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Un vol. in-S°. Paris, Pion

IDi ULTIMA VERBA

Le général Compans qui dès le début de la campagne commandait une des divisions du corps de Davout, ne tient pas un carnet de route ; mais marié depuis quelques mois seulement et fort amoureux, il écrit aussi souvent qu'il le peut à sa jeune femme rentrée en France. Ces lettres, jusqu'ici restées inédites, nous permettent de suivre jour par jour la marche de l'armée française avant et après le passage du xNiémen. Elles ne contredisent pas en général les récits des historiens, mais elles y ajoutent des faits nouveaux. Il semble bien que dès le mois de février de 1812 Napoléon ait pris toutes ses dispositions pour envahir la Russie. Il a obtenu de la Prusse et de l'Autriche la promesse d'un contingent et il prescrit au maréchal Davout de grouper ses divisions sur l'Oder. C'est ainsi que la première lettre du général Compans annonce son départ pour Stettin et de là pour la Vistule. En chemin, il est accueilli dans de belles résidences dont les châtelains lui font les honneurs avec bonne grâce, à moins qu'ils ne préfèrent, comme le font un certain nombre d'entre eux, éviter tout contact avec les Français et laisser leurs maisons vides, à moins encore qu'ils n'acceptent au départ des Français le montant du dîner qu'ils leur ont offert. Après Ips châteaux

viennent les maisons de ferme et les auberges de villag-e. Gaiement, gaillardement, non sans quelques observations malicieuses sur ce qu'il voit, le divisionnaire poursuit sa roule au milieu des bois de bouleaux et de pins en admirant l'ordre parlait et la belle tenue des troupes qu'il commande.

L'armée qui traverse le Niémen sans ren contrer la résistance à laqu'elle elle s'attendait est la plus nombreuse et la mieux entraînée que l'empereur eût encore mise en ligne. Elle olfre partout rimage de sa discipline et de la force. En face de ce grand spectacle toutes les lettres du mari à la femme respirent la confiance la plus absolue. Aucun doute ne s'élève, sur le résultat de l'expédition militaire si magnifiquement commencée. 11 n'exprime qu'un regret, celui de ne pas rencontrer l'ennemi. Les Russes se dérobent tant qu'ils peuvent. Ce n'est qu'au bout d'un mois que l'armée française parvient à les rejoindre, et c'est le corps de Davout qui supporte le premier choc. Il a commence' par s'emparer de la position de Mohilew, les Russes de Bagration essayent de la reprendre et voilà un violent combat d'infanterie engagé. Un des régiments de la division Compans et les voltigeurs du Gi^ y prennent la part la plus active et la plus

brillante. Ce sont eux qui décident en partie du succès de la journée et qui poursuivent l'ennemi jusqu'à la tombée de la nuit. En parlant de ses soldats avec orgueil, le général ne manque jamais l'occasion de rendre hommage à la valeur des Russes. C'est ce sentiment d'estime réciproque qui a donné aux récentes fêtes de Moscou un accent de cordialité si sincère. Sans aucune trace de haine ni même d'amertume, les deux armées reconnaissent qu'elles ont combattu de chaque côté avec une bravoure égale.

Après Mohilew, les rencontres se multiplient sans amener encore la bataille décisive que cherche l'empereur. La division Compans suit de près l'arrière-garde des Russes. Elle passe même sous les ordres du roi de Naples dont la cavalerie forme l'avant-garde de l'armée française. Ce poste de confiance lui vaut l'honneur d'engager avec l'ennemi la première grande affaire, l'enlèvement de la redoute de Schwardino. C'était l'angle saillant des lignes de défense derrière lesqu'elles s'abritait l'armée russe. L'empereur, dès qu'il l'aperçut, en comprit l'importance, et bien qu'il n'eut encore sous la main que la cavalerie de Murât et la division Compans, il ordonna l'attaque immédiate. Ce beau fait de guerre, immortalisé dans la célèbre nouvelle de

