvelles. Il loue la sagesse des premiers Germains qui avaient défendu l’accès de leurs frontières aux marchands pour anéantir dans son germe l’amour du lucre, père du mensonge , de la fraude et de l’usure, et celui du luxe , ruine des mœurs. Le chevalier et le marchand transigent enfin sur ce point, en s’accordant que la guerre ainsi que le commerce ont leurs brigands, mais que ces deux métiers ont leur noblesse lorsqu’ils sont bien et légitimement exercés.
Sur les deux dernières espèces de brigands, les deux interlocuteurs tombent plus vite d’accord , et , en les accusant, enchérissent à l’envie. Les uns sont les scribes et les jurisconsultes (1), nouvelle sorte de gens à toque rouge, et d’une gravité repoussante, qui ont depuis quelque temps envahi l’Allemagne, circonvenu, appauvri Maximilien, qui s’apprêtent à en faire autant de Charles- Quint, et remplissent maintenant les cours de tous les princes; occupés, les scribes et secrétaires, h copier les rescrits des princes, à fausser, à vendre leurs signatures ; les juristes , à torturer la loi pour la faire parler à leur gré, h noyer la justice dans les flots de leur loquacité, à étouffer le droit sous la masse des commentaires; le chevalier et le marchand ne voient dans leurs
(1) L. c. 187 el sqq.
occupations qu’un dangereux griffonnage, dans leur scieuce qu’un vain assemblage de mots qui n’ont d’autre but que de ressusciter ou de fabriquer de vieux parchemins et de rendre douteux tous les droits des petits, afin d’augmenter les États des grands, aux dépens des chevaliers et des villes; ils louent fort les habitants de Nuremberg d’avoir pris dernièrement le parti de chasser ces hommes dangereux de leurs conseils, et regrettent le temps où les procès étaient remis au sort des armes, et le droit cherché dans les combats et non dans les livres (1).
» Hutten se charge lui-même, et cela lui revenait à juste titre, de caractériser, selon lui, les plus avides et les [dus dangereux de tous les brigands, ceux auprès desquels les autres ne sont rien : les clercs; de poursuivre, avec sa verve ordinaire, ce brigandage sacré de l’hypocrisie et de la superstition , qui revêt toutes les formes, s’exerce sous tous les prétextes et à tous les degrés «le la hiérarchie. Il montre d’abord les évêques, chanoines ou abbés, chasseurs et soldats, exerçant, comme les princes laïques, le brigandage à ciel ouvert, usurpant les domaines des petits , cumulant les titres et surtout les biens, réclamant à main armée leur part d’héritage paternel (2) , après avoir payé sur les biens de la famille le prix de leur bénéfice, et détroussant les commerçants comme de simples chevaliers. Mais c’est
(1) L, c. 197. Maxime perniciosi sunt lii in Gennania prædones.
(S) L. c. 200. Cum permulta prius coemcndis Romæ sacerdotii» profuderinl nonnulii liæredilatem lamcn paternam , ex xquo poslea nobiscum partiunlur.
là leur plus modique industrie : au lit du malade ou du mourant, ils dépouillent la famille et accaparent l’héritage ; au tribunal de la confession , ils recèlent le crime du vol et du meurtre , pourvu qu’ils aient leur part du produit; en chaire, ils dérobent les trésors célestes du pardon et de l’indulgence pour ravir en échange ceui d’ici-bas; au cimetière, ils dépouillent encore le mort en lui vendant pour sépulture la terre qu’on leur a donnée, et dont le prix monte d’autant plus qu’on repose plus près du saint qui la protège (1); de telle sorte, que les Fugger , grâce à leur tombeau à Augsbourg, sont les plus certains de la miséricorde céleste. Quelque chose aurait pu échapper au clergé; ce qu’il n’a pu prendre, il l’a fait mendier. De là l’institution de ces moines sordides et tenaces qu’on rencontre sur tous les chemins, à tous les carrefours , à la porte de tous les châteaux , poursuivant chacun de leurs demandes indiscrètes, suivant d’un œil curieux les actions de tous; à charge à l’Allemagne qu’ils épuisent et affament par leur onéreuse inutilité; divisés entre eux, réunis seulement contre les lettres; humbles et faciles autrefois, maintenant arrogants, tyranniques, inquisiteurs, depuis que leur sainte mendicité est arrivée à l’empire (2). » Hutten achève le tableau en représentant , au sommet de l’association , le pape qui a pris la place de Jésus-Christ sur la terre, et enlevé Rome et l’Italie à l’empereur, inspirant, autorisant,
(1) L. c. 206. Vendunt terram sepulchris, atquc eo propius niortuum quemque inferri apud sc patiuntur , quo plus nummorum contulit ; et sqq.
(2) L. c. 208. A minimis initias cœperunt ista prinium , deinde paulatim incessoruiil douée ad rcpnuui tandem pcrvenil sacrum mendicabulum.
couvrant le tout de son autorité impeccable et infaillible.
Inutile d’ajouter que Seckingen et le marchand trouvent bon , après ce dialogue , de former une confédération des villes et de la petite noblesse pour mettre fin à cet état de choses que protègent même les princes , par amour pour leurs cadets à pourvoir ; et qu’avaut de se quitter Franz de Seckingen, Hutten et le marchand se donnent cordialement la main en signe de l'alliance future de la chevalerie et des villes.
Le but même du dialogue nécessitait cet accommodement. Le chevalier et le marchand en avaient dit cependant assez pour montrer toute la distance qui les séparait. Leurs mœurs, leurs intérêts étaient trop différents pour qu’une même antipathie put les réunir dans une entreprise commune. Hutten croyait trop aisément chacun disposé à tout sacrifier à l’entraînement de la passion.
Il n’y eut pas jusqu’aux paysans, cette dernière classe de la nation, foulée par toutes les autres, que, dans ce moment suprême, Hutten ne cherchât aussi à gagner. C’est ce que prouve un dialogue publié en allemand (1), entre Seckingen et un paysan, Karthans, sorte de prédicant luthérien alors assez influent dans les campagnes, et dont les écrivains prenaient le nom pour agir sur le petit peuple. Le chevalier, en initiant le paysan à ses projets, en lui enseignant la doctrine luthérienne pour ébranler en lui la foi catholique, use cependant de grandes précautions, comme s’il craignait de toucher ce levier qui , une fois mis en mouvement, pouvait bouleverser ttoule
(1) Op. Hutl. Nou Karthans, die Inlerrcdner ; Karthans und Fr. von Seckingen. T. v, 455.
la société. On y trouve en effet tous les points essentiels de la nouvelle doctrine religieuse, non pas tels que les formulait Luther en les mêlant de ses subtilités et de ses profondeurs sur la justification et la grâce, mais tels qu’ils avaient été émis par toutes les bouches et qu’ils s’étaient répandus dans tous les esprits à cette époque. C’étaient l’autorité, les exemples de l’Évangile, de saint Paul et des Pères, opposés aux enseignements et aux actes de l’Église et du clergé , la séparation du spirituel et du temporel par la sécularisation des biens ecclésiastiques , la soumission du premier au second , l’égalité de tous les sièges épiscopaux, même de celui de Pierre, la participation du peuple aux élections canoniques , la diminution ou l’abolition des couvents , la communion sous les deux espèces, la messe en langue vulgaire, l’abrogation des indulgences, du culte des saints, ces dieux qui remplacent Dieu, et de toutes les cérémonies et pratiques, telles que signes de croix , pélérinages, vœux, jeunes et abstinences en usage dans l’Église catholique.
Le paysan, auquel le dialogue conserve un caractère de simplicité , de grossièreté même assez naturel , se plaint amèrement que le fond de la prédication de tous les curés soit la levée de la dîme ; il s’étonne de la science théologique de Seckingen , s’exclame sur les beaux enseignements tirés de la Bible et de saint Paul, et regrette de ne point les voir mettre en pratique ; mais quand il vient à s’irriter contre la splendeur de l’Église, contre l’or et l’argent prodigués aux châsses des saints, contre les vases précieux, les tableaux, les statues, la musique de l’orgue, le luxe des clochers, etc. , et laisse déjà percer le sacramentaire et l’iconoclaste en exprimant le vœu de
voir détruire même ces splendides et gigantesques églises, et de commencer bientôt le jeu des fourches et des hoyaux avec un chef tel que Scckingen, le chevalier se croit obligé de tempérer l’ardeur de ce nouvel allié. 11 l’engage à prendre patience, à distinguer surtout les bons des mauvais clercs, à ne pas envelopper l’innocent dans la punition du crime, surtout à ne point prendre conseil de l’esprit de cupidité et de vengeance , mais seulement de l’intérêt de la vraie foi.
Hutten , après cela , n’avait plus qu’a remettre aux armes de Seckingen la cause qu’il avait jusque-là défendue de sa plume, et à s’enrôler à la suite du chevalier, parmi les huit mille hommes que celui-ci avait rassemblés au commencement de l'année lô22. Seckingen choisit, avec assez d’habileté, l’occasion de cette subite levée de boucliers contre le clergé allemand.
