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Trois amies de Chateaubriand. Paris, Fasquelle

renonce à leur solitude à deux pour se montrer dans les châteaux et qui rencontre sur sa route un nouvel amour : la marquise de Custine. La correspondance ne laisse aucun doute sur la nature de ce sentiment subit.

Chateaubriand écrit à sa nouvelle conquête avec tous les transports, mais aussi avec toutes les inquiétudes de la passion la plus brûlante. Il est amoureux comme un collégien. Il se proclame le plus heureux des hommes lorsqu'il voit librement celle qu'il aime ; mais s'il est éloigné d'elle ou si elle lui témoigne quoique froideur, il écrit qu'il devient fou. Avant de la connaître, il a sollicité le poste de secrétaire d'ambassade à Rome. Maintenant qu'il la connaît, l'idée de la séparation le tue. Si on le prenait au mot, il serait prêta renoncer à la diplomatie pour rester auprès d'elle. Puis après tout, en réfléchissant, comme il tient essentiellement à son poste, il imagine une autre combinaison. Pourquoi Delphine n'irait-elle pas le rejoindre à Rome ?

Ce ne fut pas Delphine qui partit, ce fut Mme deBeaumont. Dans Xe^?» Mémoires d' outre-tombe, tout cela est fort arrangé, comme d'habitude, pour la plus grande gloire de l'auteur. Il ne dit pas un mot de l'invitation faite à Delphine, il met en avant la santé de Mme de Beaumont.

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Elle se mourait de la poitrine, on lui conseillait le climat de l'Italie. 11 raconte qu'il se décida à partir pour l'entraîner ; il présente son départ comme un sacrifice fait pour elle, ce qui n'a aucun rapport avec la vérité. La vérité est tout autre. Chateaubriand part pour Rome exactement cinq mois avant Pauline de Beaumont et se tourmente si peu du mal de son amie qu'il lui écrit dès son arrivée les lettres les plus gaies, toutes remplies de ses succès personnels. Partout sur sa route on lui parle avec admiration du Génie du christianisine ; il a trouvé son livre ouvert sur la table du souverain pontife, qui lui a pris la main et l'a appelé « son cher Chateaubriand ». Il exulte. Tout ce qui n'est pas lui, son apothéose et son génie, disparaît de sa pense'e. La pauvre femme qui, pendant ce temps, se sentait mourir, s'étonnait et s'affligeait d'une gaieté si différente des pensées dont elle était assiégée. Ce chagrin qu'elle confie timidement à son ami Joubert ne l'empêche pas de veiller aux intérêts de l'absent. Quoique la Faculté l'envoie d'urgence au mont Dore, elle reste à Paris pour réparer une grosse maladresse de l'apprenti diplomate ; elle ne se décide à partir qu'après s'être assurée que l'incident n'aura pas de suites. Elle est partagée

alors entre un peu d'espoir et beaucoup d'inquiétudes sur sa propre santé. Elle ne se fait guère d'illusions ; s'il reste cependant une chance de guérir, elle ne voudrait par la laisser échapper. Le mont Dore Ta épuisée. Pourquoi n'essayerait-elle pas du climat de l'Italie, du ciel de Rome que tous les médecins lui vantent ? La présence de l'être aimé ne serait-elle pas aussi un baume salutaire ?

Et la voilà qui, toute brisée qu'elle est par le plus dur et le plus incohérent des traitements, reprend courage avec ce lambeau d'espérance, avec un désir fou de revoir celui qu'elle aime. Elle soupçonne bien, à distance, qu'il n'est plus au même diapason, qu'il ne vibre plus comme aux premiers mois de leur amour. Qu'importe ? Elle le verra, la douceur de le revoir sera telle qu'elle affronte sans hésiter toutes les fatigues du voyage. Pourvu qu'elle arrive à temps, que la pauvre goutte d'huile qui reste dans la lampe ne brûle pas trop vite ! Son âme d'amoureuse ne s'était trompée ni sur la joie qu'elle éprouverait ni sur l'impression qu'elle produirait. Au premier contact avec cette mourante, les préoccupations personnelles, l'odieux 7noi de Chateaubriand disparurent comme par enchantement. La sincérité de son émotion se traduit par cette

COIlUKSl>ONnANCK l>K CU A TEAU URIAN D 127

phrase signilicative. « Nous ne sentons le \)n\ de nos amis quo lorsque nous sommes mena(U's de les perdre. » 11 reste bien dans son naturel en ajoutant : « Le chagrin est mon élément, je ne me reli'ouve (jue lors(jue je suis malheureux. »

Même à cette heure suprême, M. André Beaunier n'est pas tout à fait content de lui : il le voudrait encore plus absorbé dans sa douleur. J'avoue que malgré l'aversion que m'inspire en général son égoïsme, je le 'trouve ici irréprochable. Tout ce que l'ami le plus de'voué pouvait faire, il le fit naturellement, simplement, sans se vanter, sans se croire pour cela un lîéros, en restant dans le ton le plus juste. Il alla au-devant de Pauline jusqu'à Florence où elle n'avait plus guère que la force de sourire et où elle se reposa quelques jours. Il la conduisit à Rome dans une voiture qui allait au pas pour éviter les secousses et l'installa dans une maison duPincio, au milieu d'un jardin d'orangers. Ils firent ensemble plusieurs promenades, mais la malade disait tout à coup qu'elle avait froid et demandait à rentrer.

