‹ Ultima verbaChapitre 1 sur 32 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN

Univers/^-

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous pays. Comriaht by Hachette and C ^9^4.

ClIAPITKi: PHK.MIKU L'Anabase de Xénophon ' .

M. le premier président Cunisset-Carnot nous a présenté Xénophon comme l'ancêtre le plus illustre des chasseurs d'aujourd'hui. Le colonel Arthur Boucher lui assigne un rôle plus important encore ; il le fait monter en grade dans la hiérarchie des grands hommes en considérant la Retraite des Dix mille comme le bréviaire du commandement. Il est difficile, en etîet, d'imaginer plus de difficultés que n'en rencontrèrent les chefs des Grecs, lorsque après la bataille de Counaxa ils eurent à ramener leurs soldats du fond de l'Asie à travers des populations hostiles, des

1. Par le colonel Arthur Boucher. 1 vol. grand in-8°. Paris, Berger-Levrault, 1913.

LLTIMA VERBA

montagnes et des rivières inconnues d'eux. S'ils triomphèrent de ces obstacles, ils le durent dans une certaine mesure à la qualité de leurs troupes, mais plus encore au génie de celui qui les commandait. Xénoplion, fort peu connu au commencement de la campagne, qui n'avait même aucun grade dans l'armée, y apportait néanmoins une grande force morale, les leçons de son maître Socrate. Quand vinrent les jours difficiles se révélèrent chez lui une hauteur de vues et une fermeté d'àme qui le mirent au premier rang. On voit dans Homère l'action qu'exerce l'éloquence sur une race intelligente et fîère. Les paroles d" Ulysse sont souvent décisives. H y a chez tout Grec éclairé un respect instinctif de la force du raisonnement et de l'habileté oratoire. Ce peuple d'artistes et de penseurs, qui place au-dessus de tout les dons de l'intelligence, applaudit inévitablement aux idées philosophiques exprimées dans un beau langage.

C'est par ses discours que Xénophon agit sur les liommes, et c'est là qu'apparaît la valeur morale et militaire de sa doctrine. Elle lui fournit, à chaque détour du chemin, les arguments

r. ANARASK. 1)K Xf^NOIMION II

les plus proju'cs à (înllaniiiier les courages. Il a pour premier principe (ju'à la guerre ce n'esl ni le nombre ni la force (jui donnenl la victoire. La victoires appai'lienl nécessairement aux plus braves. Les victorieux seront ceux (jui exécutent les ordres de leur cbef au plus fort de la mêlée et (jui, entraînés par lui, abordent résolument l'adversaire. OEuvre après tout facile si l'on commande à des Lacédémoniens qui obéissent à la loi, auxquels la loi ordonne de rester fermes dans le rang, de vaincre ou de mourir. Parmi les Grecs qui ont suivi Cyrus, il y a des hommes de cette trempe, obéissants et disciplinés. Mais d'autres se considèrent comme des citoyens libres, peu disposés à l'obéissance passive et se permettent même de juger leurs chefs avant de les suivre. C'est pour ceux-là, pour les hésitants et les indépendants, que le chef a besoin de déployer en toutes circonstances des qualités supérieures. Les raisonneurs ne le suivront que s'il leur démontre qu'il est à la fois plus intelligent, plus capable de commander et meilleur que les autres. Il sera en bonne posture auprès d'eux s'il connaît mieux que personne son métier de soldat. Les plus résistants s'inclineront lorsqu'il aura donné les preuves indiscutables de sa compétence.

Cette compétence toute seule ne suffirait pa§ à le rendre populaire s'il n'y ajoutait ce qui gagne les cœurs : la bonté. En même temps qu'il se fait comprendre et apprécier de tous par la supériorité de son intelligence, il doit se faire aimer. Il y réussira si rien de ce qui touche la vie du soldat : fatigues, soufTrances, dangers, ne le laisse indifférent. Est-il obligé d'imposer à ses troupes des travaux ou des privations, il faut qu'il se les impose à lui-même et que, s'il s'agit de supporter la chaleur, le froid, les longues marches dans les pays difficiles, il s'épargne moins que les plus humbles d'entre eux. Ceux qui l'auront vu le premier à la peine comprendront qu'il leur demande de le suivre au moment du danger. Encore est-il nécessaire qu'ils soient bien convaincus que leur général fera tout ce qu'il pourra pour réduire ce danger au minimum. Ils le croiront lorsqu'il les aura pénétrés de l'idée qu'il n'y a rien de plus précieux pour lui que la vie du soldat. Ils attendent de lui qu'on ne les expose à aucun péril sans nécessité et que le jour oij on leur demande le suprême effort, ce soit pour sauver l'honneur et la réputation des armes grecques. En face des barbares qu'il méprise, l'orgueil du Grec est toujours tendu. H désire assurément qu'on ménage sa

n'anauask dk xi^indimion .".

vie, mais à condition (\uv le p.ilririKjJFic <lr «^Hoirc (le la nation n'en soit pas diminue. Tous m sont restés aux glorieux souvenii's de Salamine et do Marathon, ils n'accepteraient rien qui les Ht déchoir de la renommée (|ue la race grecque a conquise dans le monde.

On a donc sur eux un moyen d'action assuré en leur parlant de leur gloire. Us feront les eflbrts les plus généreux pour rester dignes de leurs ancêtres. L'art du chef sera de toucher cette corde le jour du combat et d'exalter ainsi le courage des combattants jusqu'au paroxysme. Ils seront certainement entraînés et fanatisés par lui s'il leur démontre que tout a été prévu pour leur procurer la victoire sans leur demander de sacrifices inutiles. Le bon général a besoin qu'on lui fasse confiance sur deux points : le but qu'il poursuit et les moyens qu'il emploie. Le jour oii il aura convaincu les hommes qu'il a tout prévu pour les rendre victorieux en ménageant leurs vies, il exercera sur eux une influence décisive. Le chef ayant fait tout ce qui était de son ressort, tout ce qui dépendait de lui, la parole appartient désormais aux soldats. Ils savent à n'en plus douter qu'ils tiennent leurs destinées entre leurs mains. Le résultat, c'est-àdire la conservation de leurs vies et de leur

6 ULTLMA VERBA

g-loire, dépendra uniquement de la vigueur qu'ils apporteront dans l'exécution des ordres reçus. L'idée fondamentale dont s'inspire Xénophon est d'obtenir la victoire avec la moindre effusion de sang. Ce qu on appelle la manœuvre a précisément pour objet le même résultat. Pourquoi manœuvre-t-on V Pour tromper l'ennemi et pour ménager le sang du soldat. C'est la doctrine qu'appliquait Napoléon, à l'apogée de sa gloire, lorsque après avoir manœuvré à Ulm il préparait Austerlitz. a Mes soldats sont mes enfants, disait-il dans une proclamation célèbre. Tout mon soin sera de leur donner la victoire avec la moindre effusion de sang. » Si ménager que soit le général de la vie des hommes, il arrive cependant une heure où la prudence et la ruse ne sont plus de saison, oii il devient nécessaire d'aborder l'ennemi avec le maximum d'énergie et de bravoure.

Cette vigueur dans l'action, on l'obtiendra sans peine des soldats les meilleurs. Mais tous ne sont pas également braves. C'est pour remédier à cette inévitable inégalité que l'infanterie grecque avait adopté une formation qui dissimu-

Page 1