Ce fut contre l’archevêque électeur de Trêves, Richard de Greiffenklau , qu’il dirigea sa première attaque. Celuici était un de ses ennemis personnels et un des adversaires les plus décidés des nouvelles doctrines. La défense par lui faite, à deux de ses bourgeois, d’acquitter une dette à Seckingen servit de prétexte (I). Le but véritable était, pour le chevalier du Rhin, de chasser de Trêves l’archevêque et de lui succéder peut-être dans la dignité électorale.
Ce premier exemple d’une sécularisation donné, Seckingen comptait trouver parmi les chevaliers, ou les princes mêmes, des imitateurs. Il avait reçu des assurances formelles de Minkwitz dans le Rrunswick, de
(4) Biogr. (te Seckingen.
Franz Woss dans le Limbourg, du bâtard de Sombreff dans l’archevêché de Cologne , de Renneberg dans Clèves et Juliers, qui devaient sc soulever avec toute la chevavalerie de la contrée. En ce moment, les écrits les plus violents de Luther contre l’épiscopat, quelques lettres de Spalatin, pouvaient faire penser que les princes luthériens, comme Frédéric de Saxe, ne verraient dans la lutte que les intérêts religieux engagés. L’archevêque de Mayence lui-même, alors moins mal disposé contre Luther, promettait des subsides, peut-être par inimitié contre son collègue de Trêves, et laissait ses chevaliers libres de marcher sous les ordres de Seckingen. Quelques-uns assuraient que ce prince ne serait pas éloigné de donner le premier exemple d’un évêque sécularisant son bénéfice. En supposant que le mouvement se propageât , le chevalier du Rhin pensait que l’empereur , qui avait regretté de ne point obtenir au moins quelques concessions de Rome, et qui ne voyait pas sans peine les empiétements des grands princes et du conseil de régence, se déciderait à tirer parti d’un mouvement qu’il pourrait tourner au profit de son autorité.
Seckingen donna donc à sa prise d’armes un caractère tout religieux qui indiquait assez les tendances cachées sous ce qui pouvait n’être qu’une querelle privée. Tous ses soldats avaient gravé sur leur manche, comme signe de ralliement ces mots : Herr dein will geschehe (Seigneur, que ta volonté soit faite). Son manifeste, rédigé sans doute par Hutten, et corroboré de citations tirées de l’Écriture, rappelait aux chevaliers la sainte cause qui leur mettait les armes à la main, et leur recommandait de mettre avant tout leur confiance en Dieu qui allait
prononcer dans leur victoire ou dans leur défaite. Il promettait aux habitants de Trêves de les délivrer des lois de l’Antéchrist et de leur apporter la liberté évangélique.
Toute l’Allemagne dans l’attente jeta les yeux sur le hardi chevalier qui levait le premier le drapeau de la révolution politique et religieuse. Un frémissement, mêlé de terreur et d’espoir, parcourut tout le pays; Luther qui avait en vain essayé par une lettre d’arrêter Seckingen , trembla dans Wittemberg, avec son disciple Melanchlon, sur l’avenir de la réforme religieuse ; Spalatin , plus confiant, espéra que l’épée de Seckingen allait ouvrir une issue à l’Évangile; le député du duc de Saxe, Georges, écrivit à son maître que rien de plus dangereux n’avait été tenté contre les princes depuis plusieurs siècles, que tout prenait une tournure telle qu’on ne saurait bientôt plus qui est empereur ou roi, prince ou seigneur.
Tout dépendait de la conduite de la bourgeoisie des villes. Hutten s’adressa encore à toutes les villes libres de l’Allemagne, et particulièrement aux villes de Francfort et de Worms (1). Il chercha à les entraîner avec la chevalerie contre le conseil de régence et la chambre impériale de Nuremberg, dont elles pouvaient avoir aussi gravement à se plaindre.
« C’est à vous , bonnes villes , s’écrie-t-il , que je m’adresse (2); unissez-vous à la chevalerie allemande, car
(1) Op. H. Vormahnung an die Freien Itcichstœdt Tcutsclicr Naüon. 383. Hernn Ulrichs von Hultcn Brief an die Bcichstadt Francfort. 391. An din Stadt Worms. 395.
(2) Ir frummen stadt, nun habt in Acht Des geincinen teutschen Adcls Muclit
r*lie gémit avec vous sous le joug des mauvais princes devenus les tyrans de l’empire (1) ; le conseil de régence est établi pour l’oppression commune. Là, ils opposent à la petite noblesse, dans ses domaines, de vieux droits de suzeraineté, et il n’est plus bref, sceau ou charte qui vaille ; elle tombe partout sous la dépendance. Là , ils attaquent les villes en masse, en les accablant tous les jours d’impôts, de taxes, de tailles et de douanes toujours nouvelles. Quand il y avait encore un empire, le gentilhomme, le bourgeois opprimé pouvait appeler à sa haute justice. Mais on sait comment , à la dernière élection, le pays a été trahi, comment les princes ont vendu l’empire (2). C’était à qui offrirait davantage pour avoir la couronne impériale. L’un donnait, l’autre prenait. On a long-temps dansé pour cette fiancée jusqu’à ce que Charles l’ait obtenue (3). Et quel mariage! Depuis, l’empire va comme il peut; mais les princes font leurs affaires, celui-ci levant la taxe, celui-là réunissant le domaine, l’autre épousant l’héritière, qui lui ont été promis le jour de l’élection. Et voici que maintenant , pour agir encore plus à leur aise dans l’empire livré à leur merci , ils éloignent l’empereur au-delà des mers
(1) lhr seht das Ihr mit ihm zuglcich Beschwert werdt durch der Tyrannen Reich.
(2) Doch vill ich sagen mein Vorstandt , Vorrathen ist ganz teuUehc Land ,
Das Reich die Fürsten haben verkauft.
Da cincr gab, der ander nahm
Da ciner fur den ander nachher kam.
(3) L. c. 383. Lang war getanzt um dièse Braut Bis eincr sic erworben bat.
et lui interdisent le retour. Donc , contre leur tyrannie, plus d’appel, plus de recours. Comment accuserais-je celui dont je suis le serf? Comment me plaindrais-je à celui qui me vole? À Nuremberg, je trouve un ramas de juristes sur lesquels les princes ont jeté tout le fardeau de la justice, dangereuse valetaille sans honneur et sans Dieu, vendue corps et âme aux princes qui la paient, et qui n’a d’oreille que pour les paroles des puissants et le son des écus. C’est pourquoi je vous le dis, bonnes villes, tenez- vous prêtes, acceptez l’amitié de la chevalerie, et levons-nous tous comme un seul homme pour repousser ce joug honteux et défendre la vieille liberté de l’Allemagne sous la protection du Christ, le seul et vrai Sauveur. Rappelez-vous les paroles de Jérémie : « Malheur aux pasteurs qui ont dis- » persé et déchiré leur troupeau ; couvrez-vous de cen- » dre ; princes de la terre , le jour est venu ou celui-là » sera maudit qui n’aura pas son glaive taché de sang. » Malgré ces pressantes invitations , les villes ne bougèrent point même sur le Rhin , non plus que les paysans. L’inimitié séculaire qui divisait la chevalerie et la bourgeoisie des villes ne pouvait s’éteindre en un jour , même en face de l’ennemi commun. Les justes griefs que les villes avaient contre les princes et contre le clergé, ne les aveuglaient pas au point de leur faire croire que la chevalerie leur serait moins dangereuse
(4) In cincm Ratb, dass ihn' das Reich
Nacli willcn ganz blcibc unterthan Den Kaiser abgefcrtiget han.
Der Zeucht nun von uns wider meer Sie wœllen nil das er wiederkehr.
l'JÔ
lorsqu’elle serait plus puissante , et débarrassée du joug de la loi qu’elles redoutaient moins que les chevaliers. Les paysans , que la petite noblesse ne foulait pas moins que la grande, ne pouvaient avoir non plus confiance dans les chevaliers. Les vingt-six articles tout théologiques que la noblesse avait rédigés à la fin du Neu Karthans et qui ne stipulaient rien pour eux, ne suffisaient pas pour les soulever. Il fallait pour cela les dix articles de Thomas Muncer qui contenaient toute une révolution sociale, en môme temps qu’une réforme religieuse. Seckingen se trouva donc presque seul au moment où il se mit en devoir de délivrer le Rhiu , ce grand village sacerdotal , après avoir répondu aux messagers du conseil de régence, que l’empereur ne lui en voudrait pas pour avoir un peu châtié le clergé, et qu’il méditait une nouvelle constitution de l’empire.
Quand il parut sous les murs de Trêves , après la prise de Bliscastel, il vit l’électeur se défendre avec les paysans qu’il avait fait entrer dans la ville pour surveiller les bourgeois. Les villes , fidèles à leur bon sens habituel , se mirent en devoir d’envoyer une ambassade en Espagne, à l’empereur Charles-Quint , pour réclamer contre les empiétements des États dans le conseil de régence. Toute la chevalerie allemande même ne put donner la main à Seckingen. Les voisins les plus immédiats de l’arche vôque de Trêves, le duc de Elèves, l’électeur de Cologne, pour circonscrire et isoler le mouvement, interdirent à leurs chevaliers de faire un pas, sous peine de la perte de leur fief et même de leur vie. Le jeune Landgrave de Hesse, ennemi particulier de Seckingen, tomba sur une troupe de chevaliers, que Minkwilz amenait du Brunswick, cl
la battit complètement. Les chevaliers de la Westphalie et du Lunebourg n’osèrent point se mettre en campagne.