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Mérimée, \Enlèveu\pnt de la redoute^ nous est raconté par celui qui l'a accompli avec un accent (le sincérité qui détruit toutes les légendes accumulées sur ce point. Des vei'sions russes et françaises également inexactes sembleraient indiquer que la redoute fut prise et reprise plusieurs fois. Il n'en est rien. Gourgaud, témoin oculaire, l'avait déjà dit. Le récit du général Compans l'établit d'une manière définitive. Le combat fut acharné et sanglant. L'infanterie russe, déployée à droite et à gauche de la redoute et soutenue par de fortes réserves d'infanterie et de cavalerie, reçut l'attaque des colonnes françaises sans en être ébranlée. Pendant des heures un feu terrible demousqueterie à bout portant se prolongea sans que se produisît le moindre mouvement en avant ou en arrière. Voulant en finir, Compans fit donner ses réserves avec de l'artillerie et emporta la position où il resta sans que les Russes eussent tenté, quoi qu'on en ait dit, de la reprendre.

L'affaire de Schwardino est la préface de la grande bataille de la Moskowa. C'est sur ce point d'oii l'on dominait la contrée que l'empereur passa une partie de la journée du 6 à prendre des dispositions pour la journée du lendemain ; c'estlàque le 7 il assista pendantquelques heures

aux péripéties de la lutte, c'est là enfin que l'année dernière le Souvenir français, à l'occasion du centenaire de 1812, a érigé un monument en l'honneur des soldats morts à la Moscowa. Le jour de cette bataille, le général Compans était chargé d'enlever la principale redoute ; au moment où ses soldats y pénétraient, il fut atteint à l'épaule droite d'un biscaïen qui le mit hors de combat. Thierset Ségur ont éloquemment raconté au prix de quels sacrifices les soldats de Ney et de Murât restèrent à la fin de la journée maîtres d'une position si vaillamment disputée et si chèrement conquise. L'héroïsme déployé des deux parts permet aux descendants des vainqueurs et des vaincus d'honorer é^^alement la mémoire de leurs ancêtres. Les deux nations peuvent penser avec un égal orgueil à ce glorieux passé.

Nous ne saurions trop remercier les Français de cœur,, notamment MM. de Baye et André Brun, qui ont complété l'œuvre de M. Niessen et du Souvenir français en travaillant pendant quatre années k constituer le musée de 1812 à Moscou. A force de démarches ils y ont réuni plus de trois mille objets, documents et cartes relatifs à la campagne de Russie. Ils répondaient ainsi à la généreuse pensée de l'empereur Nicolas qui, par égard pour ses alliés d'aujourd'hui, avait écarté

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l'idée (l'une f'ète exclusivoiiieiit nationaleetvoulu que la France put y prendre part sur le même pied que les Russes. Ainsi fut fait. Pendant six jours les délégués de la France et les Russes ont fraternisé dans le plus noble sentiment d'estime et d'admiration réciproques. Prenant la peine d'assister chaque jour à toutes les cérémonies, l'empereur et la famille impériale de Russie n'ont laissé échapper aucune occasion de témoigner à nos compatriotes la plus exquise bienveillance. La solidité et la sincérité de l'alliance se sont affirmées une fois de plus non par des paroles, mais par des actes.

Aux glorieuses journées de Schwardino et de la Moskowa succèdent pour le général Compans une série de déceptions et de déboires. D'abord l'incendie de Moscou si inattendu, qu'il annonce 'h. sa femme sous cette forme pittoresque : « Ce n'est pas de Moscou que je t'écris, ma chère Louise, c'est du tiers de Moscou. Les deux autres tiers ont été réduits en cendres. » Puis le piétinement sur place, les surprises des Cosaques qui enlèvent les fourgons des Français aux portes mêmes de la ville, enfin les souffrances de la retraite si souvent et si dramatiquement racontées. La correspondance du général Compans n'apporte à cet égard aucun détail nouveau.