Pour nous représenter au vrai ces derniers

jours, ne nous en rapportons pas aux Mémoires cV outre- tombe ^ toujours suspects d'arrang-emenls littéraires. La correspondance générale contient une fort belle lettre adressée à M. de La Luzerne. Le malheureux amant écrit sans artifice, sous l'impression directe de la douleur. Il raconte qu'après avoir cru d'abord à une amélioration, il a interrogé le médecin qui ne lui a laissé aucun espoir. De son côté, Mme de Beaumont se rendait compte que le terme fatal approchait, et voyant quelques larmes dans les yeux de Chateaubriand, elle lui tendit la main et lui dit en souriant : « Vous êtes un enfant; est-ce que vous ne vous y attendiez pas ? » La veille de sa mort, elle paraissait tranquille, elle parlait avec une entière liberté d'esprit de son testament et des arrangements de fortune qu'elle venait de faire. Le médecin prévint Chateaubriand qu'il se croyait obligé d'avertir la malade qu'il était temps de mettre ordre à sa conscience. René demanda un répit de quelques heures et voulut se charger lui-même de cette mission. Le lendemain, le médecin l'ayant emmené dans la chambre voisine, comme pour avoir avec lui un entretien particulier, Mme de Beaumont demanda ce qu'il avait dit. Sans répondre. Chateaubriand se jeta au bord du lit en fondant en larmes et

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parla d'un prêtre. La prêtre vint, l'orut la confession et sortit les larmes aux yeux en disant qu'il n'avait jamais entendu un plus beau langage ni vu unplus bel héroïsme.

Cette lettre a un caractère de véritc' tout k fait touchant. Quoique je me défie des habitudes littéraires de Chateaubriand, je ne doute pas qu'il ne fût profonde'ment ému lorsqu'il envoyait ces détails au beau-frère de Mme de Beaumont. H n'y a rien là qui sente la littérature ; tout y est grave et recueilli. Quelle scène pathétique que celle de l'entretien suprême ! Chateaubriand assis sur le lit de la pauvre femme, et celleci de sa voix mourante l'entretenant pendant une demi-heure de ses affaires et de ses intentions pour l'avenir avec la plus grande éle'vation d'esprit et l'amitié la plus tendre.

Quelle épreuve aussi que l'obligation pour Chateaubriand de s'occuper de toute la besogne funèbre î Ordinairement, dans de pareils malheurs, ceux qui pleurent peuvent pleurer en liberté; d'autres se chargent de veiller aux derniers soins. Mais à Rome, Chateaubriand est le seul ami de la morte. 11 a aussi un rôle officiel à jouer : en sa qualité de secrétaire d'ambassade, il remplace son ministre, le cardinal Fesch. Tout retombe par conséquent sur lui, jusqu'aux

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préparatifs les plus douloureux. Il a dû s'occuper de la profondeur et de la longueur de la fosse, parler au menuisier pour le cercueil. Il est assurément sincère lorsqu'il écrit : « Je ne crois pas qu'il y ait au monde une position plus amère et plus horrible. Si vous saviez ce qu'on entend et dans quels détails il faut entrer! »

Pour riionneur de Chateaubriand, arrêtonsnous sur un des moments de sa vie oii il a le plus souffert. L'impression fut forte et durable, comme en témoigne la correspondance ; pendant plusieurs semaines il ne peut parler à ses amis que de Mme de Beaumont. AFontanes, à Chênedollé, à Mme dé Staël, à Joubert, à Guéneau de Mussy, il écrit qu'il a perdu la personne qui l'attachait le plus à la vie. Après qu'il l'a perdue, le séjour de Rome lui devient pénible ; il se détache même de ses fonctions. Il annonce qu'il va donner sa démission ; il quittera l'Italie aussitôt que sera élevé le petit monument qu'il fait édifier à ses frais à la mémoire de son amie. Il revient sur ce premier mouvement, les instances du cardinal le décident à rester; mais la pensée du départ a été chez lui aussi sérieuse queladouleur. « Toute ma joie est au tombeau », dit-il avec ce fonds de mélancolie toujours sur le point de reparaître dans sa pensée. Pour l'élé-

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valion dt's idées ol la beauté du style, toutes les lettres écrites sur ce sujet, lettres qu'il faut remercier M. Louis Thomas de replacer sous nos yeux, sont comparables aux plus belles pages qui soient sorties de la plume de Chateaubriand. Voulez-vous connaître le vrai René? Ne vous en rapportez pas à la littérature des mémoires d outre-tombe. La correspondance seule vous le révélera tout entier. Et encore n'est-il pas bien sûr que ce jour-là ce grand enchanteur ne vous ensorcellera pas.

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