Réduit à ses seules ressources, mis au ban de l’empire par le conseil de régence , menacé par le landgrave de Hesse et l’électeur palatin , exécuteurs de la sentence du conseil , Seckingen , en présence d’une ville qui se défendait si résolûment, ne crut pas devoir attendre des forces supérieures ; il laissa ses soldats exercer de grands ravages sur le territoire ennemi , et rentra dans son château où il devait bientôt mourir après une belle et héroïque défense; après lui , l’archevêque électeur de Mayence fut frappé d’une contribution de 25,000 florins; plusieurs autres chevaliers célèbres, entre autres l’illuminé Hartmuth de Kronenberg, Froben, de Hutten , mis à rançon , et la révolte entièrement comprimée.
C’était en même temps qu’une révolution politique avortée, la ruine de la chevalerie du moyen âge, la fin de l’indépendance de la petite noblesse allemande. Après cette levée de boucliers, elle fut en effet frappée de tous côtés et tomba de plus en plus sous la dépendance qu’elle avait voulu rejeter loin d’elle. Et on ne saurait le regretter beaucoup. La tentative des chevaliers, si elle avait réussi, eût plongé l’Allemagne dans la plus complète anarchie, sous prétexte de l’en arracher. Ce n’eût été, quoi qu’en ait pu dire Hutten , que le triomphe de l’ignorance dont ces centaures n’étaient pas bien guéris, le déchaînement des passions ennemies de tout frein, même de celui de la loi, comme l’indiquait suffisamment la haine héréditaire que tous les chevaliers nourrissaient contre les juristes, aussi bien que contre les théologiens.
L’empereur, qu’ils prétendaient servir, n’eùt point eu meilleur marché de leur turbulence , de leur indiscipline que de l’ambition des princes, et ils n’eussent point été capables , comme ces derniers , d’abriter la société sous leur puissance.
La réforme politique et religieuse de l’Allemagne , compromise par la classe aventureuse des chevaliers , abandonnée par l’empereur, ne devait réussir que par la protection des États , des grands princes , sous laquelle Luther avait su la placer. Après le pouvoir impérial alors tombé, l’existence forte et indépendante des États était le seul principe d’ordre à l’abri duquel une révolution aussi profonde que celle du xvie siècle put s’accomplir en Allemagne.
Deuxième Section. — Hutten et Erasme.
Erasmus est liomo pro se.
Ep, obsc. virorum.
Hutten, après avoir vu ses dernières espérances tomber avec Seckingen, eut encore, avant d’aller mourir en Suisse, une dernière lutte à soutenir,' une lutte de plume.
Dans les révolutions, le résultat le plus ordinaire de toute tentative violente, insensée, pour précipiter la marche naturelle des choses , est de faire tort à la cause même de ces révolutions, d’en effrayer les plus fermes soutiens, et d’en arrêter souvent le cours. La société, en présence de ces crises de l’impatience , se recule en effet effrayée en sentant le sol manquer sous ses pas.
Jusque-là elle se prêtait volontiers à une tranformation lente, elle laissait tomber de vieilles institutions dans l’espoir d’en rencontrer de meilleures; mais menacée d’être entraînée par un mouvement aveugle, elle revient sur elle-même ; prête à retourner au passé qu’elle avait rejeté, elle ne veut plus voir qu’un abîme là où on lui montrait une réforme. Les plus puissants et les meilleurs défenseurs d’une cause ainsi compromise sont euxmêmes souvent tentés, sinon de se repentir, du moins de revenir sur leurs pas , et parfois de réparer quelquesunes des ruines qu’ils ont faites, afin qu’entre le passé qui disparaît et l’avenir qui n’est pas encore , la société, qui doit vivre avant tout, ne manque pas d’appui.
Hutten et son ami Seckingcn, en excitant le soulèvement des chevaliers , causèrent un semblable temps d’arrêt dans la révolution du xvie siècle, et furent un objet d’effroi pour deux des auteurs principaux de cette révolution , Luther et surtout Érasme. Hutten , congédié par Seckingen, au moment où celui-ci voyait sa défaite assurée, commença à ressentir lui-même quand il fut, loin du théâtre de la guerre, l’effet produit par cette levée de boucliers dont il était la cause. Il éprouva le besoin de se défendre, de se justifier, et chercha à réparer le tort qu’il avait fait à la cause qu’il avait embrassée, au moment où il descendait le cours du Rhin, avec Œcolampadc, pour se réfugier dans la ville de Bâle.
C’est évidemment là le but d’un petit écrit de Hutten, publié en allemand, dont aucun de ses biographes n’a pu préciser l’époque, et intitulé : Défense d'Ulrich de Hutten contre la fausse accusation portée contre lui, qu'il
Die
est ennemi de toute clergie et prêtrise, avec l'éclaircissement de quelques-uns de ses écrits (1), écrit qui peut servir à éclairer les principaux mobiles de sa conduite.
« Les courtisans et les mauvais clercs, y dit-il, lui ont donné le nom d’ennemi des prêtres, et ont répandu qu’il voulait soulever toute la noblesse et le commun peuple pour persécuter tous les prêtres et détruire toute religion , comme si le remède à la maladie devait être la mort du patient. » Hutten avoue que son écrit contre les papes ( Klag und vermahnung wider den Bapst), publié dans un instant de colère, lorsque les courtisans lui tendirent leurs premières embûches, a pu accréditer ce bruit (2). Mais il rappelle cependant qu’il y a soigneusement distingué les prêtres de bonnes mœurs , instruits dans les Écritures, et laissés dans les emplois subalternes, des nobles et riches ignorants en possession des hautes dignités; et, qu’en criant sus sur ceux-ci, il a conjuré d’honorer et de respecter les premiers. 11 proteste donc qu’il n’a jamais voulu et ne veut pas davantage encore la ruine de toute religion et la persécution de tous les clercs, « Ceux contre lesquels il s’est élevé, ce sont les oppresseurs de la chrétienté, de sa patrie surtout, c’est-à-dire les papes, les cardinaux, les légats et courtisans italiens qui appauvrissent l’Allemagne par leurs taxes sur les biens ecclésiastiques et sur la con-
(1) Op. Huit. 5. Eulschuldigung Ulrichs von Hutten wedcr etlicher unwahrkaftiger Ausgeben von liim , als sollt et weder aile Geistlickkeit und Prieslerschaft seyn, mit Erklarung etlicher seiner gcschriften.
(2) L. c. 418. Das ich nit aller Geistlichen Feind Scy, noch ru werden- V gcdacht.
science, et les prélats et moines nationaux qui consentent, pour en partager les profits, à se faire les instruments de la tyrannie romaine -, c’est la hiérarchie ecclésiastique en un mot (1). »
Mais qui lui a donné, à lui qui n'est ni théologien ni prêtre, de s’ériger en réformateur (2) ? Hutten avoue que cette mission lui convient moins qu’à un autre. « Mais pourquoi Dieu lui a-t-il donné une ame qui ressent aussi vivement la douleur commune ? 11 a attendu que de plus forts ou de plus dignes entreprissent cette œuvre ; il y a même invité l’empereur et les princes (3). Personne n’a voulu commencer , c’est alors qu’il a tenté d’y mettre la main : et ce n’est point là une tentative de révolte, mais un essai de délivrance (4). Il n’a point d’ailleurs fait œuvre de théologien ou de prêtre , ni disputé sur tel ou tel article de foi ; il a fait œuvre de patriote, il a réclamé au nom de l’intérêt, au nom de la liberté de la patrie (5), contre une servitude, contre des abus qui la ruinent et la corrompent; il n’a point voulu jeter dans les saintes Écritures un œil sacrilège , il a recherché, dans leurs enseignements sacrés, des
(1) L. c. 421. Wen ick in meiucn schriflen meinc und genannt haben » cille.
(2) L. c. 427. Warum ich raich sollichs mehr, dann ander leut’anlcrwinde.
(3) L. c. 429. Dass ich nit als Prediger hier, sonder alsein Rathgeber vormahne.
(4) L. c. 430. Ob mir sollich vormahnung olm' geheiss der oberkeit ru Ihun gcbiihr.
(5) L. e. 432. Und ob wer also darnider slreblen mat ht es nicht cin auft uhr gesrlioltcn sonder erlœsung von schmœlischem Gcfœngniss and unlcidlichen Bandcn genannt werden.
motifs nouveaux et plus puissants de soutenir sa cause.