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Il se fait un devoir de ne jamais se plaindre, pour ne pas inquiéter sa jeune femme, et même de présenter les événements par leurs plus beaux côtés. A la rumeur publique qui parcourt l'Europe et qui pénètre jusqu'à Paris, il oppose avec intention un optimisme persistant. C'est cependant le corps de Davout, auquel appartenait la division Compans,qui reçut dès le début la mission formidable de former l'arrière-garde. Les chevaux mouraient par milliers, la cavalerie et l'artillerie fondaient à vue d'œil. Les fantassins du premier corps avaient à encadrer les convois que l'armée traînait après elle, à transporter les blessés et en même temps à tenir tête aux Cosaques acharnés dans leur poursuite.

Pendant quinze jours on marcha sous la neige, sans autre abri que la tente. Ce n'est qu'à la porte de Smolensk que le général put abriter sa tête sous un toit et prendre la plume pour écrire quelques lignes. Peu de jours auparavant, à Viazma, un de ses régiments que l'empereur avait surnommé le Terrible, se sentant serré de trop près par les Russes, avait pris à son tour l'offensive et dégagé le terrain. L'admirable corps qui avait traversé le Niémen avec 72.000 hommes n'en comptait guère plus de 3.000 à Smolensk. Malgré de si cruelles épreuves, le sang-froid, la

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sérénité du général ne se démentaient pas. Pendant (ju'il rassurait sa femme par écrit, il rassurait aussi ses soldats en leur montrant un visage riant. Quoique souffrant encore de sa blessure, y\ marchait à pied au milieu d'eux, l'air aussi tranquille (jue s'il se lut promené dans son jardin. Il aurait eu cependant ses griefs. Par les premiers désastres de la retraite, l'empereur expiait cruellement la faute qu'il avait commise en retardant son départ, en attendant pour se mettre en route l'arrivée de l'horrible hiver. Mais ainsi qu'il arrive à beaucoup d'hommes qui ont lieu d'être mécontents d'eux-mènjes, il s'en prenait volontiers aux autres de ses propres erreurs. Il malmenait en paroles l'intrépide Davout et ses lieutenants. Ceux-ci avaient eu à subir plus d'une algarade, mais tous étaient des soldats si braves et si disciplinés qu'aucune pensée de révolte ne leur venait à l'esprit. Leur foi restait inébranlable comme leur courage. Aucun d'eux n'aurait jamais pu figurer parmi ces accablés et ces vaincus que Meissonier a peints dans le magnifique tableau de la collection Chauchard, qu'il a intitulé 1814. Ceux-ci sont d'une tout autre trempe, inaccessibles au découragement. S'il s'agissait d'étaler aux yeux de l'étranger la vaillance française, aucune physionomie ne con-

venait mieux pour cet objet que celle du général Compans. S'il s'agissait de rappeler d'autres actes, également honorables pour la France, il n'était pas non plus inutile de se souvenir que dans une ville incendiée par les obus, les soldats de la division Compans avaient partagé leurs vivres et leur solde avec les habitants privés de tout.

CHAPITRK XVIII

Autour de Strasbourg assiégé '.

Pounjuoi toujours revenir sur un sujet si douloureux, pourquoi cette fatale année 1870 inspire-t-ellc encore toute une littérature qui ne parait pas sur le point de s'e'puiser ? C'est qu'il y a là pour nous une série de leçons que nous ne saurions trop méditer. Chaque détail nouveau que nous découvrons révèle l'antinomie de deux races. L'une profondément sérieuse, méthodique et dure^ allant impitoyablement jusqu'au bout de ses desseins. L'autre douée de qualités charmantes, aimable et brave, mais aussi capable de légèreté que d'héroïsme. La déclaration de guerre, préparée et voulue par d'autres, mais faite par nous, estla démonstration la plus claire d'une des infirmités du tempérament gaulois. C'est nous qui déclarons la guerre et nous n'avons même pas pris la peine de mettre en état les deux forteresses qui gardent la frontière. A Metz, rien n'est fini ; à Strasbourg, rien n'est commencé.