» Il n’a d’autre espoir, i) le sait, que d’y perdre son patrimoine et peut-être sa vie. Accoutumé dès sa jeunesse à affronter la pauvreté, le besoin, la douleur, à la recherche des lettres , il les supportera plus facilement encore pour une plus noble cause. La vie , il ne la regrettera point s’il peut emporter au tombeau , avec l’honneur sain et sauf, la conscience de n’avoir fait de tort à aucun honnête homme, et l’espoir d’avoir jeté sur le sol de la patrie et de la chrétienté quelques semences de bien qui ne seront pas perdues, »
Mais au moins ne devait-il point en appeler aux armes, et exciter h verser le sang des oints du Seigneur (1)? « Ah ! il leur convient bien , après avoir longtemps dépouillé tout ce qui est du prêtre , s’écrie Hutten , de se retrancher maintenant dans les privilèges du sanctuaire et de vouloir, au nom du Dieu qu’ils ont abandonné, nous interdire de délivrer la patrie qu’ils oppriment. La guerre aussi peut être sainte, et l’effusion du sang, parfois nécessaire (2). Ne nous prêchent-ils pas, chaque année , pour nous extorquer de l’argent, il est vrai, la guerre contre les Turcs, comme ennemis du Christ? pourquoi ne la ferions -nous pas aussi aux ennemis de la vérité et de l’Évangile? Christ a établi deux états, a montré deux voies dans lesquelles le chrétien
(1) L. c. 433. Ob ich billich WalTen und wclir gegcn ibn' aïs geitslichen leulen anrufe.
(2) L. c. 434. Oder diewcil doch sie , tcrglich rufen, man soit weder die Turkcn, als Feind des Christlichen Glaubens kriegen, warum uns nit geziemc weder sie als Feind der gertlicben W arheit, des evangeleschen Gcsetzes gegcutwcUr zu bandein.
peut également se sanctifier, l’une parfaite, supérieure, où il ordonne de vendre ou de distribuer aux pauvres tout ce qu’on possède pour se sauver et servir d’exemple à tous, c’est la voie des clercs; l’autre, inférieure, où l’homme reste engagé dans les affaires et les intérêts de ce monde, et prend part à ses luttes, à ses combats même sanglants, c’est la voie des séculiers au bout de laquelle se trouve aussi le salut, s’ils ont toujours mis leur parole et leur épée au service d’une juste cause. Car le Christ ne nous a pas enlevé l’épée, en donnant le glaive de la parole divine à Pierre dont il faisait rentrer l’épée dans le fourreau (1).
» Mais en vérité, si les clercs ne veulent point être frappés de cette épée, il faudrait qu’eux-mêmes ne la tournassent pas contre nous, comme l’ont fait les anciens papes contre les empereurs allemands, comme l’a fait Jules II contre tous les souverains de l’Europe, et Léon X contre Luther et les restaurateurs de la parole divine, car alors nous sommes en droit de leur dire : Non, vous n’étes pas les oints du Seigneur dont il faut détourner la main ; c’est pour vous que le Christ a dit : Celui qui se sert de l’épée périra par l’épée ; c’est contre vous , qui ne voulez ni ne pouvez entendre la voix du Sei-
(1) L. c. 436. Christus bat zween stand , da ri mien wer scelig werden moegen , angezeigt , cicn volkommliclicn durinnen er uns Uiess , was wir baben verkaufen und es den Armcn getben, soit dieser stand von Iemand, sollt er fur walir von den Gcislichen vertreten werden. Nocti hatt er einen miltcl mœsigcn stand angezeigt , darinnen w irauch in wcltlidien gcbraucli
geschœften und zciUichen Gcbrauch wohl fahren mœgen Wœilcn sienun
nit mit Wcltlichem schwert berührt seyn, so «ter ifn'auck hillick, das sic under gut damit ungcschlagen lassen.
gneur , que le prophète Isaïe veut qu’on tourne l’épée. »
Telle est la défense habile , sinon péremptoire , que Hutten présenta , en entrant comme un proscrit dans la ville de Bâle. Hutten avait , il est vrai , distingué entre les bons et les mauvais clercs, entre les pieux et les voluptueux ; mais était-il bien sûr que l’incendie une fois allumé ne dévorerait point toute l’Église, comme l’avait dit Érasme? Pourrait -il arrêter la guerre aussi facilement qu’il l’avait excitée? Dieu a laissé aux séculiers l’usage de l’épée qui peut être légitime , et l’Église à tort avait aussi ceint le baudrier laïque. Mais la parole seule de Hutten, malgré l’empereur, malgré les princes, dans l’abandon des villes et des paysans, était-elle capable de légitimer la guerre contre l’Église? N’était-ce point une singulière façon pour le patriote impérialiste d’inaugurer la restauration de l’empire que de commencer par lui désobéir, et Hutten était-il bien venu k blâmer la papauté d’avoir abusé des armes spirituelles de la tradition dans des intérêts tout mondains, quand il faisait le même abus des livres saints, cette autorité toute nouvelle? Enfin Hutten offrait généreusement le sacrifice de son repos , de sa vie même , à l’intérêt de ce qu’il croyait la vérité ; mais dans le doute de l’avoir rencontrée , ne risquait-il pas aussi bien légèrement le repos , l’existence même de sa patrie?
La ville où s’était tenu le dernier concile, où les presses de Froben imprimaient encore tant de hardis écrits, offrit à Hutten une généreuse hospitalité; plusieurs magistrats, des personnages influents de la ville et d’autres en grand nombre vinrent le visiter, lui offrir des présents ; quelques-uns de scs adversaires même, ne
voyant en lui que le proscrit, lui tendirent la main (1).
Le plaidoyer de Hutten ne suffit cependant point à Érasme, alors aussi dans la ville de Bâle. On sait déjà ce qui s’était passé dans la dernière entrevue d’Érasme et de Hutten à Louvain, lorsque l’un, en 1520, venait assurer Charles V de son dévoûment à la foi chrétienne ainsi qu’à l’empire, et l’autre, au contraire, présenter à l’empereur des conseils et des remontrances qui furent assez mal reçus. Lorsque Hutten avait voulu confier à Érasme ses projets de guerre contre les Romains, celui-ci lui avait fait observer que, si l’entreprise était juste, elle était bien périlleuse avec un pape si puissant luimême, et soutenu par tant de princes; qu’en tout cas, il ne voulait point en entendre parler, désirant consacrer tout son temps aux études.
Depuis , le disciple et le maître s’étaient tous les jours éloignés davantage. Tandis que le chevalier tombait de la cour d’un prince ecclésiastique au château d’Ebernburg, et de l’empereur et des princes, en appelait aux chevaliers , aux villes , aux paysans , et laissait la plume pour l’épée, Érasme avait voulu arrêter, mais trop tard, la publication de ses lettres par Froben (1520); il avait fait sa paix avec les universités de Louvain et de Colo-
(1) IIulL Exsp. p. 315. Et cum lot per Germaniam civitates publiée, toi privatim boni viri , nullo neque periculi , neque invidiæ rnetu , optima fille bospiliuiuHuttcnocxbibeant, solus Erasmusest, qui et pcriculum propositum habeat, cl invidiam suslincrc bauil possiL — Et p. 7. Intérim senatus, nobis data publica fide , bospitio hctus accipit, bospitale quoquc munus offerens; ipsi magistralus abus super alium reverenter adeunt, multi omnium ordinem quasi certatiin irrucntes invisnnt , ctiam ex inimicis quidam rcdcuut in gratiam. Solus Erasmus clausum se doini tenet, etc., etc.
gne, et retranché l’éloge de llultcn de la seconde édition de ses Adages; il avait couru au-devant du légat Aléandre sur les bords du Rhin (1521), et, dans un entretien de trois heures, dissipé les soupçons, écarté les intentions menaçantes de celui-ci-, enfin, tout récemment (1522), il avait dédié au pape Adrien, d’abord peu favorablement disposé, le commentaire d’Arnobe sur les Psaumes. Sollicité maintenant par les princes et les dignitaires de l’Église à écrire contre les réformateurs , il avait autant de peine à se défendre contre ces instances qu’autrefois contre le zèle indiscret de scs anciens amis qui voulaient souvent l’entraîner trop loin à son gré.
Aussi, lorsque Érasme apprit de Henri de Eppendorf, un de ses disciples, l’arrivée de Hutten à Bâle, il s’informa avec intérêt de sa santé, de l'état de ses affaires ; il pria Eppendorf de lui faire ses offres de services, mais de chercher h le détourner doucement de venir le voir s’il n’avait d’autre but qu’une simple visite de politesse; Érasme craignait, il l’avoue lui-même, de donner de nouveaux prétextes à la malveillance, en recevant’un homme aussi compromis (1).
Hutten, qui s’était fait fort à Schelestadt, auprès de Beatus Rhenanus, de donner un peu de cœur à Érasme, essaya d’en obtenir une entrevue, en passant plusieurs fois devant ses fenêtres avec quelques-uns de ses amis, malgré la rigueur de la saison. Mais Érasme qui, tout en ne voulant pas blesser un ami, redoutait de recevoir avec le chevalier tout le cœur des évangélistes, lui lit dire, pour toute invitation, par Eppendorf, qu’après
(1) Sp. Er. p. 400. Si nihil esset nisi vulgaris consalutatio.
toul, il braverait bien encore l'opinion pour visiter Hutten, s’il pouvait supporter la chaleur du poêle qu’exigeait la santé de celui-ci, mais qu’il était prêt à le recevoir , si le chevalier malade pouvait supporter le froid de sa chambre où il aurait soin de faire un bon feu à la cheminée (1).
Obligé, peu de temps après, de quitter Bâle, sur l’invitation des magistrats qui craignaient que sa présence n’excitât quelque tumulte, il fit savoir seulement à Érasme, par Eppendorf, de la ville de Mulhouse, où il eut la consolation de voir le papisme solennellement abjuré , qu’il eut au moins à s’abstenir d’attaquer Luther, s’il voulait rester en bonne intelligence avec lui (2).
Mais la lecture d’une lettre d’Érasme à Laurin , chanoine de Bruges, envenima bientôt la querelle. Au milieu d’attaques contre la doctrine luthérienne, et de plaisanteries à l'endroit des réformateurs , se trouvaient ces mots : « Hutten a passé ici quelques jours : nous ne nous » sommes point fait visite; cependant, s’il était venu, » je n’aurais point refusé de voir un ancien ami , dont » j’aime encore l’heureux talent, et dont, après tbut, les » autres affaires ne me regardent point. Mais , comme » je ne puis supporter la chaleur du poêle qui lui est » nécessaire, la rencontre n’a pas eu lieu (3). »
(1) Huit. Exp. 343.
(2) Tel est, sur la cause de cette querelle, le récit le plus probable qu'on puisse tirer des témoignages souvent concordants de Hnttcn et d'Érasme. Voir le commencement de l 'Exp. Huit, et du Spong. Erasm.
(3) Ep. Er. I. 760. Fuit hic Hutteniis, paueorum dierum hospes, intérim, nec illc me adiit, nec ego ilium. Et lainen si me convcnisset , non repulissem Imminent a colloquio, veterem amicuin, et cujus ingenium mire felix ac festivum, etiam nunc non possum.
Les nouvelles que Hutten recevait de Bâle semblaient accréditer de plus en plus le bruit qu’Érasnie , cédant aux instances de souverains et de personnages puissants (i), s’apprêtait à déclarer ouvertement la guerre à Luther. La façon dont Érasme s’exprimait dans ses conversations et ses lettres particulières, à l’égard de Luther et des siens , n’était plus un mystère. Hutten , atteint personnellement par cette expression de générosité blessante qui couvrait une faiblesse, crut saisir dans le reste de la lettre les véritables sentiments d’Érasme à l’égard de la réforme ; il résolut de ne plus rien ménager : et ainsi commença, entre le nouveau Socrate et le moderne Alcibiade , une polémique curieuse , qui est comme le signal de la rupture de l’humaniste et des luthériens.
Sur les conseils d’Eppendorf et de Rlienanus, Érasme, dans une lettre qu’il écrivit au chevalier pour l’apaiser, l’exaspéra encore en lui demandant ce qu’il avait fait pour encourir l’inimitié d’un ancien ami, en l’engageant à ne pas jouer la partie d’Hogstraten et d’Egmondanus, à ne point laisser croire que, dans le triste état de ses affaires , proscrit , endetté , manquant de tout, il n’a plus maintenant d’autre gagne-pain; attendant au reste , disait-il , l’attaque de Hutten , en homme qui avait vu de semblables rencontres, et qui n’est point tout-k-fait manchot (2). »
Hutten, comme on peut facilement le conjecturer, lui
(1) Huit. Eip. p, 347. Cognovi quæ soleres in Lutberum et illi fa?entes quotidie disserere ; cl quod nibil dissimulantcr minareris calamum quoquc nobis, et solides adeo libros quibus scctam hanc pcrcclieres.
(2) Op. Huit. v. 333.
répondit une lettre assez violente, atrocissimam , dit Érasme ; bientôt forcé de fuir de la ville de Mul bouse, où les catholiques reprirent le dessus , apprenant à ce moment même la nouvelle de la mort de Seckingen à Landstuhl, il lança, plein de colère, son trait contre son ancien ami, avant de s’enfoncer dans la Suisse. Érasme chercha encore, vainement par une lettre, à parer le coup. Hutten lui répondit qu’il était trop tard , que le manuscrit était communiqué par quelques amis à l’imprimeur; qu’au reste il finirait la guerre, si Érasme pouvait étouffer la publication du libelle. Érasme prétend ne l’avoir point voulu, et avoir même offert l’argent nécessaire pour hâter l’impression de l’écrit dont il connaissait déjà lui-même et dont plusieurs connaissaient le contenu. Quoi qu’il en soit, Y Expostulalio ab Ulrico cum Erasmo Roterrodamo parut à Strasbourg probablement vers le commencement de juillet , et fut bientôt lue partout avec avidité.
Après avoir rappelé et qualifié le procédé d’Érasme envers un ami, un proscrit, lorsqu’il n’y avait aucun danger à faire pour lui ce que faisait toute la ville de Bâle, et relevé les blessantes et fausses excuses de la lettre à Laurin, Hutten rapproche ce fait particulier de toute la conduite d’Érasme , depuis que la lutte du xvie siècle a pris un caractère tous les jours plus grave. Son refus de voir Hutten, dont il craignait sans doute les franches explications , lui a été dicté , dit-il , par un sentiment qui inspire toute sa conduite; ses précautions, ses réticences calculées , ses conseils qui ne sont que des blâmes indirects à l’égard du parti évangélique ; ses avances au contraire, ses flatteries, ses apologies qui
qui sont de véritables rétractations , vis-à-vis des papistes; sentiment qui va faire bientôt de celui qui avait le plus rudement ébranlé la tyrannie romaine , le défenseur de tout ce qu’il avait maudit ou flagellé.
Quel est donc ce sentiment qui a fini par tourner Érasme contre lui-même? Hutten cherche à le deviner , serait-ce l’envie que lui inspire la renommée de Luther dont les enfants eux-mêmes apprennent à bégayer le nom? La crainte qui s’empare de lui maintenant que la lutte a passé de la théorie à la pratique, de la parole aux actions? La tentation des honneurs, des présents offerts par Adrien et Prierias? Hutten ne veut point croire à ces motifs malgré leur vraisemblance (1). La vraie raison , dit-il , c’est cette faiblesse de caractère naturelle à Érasme, qui le rend défiant de tout progrès, ennemi de tout ce qui trouble son repos, prompt à désespérer des grandes choses, désireux de s’accommoder à toutes les circonstances , à tous les changements ; c’est là le secret de toute la conduite d’Érasme, depuis que la cause de la réforme est devenue un péril (2).
Les preuves ne manquent point à Hutten , il les puise dans les écrits, dans les lettres, dans les démarches, dans les paroles mêmes d’Érasme. Au moment où les humanistes avaient commencé leurs attaques contre Hogstraten et les dominicains , Érasme avait maintes fois , dit-il, en présence de tous, tonné contre cette peste envoyée par les dieux irrités pour anéantir les lettres,
(1) Exp. Huit. 348. Sed dum intenlius adhuc considcro , visum est neutrum horutn salis esse ad hoc quod inquirebam.
(2) L. c. IUam animi parvitatem, quæ omnia fueillime times ac desperas, adeo diilisum rei hujus progressui.
et demandé un nouvel Hercule pour abattre celte hydre ; mais voici que Hogstraten et les siens , un instant ébranlés, se relèvent; Érasme aussitôt écrit à sa révérendissime Paternité en butte aux injustes invectives de Reuchlin, d’Hermann de Busch et de Hutten. Il avait applaudi d’abord à l'apparition des Lettres des Obscuranlins, et copié quelques-unes d’elles , pour les envoyer à ses amis d’Angleterre et de France. Mais il apprend qu'Hogstratcn , après la condamnation de Reuchlin , se prépare à l’accuser lui-méme d’hérésie ; il écrit aussitôt au grand inquisiteur , non-seulement pour éloigner tout soupçon de complicité dans celte œuvre , mais pour en attaquer les auteurs (1).
Autrefois, il n’avait pas eu d’expressions assez fortes, de satire assez amère , contre tous les ennemis des bonnes études et du véritable évangile , contre les universités de Louvain et de Cologne , ces nids d’oiseaux voraces ; contre la curie , cette sentine de tous les abus et de tous les vices ; contre les personnes même, contre Lee et Latomus, ces ânes arrogants ; contre Glapion, le plus rusé des renards ; contre Aléandre , ce Sinon , ce juif, cet artisan de ruse , qu’il ne fallait pas laisser sortir vivant de l’Allemagne ; contre la papauté elle- même. Autrefois, tous les éloges d’Érasme étaient pour les humanistes ; il défendait Reuchlin, il écrivait en faveur de Luther à l’archevêque de Mayence, il louait la veine de Hutten môme. Mais, depuis que la papauté a commencé à lancer ses bulles de proscriptions, depuis qu’ Aléandre a été envoyé en Allemagne pour procéder contre les
(1) Huit. Exp. 358 cl sqq.
hérétiques, et que le pape Adrien est monté sur le trône pontifical , en annonçant l’intention de saisir d’abord Érasme, cause de tout le mal, tout est bien changé. Les académies de Louvain et de Cologne sont presque des Athènes, la curie est la sainte église catholique, Edouard Lée et Latomus sont de grands théologiens , Glapion un honnête homme, Aléandre le prince de la trilingue érudition, Rome le siège de la chrétienté, auquel Érasme ne manquera jamais, et Adrien le restaurateur de l’Église ; Au contraire, Érasme rabaisse Reuchlin, qu’on avait osé comparer à lui ; il le calomnie même ; il ne peut souffrir l’arrogance et les invectives de Luther, et il ne fait pas à Hutten l’honneur de le recevoir chez lui.