1. Par 11' D^ Goldschniidt. 1 vol. in-8». Strasbourg, Treetsch ot Wùrtz, 1912.

Les avertissements ne nous manquent cependant pas. Le colonel Stoffel et Mme de Pourtalès nous ont prévenus du danger général; Ducrot, du danger particulier. Le commandant de la 6® division militaire a indiqué les points faibles de la défense et proposé les remèdes. On n'a écouté ni les uns ni les autres. Dès le premier jour la capitale de l'Alsace, que ne protège aucun ouvrage extérieur, est exposée à la menace d'un bombardement. A cet égard, la théorie germanique est d'une simplicité effrayante. L'Allemagne considère Strasbourg comme une ville allemande, les Alsaciens comme des enfants momentanément séparés de la mère patrie ; elle leur offre de rentrer dans le giron maternel, et s'ils refusent, comme c'est le cas des Strasbourgeois, elle les crible de projectiles. Au moment de l'affaire du Luxembourg, les industriels alsaciens ont eu beau protester contre toute idée de guerre, les étudiants envoyer à leurs camarades d'outre-Rhin le manifeste le plus pacifique, l'Allemagne y répondait en 1870 par la sommation de se séparer de la France.

Précisons bien la situation morale des deux

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parties en cause. Chez les Alsaciens, aucune pensée belliqueuse, aucun sentiinont de haine contre les Allemands, le désir ardent de la paix ; mais en même temps la ferme volonté de rester attachés à un pays tel que le nôtre, dont on partage depuis deux siècles les destinées et dont on admire la glorieuse civilisation. Cet amour que la France a su inspirer à ses sujets de la frontière allemande, les Allemands ne le comprennent ni ne le pardonnent. Les premières sommations adressées aux défenseurs de Strasbourg indiquent bien cet état d'esprit. Deux jours après la bataille de Frœschwiller, le 8 août 1870, un parlementaire badois sommait la ville de se rendre sans conditions et un correspondant de la Gazette de Carlsruhe^ qui l'avait accompagné, s'étonnait de n'avoir pu ce soir-là, comme il l'espérait, coucher à Strasbourg.

De là grande colère chez les envahisseurs. Les habitants de l'Alsace refusent la main que leur tend l'i^llemagne. Ils verront ce qu'il en coûte, ils payeront cher leur endurcissement et leur obstination à rester Français. Nulle part, dans le cours de la guerre, les Allemands ne se sont acharnés avec plus de fureur que contre ^ cette place, voisine de leur territoire, où personne ne nourrissait à leur égard des sentiments

d'hostilité, oii ils entretenaient de fréquentes et cordiales relations. L'histoire du siège de Strashourg est un des épisodes les plus émouvants de la campagne. On comprend que le patriotisme de M. Lavisse ait saisi Toccasion de faire précéder l'ouvrage du D'" Goldschmirit d'une préface vibrante. Le D'^ Goldschmidt a peint le trouble apporté par l'invasion dans les communes suburbaines, mais il est toujours ramené par la force des choses à la ville elle-même, qui est \v centre de la résistance, à laquelle sont infligées les plus douloureuses épreuves.

La place ne dispose que des moyens de défense tout à fait insuffisants. Une garnison de 11.000 hommes oii figurent beaucoup de soldais médiocres, des épaves de Wissembourg et de Frœschwiller, déjà démoralisés par la défaite ; une artillerie disparate, de quatorze calibres différents, dont beaucoup de pièces ne sont même pas en batterie; un corps du génie composé de 21 hommes en tout, y compris les officiers et les sous-officiers. D'autre part, la défense est paralysée par l'impossibilité de raser les constructions et les plantations qui encombraient la zone de servitude de la place. Le général Uhrich a demandé instamment de le faire, le ministre de la Guerre le lui a refusé. Plus tard, il a voulu pro-

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céder à cette destruction sous l'empire de la ne- <'ossité; mais le moment dtait passé oii l'on aurait pu agir sans danger. Les travailleurs civils et militaires ne pouvaient plus faire un mouvement sans être exposes aux projectiles de l'ennemi.