Hutten ici triomphait aisément. Rien de plus aisé, on le sait , les circonstances étant changées , de mettre en opposition les paroles et les actes d’un homme qu’on veut attaquer. Érasme d’ailleurs prêtait le flanc à celte facile guerre; tout libre penseur qu’il fût, il ne s’était jamais donné pour un héros; il ne se sentait point , disaitil lui-même, le courage d’un martyr. Il aimait à dire, à répandre la vérité , mais il n’avait point pris pour devise le Vitam impendere vero !
Le chevalier qui, dans l’intérêt de ce qu’il appelait la vérité, eût, comme dit Herder, bouleversé un monde, poursuit Érasme plus vigoureusement, en lui prédisant que cette faiblesse de caractère ne lui permettra pas de rester sur la limite où elle l’a placé, mais le jettera bientôt dans le camp ennemi. Il le montre sollicité déjà, comme il s’en vante dans toutes ses lettres, par Caraccioli, Aléandre, Glapion , le prince Georges de Misnie , le pape et l’empereur, tout prêt à écrire contre Luther. Il
dépeint le magnifique triomphe qu’on prépare au vengcar de la foi catholique, au vainqueur des hérétiques , au nouveau Camille qui rétablira la fortune chancelante de Rome, et fait voir Érasme ébranlé par la crainte, ébloui par les promesses, tenté par l’entreprise impossible de restaurer ce qu’il a renversé, se défendant comme un homme prêt à céder. « Que dis-je? ajoute Hutten, il n’hésite plus, il a donné des gages à l’ennemi, rompu la paix avec nous ; et partout on entend répéter ces paroles : Érasme s’est vendu au pontife romain (1). »
Après avoir dépeint ainsi le caractère d’Érasme, et lui avoir assigné sa véritable place, Hutten essaie de l’arrêter encore en lui faisant peser le fardeau dont il veut charger ses épaules, et en réfutant les raisons qu’il peut alléguer pour sa justifier sa conduite. « Il n’a pas songé, selon lui, à ce qu’il faudrait faire : prouver, l’Écriture à la main, que Rome est l’Église universelle, apostolique ; que le pape est le chef de l’Église , tout puissant pour interpréter, changer, torturer la parole du Christ; infaillible, quelque vicieux qu’il soit; élevé au-dessus de tous les souverains, préposé à la surveillance de tous les trônes. Voilà ce qu’il lui faudra tenter , et cela dans un âge où il est difficile de chercher des sentiers nouveaux, et plus prudent de recueillir les doux fruits d’une gloire acquise que de songer à en conquérir une nouvelle et peut-être une amère. Mais il a pour lui, dit-il, l’antiquité, l’universalité de la foi romaine; l’antiquité, il n’y a point prescription contre l’erreur; l'universalité, l’Asie, la Grèce, ont toujours protesté contre
(1) Huit. Exp. Erasmus pontiflei romanosc dedidit ; p. 369 cl sqq.
elle. — Les luthériens lui accorderont au moins, en chose si grave, de prendre l’avis de tant d’hommes éclairés, éprouvés? Quoi! n’a-t-il point en lui-même son propre conseil, sa raison? Et d’où vient subitement au savant, au fier Érasme, cette impéritie, cette timidité toute nouvelle (1)?
Mais Érasme n’approuve point les formes arrogantes, les emportements et les nouveautés théologiques de Luther, Ici Hutten touche du doigt le point le plus délicat , et serre Érasme de près, en même temps qu’il fait connaître la valeur et les limites de l’autorité de Luther. Il n’est pas non plus luthérien , dit-il, et n’aime point à s’entendre appeler de ce nom (2). Mais est-ce pour ses opinions nouvelles sur le libre arbitre et sur les sacrements que le pape et la curie poursuivent Luther? Non ! c’est parce qu’il a, sinon le premier, au moins avec le plus de puissance, résisté à la tyrannie pontificale, rendu à l’Évangile sa véritable place, affranchi la foi des sanctions humaines et démasqué toutes les superstitieuses inventions de Rome. « Eh bien ! c’est parce qu’avant lui, sinon aussi bien, ajoute-t-il, j’ai fait la même chose; c’est parce qu’il est d’un bon citoyen d’être utile à la patrie, et d’un bon chrétien de confesser la vérité au péril de sa vie , que j’accepte ce nom , puisqu’il est maintenant
(J) L. c. 373 et sqq. Unde hæc igitur ex tanta nuper pradentia, subito imperiUa tibi ? Unde ruditas ?
(2) L. c. Nec me ipse lutlieranum dico, aut ab aliis dici libenter audio.
Scd quid est in Luthero quod maxime improbet romanus pontifex ? Quod
quæ ego, quia et priusquam ille inciperet, egressus suni, quouiamque
malo me dici lutlieranum , quam oflicium dcscrerc.
celui des ouvriers de la même œuvre. Je irai point eu Luther pour maître, je ne suis d'aucune faction; mais j’aime mieux m’entendre appeler luthérien que d’être soupçonné de faire défaut à une cause honnête. Et, en ce sens, toi qui as ouvert la voie, avant que le monde connût le nom de Luther et le mien , ou il faut brûler tous tes livres ou te résoudre à passer aussi comme nous tous pour un luthérien (I). »
Restaient les deux dernières, les deux plus graves objections qu’ Érasme opposât aux écrits et aux actes de Hulten : il ne faut pas toujours dire la vérité ni d’une certaine manière. Le temps, les circonstances ne la comportent point. Enfin , fût-il permis de dire toujours toute vérité, il ne faut jamais appeler la violence à son aide.
Ilutten ne se laisse point arrêter par ces objections ; il n’était point homme à comprendre les tempéraments que demande le vrai lui-même, « Quoi! s’écrie-t-il, il ne faudrait pas confesser toujours la vérité pour laquelle le Christ a donné l’exemple de mourir ! Parole sacrilège , qu’il faudrait te faire rentrer dans la gorge (2)! «L’habitude déjà très-répandue de s’autoriser de toutes les paroles de l’Écriture pour faire , au nom de Dieu , ce qui est contre jui, funeste exemple donné d’ailleurs par les successeurs du Christ et maintenant tourné contre eux , ne laisse pas Ilutten sans argument pour soutenir la cause de la guerre. « Enseigne-moi, dit-il, une autre voie par où la vérité puisse conquérir son droit ; le Christ a
(1) !.. c. 375. At vcl aboleri maximal» tuorum iibrorum partem , vd censeberis et tu faction» bac....
(2) L. c. 376. Quam tuam sacrilcgam voeem in jugulum recogi oportuit.
d’ailleurs annoncé qu’il serait fait beaucoup de guerres en son nom. »
Hutten considère enfin les raisons d’Érasme comme autant de subterfuges pour préparer sa désertion , et il le pousse à faire ce pas par ces dernières paroles : « Franchis donc la limite fatale. Tu as flotté jusqu’ici entre les deux partis : passe au vainqueur. Ils te l’ont dit , toi seul nous soutenais ; sans toi , nous ne serons plus rien. C’est en vain que tu résistes -, leurs applaudissements , leurs flatteries , leurs présents peut- être , t’entraînent. Tu es à eux bon gré mal gré , instrument - utile entre leurs mains , mais jamais aimé , jamais pardonné ; car, si tu combats parmi nos adversaires, tes livres, et les meilleurs, sont avec nous. Quoi que tu fasses, tu nous as tous suscités ; et, dans le camp ennemi, encore avec nous, tu combattras contre toi-même, d’autant plus faible et plus à plaindre que tu auras affaire à la meilleure partie de toi , et que ton ambition luttera contre ta vertu ( 1 ) ! »
Soyons justes : il appartient à un ennemi, parmi les mille motifs qui déterminent la conduite d'un homme et même la moindre de ses actions , de découvrir et de signaler la part de la faiblesse ou de l’égoïsme -, la mission de l’historien, plus équitable et plus douce, est de rechercher et de mettre au jour celle de la conviction et du désintéressement. Érasme était avant tout , mais avec infiniment plus de science et d’esprit que ses contempo-
(1) h. c. 383. Neque tu minus a nostra nunc parte stas , postquam ad illos dcscivisti. Vel invite te , auxilia abs 1c sunt in bis castris , libri lui , mdiorcs illis, quos scribes postea.
rains, ce qu’on appelait au commencement du xvic siècle un humaniste. Dans l'affaissement général de la foi catholique à cette époque, sa raison s’était éveillée au contact de l’antiquité ressuscitée ; depuis , il l’avait vouée avec ardeur aux progrès de la science profane et sacrée , écartant avec la satire, dans le présent, les ennemis opiniâtres des lettres ou les partisans de la fausse érudition , pour relever dans le passé l’édifice de la vraie science. C’est ainsi que, dans les lettres sacrées, il avait commencé les travaux de \' Exégèse, pour préparer, par la restauration de la science défigurée , celle de la foi éteinte ; et que maintenant encore il se contentait de paraphraser l’Écriture , laissant au temps , aidé des travaux humains, le soin de déterminer précisément par les données mêmes de la science la nature de la foi.
Mais voici qu’au moment où le savant avec sa raison discutait, commentait, paraphrasait les textes, un moine tire prématurément des premiers essais de la science renouvelée une foi nouvelle , pour l'offrir aux consciences avides où l’ancienne était morte ; puis , qu’un chevalier rêve pour sa patrie et lui prépare, les armes à la main, sur les ruines d’un gouvernement ébranlé par sa base religieuse , une constitution nouvelle appropriée à la nouvelle foi. Érasme, étonné à l’entreprise du premier, qui le menait sur un terrain inconnu , trembla à celle du second, dont il ne pouvait d’ailleurs, comme étranger, comme Hollandais, partager les passions politiques. Tenté d’établir un lien logique entre le chevalier et le moine, entre la révolte politique et la révolte religieuse, ami du repos et de la paix , par le besoin de ses études autant que par tempérament, il voulut se soustraire
également à l’alliance de ceux qu’il avait suscités et au au pouvoir de ceux qu’il avait combattus, décidé à se maintenir toujours entre les deux partis opposés, sur le domaine de la science et de la raison ; position difficile à garder dans un temps où les passions religieuses commençaient à renaître. Entre les hommes de la foi nouvelle, dont les pièges, les caresses cherchaient à l’entraîner, parce qu’ils le croyaient avec eux ; entre les menaces et les offres des soutiens de l’ancienne foi , qui usaient de leur puissance pour l’intimider et le gagner, Érasme crut d’abord pouvoir abriter son indépendance philosophique et son repos nécessaire à la science, là où il trouvait sinon la perfection , au moins les garanties de l’ordre ancien et d’une autorité établie ; mais il s’aperçut bientôt de son erreur. Poursuivi par les attaques de ceux qu’il semblait abandonner , obligé de donner des gages à ceux qui le recueillaient , assez clairvoyant d’ailleurs pour distinguer le côté faible de la nouvelle Église, comme il avait vu celui de l’ancienne, les écarts de Luther et ceux plus grands encore de ses disciples , comme il avait vu auparavant les abus et les vices de Rome , il se sentait tous les jours entraîné davantage par conviction autant que par position , non pas à renier son passé , mais à retourner ses attaques , de la corruption et de la décadence du principe de l’autorité , contre les écarts et les excès de l’esprit de révolution.
L’attaque de Hutten , en ajoutant à tous les autres motifs d’Érasme celui de la passion , décida sans doute le philosophe de Rotterdam à franchir le dernier pas.
Les lettres qu’il écrivit , à la lecture d’un libelle si direct et si violent , témoignent d’une colère , d’un
ressentiment dont il eût mieux fait peut-être de réprimer l’expression. « Jamais rien de plus impudent, de plus grossier , de plus odieux , dit-il à Pirkheimer , n’a été écrit par un homme qui n’a plus rien à perdre. » A l’entendre , Hutten n’a voulu , ainsi qu’Eppendorf , que lui escroquer de l’argent par la crainte , ou vivre de calomnie. 11 cherche à se justifier auprès de Mélanehton , en disant qu’il ne pouvait recevoir dans sa maison, le chevalier fanfaron (gloriosum militent cum sua scabie ) , et tout le chœur des évangélistes.
Lorsqu’il apprend que Hutten , cherchant un nid pour mourir, ainsi qu’il s’exprimait quelque part dans son ressentiment , avait trouvé un asile dans la ville de Zurich, auprès de Zwingle (1), il le dénonce dans une lettre aux magistrats de Zurich et à Zwingle, comme un homme dangereux à la cause évangélique, aux bonnes études et à la moralité publique (2).
Sans ménagements pour tous ceux qui peuvent avoir pris part, même de loin, à cette affaire , il signale dans deux lettres successives, au grand conseil de Strasbourg, l'imprimeur du libelle de Hutten , Schott , comme coupable de compromettre par ses odieuses publications la tranquillité de la ville et la cause de l’Évangile ; il écrit à llédion, qui invoque la miséricorde du sénat de Strasbourg en faveur de la pauvreté de l'imprimeur , que celui-ci aurait dû plutôt envoyer ses enfants mendier ou
(1) L. c. p. 817. Ille chorus titulo evangeücormn. — Nidum aliquem ubi moreretur.
(2) Schreibcn des Erasmcs. Op. Huit. t. 5. p. 897 , ainsi que la défense do Hutten.
Tendre les charmes de sa femme , que de souiller ainsi le pain qu’il leur donne à manger. Enfin , après avoir hésité assez longtemps, il se décide, en qualité d’ancien ami , h faire à Hutten l’honneur de lui répondre , et d’éponger lui-même ses éclaboussures ( spongia Erasmi adversw adspergines Hulteni).
Érasme examine d’abord les motifs de l’attaque d’un ancien ami, et il en fait assez bon marché. Il n’a pas été rendre visite h Hutten , dit-il ; mais qui a jamais vu Érasme sortir de chez lui en hiver, salutandi gralia (1)? 11 a fait prier Hutten de ne point augmenter, en le venant voir , les périls dont il est déjà entouré ; mais , après tout , il n’a point refusé de le recevoir ; c’était déjà beaucoup risquer , dans l’état où étaient les affaires de Hutten et les siennes. N’aurait-on point su à Rome , en Espagne , en Angleterre , en Brabant , qu’Érasme avait eu une entrevue avec le compagnon de Seckingen ? Hutten n’aurait-il pas dû lui-même épargner ce péril à Érasme? Quant à la lettre à Laurin , parmi les raisons qui l’ont empêché de voir Hutten , il a mentionné seulement la moins défavorable, minime odiosam.
Érasme met plus de soin à se défendre du reproche de versatilité et de faiblesse que lui a fait Hutten. Il affaiblit d’abord la part qu’il a prise autrefois à la guerre contre l’Église. 11 n’a jamais , dit-il , pensé ou écrit sérieusement tout ce que Hutten rapporte, contre Hogstraten , les universités de Louvain , de Cologne , et les Frères prêcheurs ; contre ses ennemis, contre Aléandre,
(1) Erasin. Sp. 411 . Quis unquam vidit Erasmum hruniæ tcmporc, salulamli gratin , pro<lirc doino ?
l’Église et la papauté. 11 l’avoue : il a donné des enencouragements aux lettres en louant Reuchlin , Hutten même et beaucoup d’autres humanistes. Hé bien ! il est prêt encore à louer Reuchlin ; quant à Hutten, il en avait mieux auguré , cela est vrai. Dans les luttes des humanistes et des dominicains , au lieu d’exciter les premiers, il les a toujours engagés à la modération, comme il l’a bien prouvé en arrêtant deux ans la publication du Triumphus Capnionis. S’il a pu louer autrefois Luther, il n’a jamais approuvé toutes ses opinions -, il a condamné les vices des Romains , les abus de la curie , mais non l’Église et la papauté. Hutten a pris des propos de table et quelques lettres écrites dans l’intimité ou sous quelque influence particulière , pour l’expression réelle de la pensée d’Érasme. A table , il s’en confesse , il a le défaut d’aimer à plaisanter et de ne point savoir retenir sa langue (1) : ce n’est point à Hutten à le lui reprocher. Érasme ne lui a-t-il point une fois demandé quand il pendrait Hogstraten, et celui-ci ne lui a-t-il pas répondu : bientôt ? Quant à ses lettres , pour en conclure les opinions de l’écrivain , il faudrait les produire toutes et tenir compte , pour quelques-unes , des embarras d’un homme qui a une correspondance si étendue et qui est bien obligé d’adapter une chaussure à chaque pied.
Des brouillons, dit-il assez cruellement, quoique avec quelque vérité, ont cherché à l’entraîner dans la faction de Luther , semblables à ces noyés qui s’attrapent où
(1) L. c. 417. sqq. In conviviis aut confabulationibus amicorum nugor , quidquid in buccam venit , sa:pe libcrius quam expcdit. F.t hoc mihi vitium est maximum , etc., etc.
ils peuvent , au risque d’entraîner avec eux ceux qu’ils saisissent ; il a dû faire connaître à Hogstraten , aux universités , à Aléandre , au pape , sa véritable façon de penser. Il n’a jamais aimé le grand inquisiteur ; mais, dans l’intérêt de ses études , il n’a point voulu avoir querelle avec lui. D’ailleurs , ne lui est-il plus permis de louer les ordres des mendiants , les universités , parce qu’ils renferment quelques mauvais moines , ou quelques ignorants? Autant vaudrait détester la chrétienté , parce qu’il y a de mauvais chrétiens. Ne peut-il pas rendre son estime , ses éloges à Latomus et à Lee, ayant fait la paix avec eux ? Érasme permet à Hutten de haïr et d’injurier qui il lui plaît ; il n’a pas juré de n’avoir jamais d’autre ami et d’autre ennemi que ceux de Hutten (t). Il était , il est vrai , fort mal disposé contre le légat Aléandre , qui voulait le confondre dans la persécution contre Luther ; mais il a eu avec lui un entretien de trois heures , dans lequel il s’est lavé de tout reproche d’hérésie , de toute complicité avec Luther ; et ils ont fait la paix. EnfiD , n’ayant jamais relevé que des abus , des vices regrettables dans la papauté , il peut bien saluer avec joie un pape qui les fera disparaître.
Après avoir, comme on le voit, non sans quelque peine, expliqué, justifié les variations, les contradictions que Hutten lui a reprochées , Érasme profile de l’occasion pour prendre une position nette et décisive entre l’Église et ses ennemis , puisque Hutten l’y a forcé.
(i) L. c. 422. An ego talc fœdus cum Hutteno unquam inii , qualc soient reges , ne cum quoquam jungerem atniciüum , qui cum ipse Uabcret bcllum.
« Comment, dit-il, aurait-il quitté le parti des luthériens? il n’a jamais fait cause commune avec eux ; comment chercherait-il à rentrer dans le giron de l’Église? il n’en est jamais sorti. Il y a trois ans , il a déjà dit dans les Colloques familiers , qu’il n’était point avec Luther ; cependant il. a quitté le Brabant, depuis deux ans, pour se soustraire à ceux qui voulaient le forcer à écrire contre lui.
» Mais Hutten lui reproche de douter que l’Esprit-Saint parle par la bouche de Luther et puisse s’allier avec tant de violence et d’amertume ; il l’accuse d’être prêt à écrire contre le moine Augustin. Érasme l’avoue , il doute encore de l’inspiration de Luther; et, s’il se trompe, il prie le Christ de favoriser l’entreprise du moine (1). Après cela, s’il est disposé à discuter sans passion sur l’Évangile avec Luther , le mal est-il si grand ? Luther et l’Évangile n’y pourraient-ils point gagner (2)? Luther n’aimerait-il point mieux d’ailleurs avoir Érasme pour adversaire que Hutten pour soutien (3).
» Mais il écrira en faveur du Saint-Siège, auquel il a promis de ne jamais manquer. Qu’y a-t-il donc là de si répréhensible ? 11 restera fidèle au Saint-Siège , cela ne veut pas dire qu’il défendra la tyrannie , protégera tous les abus. Il ne manquera point au Saint-Siège, tant que celui-ci ne manquera point à la gloire du Christ.
(1 ) L. c. 444. Et inter araicos dolcns aliquotics dixil me dubitare de spirilu illius.... 449. Quod si Lutberus spiritu Chrisli ducitur, precor ut Cbristus benc fortunet quod agit.
(2) L. c. Si doctrina illius sincera est , per conlradictioncm , velut igné purgata , tnagis elucescet.
(3) L. c. Erasruum adversarium , quain Huttenum propugnatorem. 444.
Dans cette époque de trouble , au milieu de tous les dangers qui ont menacé sa réputation et sa vie, Érasme a toujours pris soin de se conduire de façon k n’exciter aucun trouble , k refuser son concours k tous ceux qu’il n’approuvait point , et cependant k ne trahir nulle part la vérité évangélique (1). D’un côté , il voit l'antiquité de la tradition, qui vaut bien la parole de Hutten ; l’infaillibilité pontificale , qui vaut bien celle de Luther ; l’autorité , chose excellente et qu’il faudrait créer , si le Saint-Siège ne la tenait de Pierre (2) ; de l’autre, il voit un homme dont il doute, et, au-dessous de lui, une faction composée d’hommes unis par la même haine contre Rome, mais sur le reste entièrement différents, divisés même, car si les uns appuient Luther pour obtenir la ruine de la tyrannie romaine, la réforme du clergé, l’affranchissement des consciences; les autres, hommes de trouble et de rapines, n’ayant rien k perdre, abusent de son nom pour rejeter tout espèce de frein ; en vérité, le doute est permis en pareille occurrence. S’il cherche maintemant les causes de ce schisme, il rencontre les mêmes raisons de s’abstenir. Il s’agit en effet de savoir si le Saint-Siège vient du Christ, si la confession est dans l’Évangile, si le libre arbitre ou la grâce conduisent au salut , si les œuvres de l’homme peuvent être bonnes et
(1) L. c. 443. In tantis rcrum tumultibus , in tantis etiam periculis et famæ et vitæ ita moderatus smnmea consilia , ut nee tnmultus auclorcssem, nec causant quæ milii non probabatur, nee cvangelicam veritatem alicubi prodcrcm.
(2) L. c. litrum sanctius est sequi autoritatem pontificis romani , an sequi autoritatem Hulteni ?... Quin etiam si ponliBds non esset à Cbristo, tamen expediret unum esse qui cæteris autoritatc prœcmineret ; p. 459.
si la messe est un sacrifice; toutes choses dont il vaudrait mieux soustraire la connaissance au vulgaire et qui d’ailleurs ne sont point articles de foi! S’il lui fallait se prononcer , il serait bien embarrassé. Quelle que fût l'opinion qu’il condamnât pour approuver l’autre, il proscrirait beaucoup de bon pour adopter bien des choses qu’il ne comprend pas. Tenterait-il de faire justice distributive, il se mettrait les deux partis sur les bras. Pour ces questions scolastiques d’ailleurs, il ne voudrait point arracher la vie à un autre, ni donner la sienne. Prêt à mourir pour le Christ, il ne veut point être martyr de Luther‘(l).
» Il restera donc fidèle à lui-même, dévoué à la cause des lettres, préparant une théologie plus simple, plus vraie, ainsi qu’il fait actuellement dans ses Paraphrases (2), désirant, il l’avoue, dans l’intérêt de son repos, non de son bonheur, l’amitié des puissants et des bons, et décidé à conserver dans scs travaux le calme de son âme à l’approche du moment où il paraîtra devant le tribunal du Christ. Si c’est là être faible , il préfère cette faiblesse à celle de Hutten qui se cache au fond de la Suisse au lieu d’aller à Rome s’offrir au martyre. Si c’est rechercher la faveur des puissants, il ne trouve pas cela si coupable que d’emprunter pour ne jamais rendre , d’extorquer par menaces à ceux qui ne sont pas prê-
(1) L. c. Si totum Lutheram damnent , video cui parti addam animos , et quantum bonorum obruam ; si totum probem , primum fecero arroganter , qui probem quæ forte non intelligo. Si divisera sententiam , utrique parti quædam tribuens , quædam adimens, etc., etc.
(2) L. c. Proveho bonas litteras , simpliciorem , sinceriorem thcologiam. •... Paraphrases meditor , etc. etc. passim.
leurs , ou de détrousser les passants sur les grands chemins. Si c’est se laisser corrompre par les présents du pape ou de l’empereur , cela n’est pas plus honteux que de voir un chevalier aux gages de l’inquisiteur Hogstraten ou d’uu imprimeur endetté. »
Érasme eut pu épargner à la bonté de sa cause et à la misère d’un proscrit ces dernières injures. Hutten, loin d’y pouvoir répondre , n’eut pas le temps de les lire. Arrivé à Zurich , auprès de Zwingle , il y rencontrait , malgré les lettres de son ennemi, un favorable accueil, et un bien meilleur témoignage du réformateur suisse qui demandait à Pirkeimer « si c’était bien là ce terrible Hutten, ce destructeur, qu’il voyait si affable pour le commun peuple et les petits enfants; si cette bouche, où respirait la douceur, avait bien pu souffler sur les papistes un tel orage. »
Mais les dernières infortunes de Hutten avaient achevé d’épuiser sa constitution. Envoyé par Zwingle auprès du pasteur et médecin Schnegg, dans l’île d’Ulfnau, sur le lac de Zurich, il y succomba bientôt, en promettant encore à son ami Eoban Hesse un dernier livre contre les tyrans, t'n tyrannos , pour faire la postérité juge entre lui et ses ennemis (29 août 1523).
L’impression de la réponse d’Érasme n’était pas encore terminée (1). Au risque de paraître, comme il le dit luimême , disputer le cadavre de son ennemi aux vers , Érasme la fit achever et répandre. « J’aurais voulu ,
(1) Hutten mourut le 29 août 1523. — Erasme avoue lui-méme que l'impression ne fut achevée que le 3 septembre ; mais il soutient que le bruit de la mort de Hutten n’était pas arrivé jusqu'à Bàle ce jour-là.
écrivit Luther à ce propos, que Hutten n’eût point attaqué; j’aurais mieux aimé encore qu’Érasme n’eût pas répondu. Si c’est là se défendre , qu’est-ce que calomnier ( 1 ) ? » Zwingle, Bucer, OEcolampade , Albert Érasme, Othon de Brunfels, prirent la défense du chevalier (2). Érasme s’anima de plus en plus, fît faire en moins de deux mois trois éditions de sa réponse, et les fit précéder de préfaces où il enchérit sur les reproches les plus sanglants qu’il avait faits au chevalier (3). Ce qui est plus grave , il échangea à ce propos, avec Luther, deux lettres qui sont le prélude d’une guerre plus sérieuse (4).
(!) Voir Mart. Luther, ad N. amicum epistola. Op. Hotteni , p. 564. t. 5.
(2) VoirOp. Huit. t. 5. Ott. Brunf. resp, ad Spong. Erasm. et Erasmi Albert judicium.
(3) V. la préface intitulée : Erasmus candido Icctori. T. 5, p. 591.
(4) V. Op. Huit. t. 5, ces deux lettres.