En face de nos effectifs et de notre armement si insuffisants, le général de Werder, comme il s'en vante lui-même, peut mettre en ligne Oo.OOO hommes et 320 pièces d'artillerie. Dans ses communications avec la place il fait fréquemment valoir cette supériorité écrasante. Pourquoi les Français s'obstinent-ils à se défendre alors que les moyens de défense leur manquent? Ils vont l'obliger bien malgré lui à endommager « la belle ville de Strasbourg, pour laquelle il est toujours animé de sentiments de voisinage amical ». Singulière amitié dont tout l'effet consiste à faire porter sur cette ville si aimée le poids principal de l'attaque ! Le raisonnement est très simple et le général allemand le fait avec une grande sérénité'. « Il dépend de vous, dit-il en résumé au général Uhrich, d'éviter une effusion de sang inutile et de préserver les maisons, les monuments, les habitants de

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Strasbourg de la ruine qui les menace. Rendezvous et je cesse le feu; mais si vous ne vous rendez pas, vous seul serez responsable des dégâts commis. Pour commencer et pour vous montrer la puissance de destruction que je possède, je vais procéder k un bombardement métliodique. Je pourrais bien faire le siège de la forteresse, mais ce serait une opération de longue haleine qui aurait de plus l'inconvénient d'exposer la vie de mes soldats. J'emploie un moyen d'action beaucoup plus énergique : je vise la population civile, et c'est elle que je bombarde. Quand vous en aurez assez, vous n'aurez qu'un mot à dire. Vous savez à quelle condition je suis prêt à désarmer. »

Et tranquillement, comme s'il accomplissait une action toute naturelle, le général de Werder organise le bombardement systématique. On essaye de l'émouvoir en lui demandant de laisser sortir de Strasbourg les femmes, les enfants, les vieillards. Il s'y refuse absolument. C'est sur cette partie de la population qu'il compte pour énerver la résistance, et il ouvre le feu délibérément. S il espère frapper les imaginations des assiégés par des spectacles terribles, il obtient les résultats qu'il attendait, il démontre tout de suite la puissance de son artillerie. La

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|)i(Mnit'rt' IjoihIh' éclate dans l'intërieur «1<^ la villf le 13 août ; le 15, trente-six bombes arrivent dans les divers quartiers, blessent beaucoup de g-ens et coupent les deux jambes à une femme coucliée dans son lit. Ce n'était qu'une simple démonstration « pour inquiéter la ville », comme le dit un historien allemand. Un peu plus tard, le bombardement produit des effets bien autrement graves. Un jour, entre autres, une bombe pénètre dans le dortoir d'un pensionnat de jeunes filles, en tue sept sur le coup et en blesse cinq dont trois subissent des amputations. Il arrive un moment oiî 137 canons, postés dans toutes les directions, font pleuvoir sur la malheureuse cité quatre mille projectiles et jonchent les rues de cadavres.

Les bâtiments les plus célèbres de Strasbourg n'échappent pas plus que les personnes à cette rage de dévastation. Successivement, l'incendie s'allume dans le musée de peinture, dans le Temple-Neuf, vieille église du couvent des dominicains, construite en 1260, et qui contient la bibliothèque de la ville. Deux cent mille volumes, une quantité d'ouvrages des plus rares^ de magniliques incunables, douze cents manuscrits sont ainsi anéantis en quelques heures. Pendant un mois l'hôpital civil, quoique l'emplacement

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en fût bien connu de Tétat-major allemand, quoiqu'il fût surmonté d'un drapeau noir et du drapeau de la croix de Genève, reçut une quarantaine d'obus. Mais l'acte de vandalisme le plus odieux, celui qui révolta le monde civilisé et que beaucoup d'Allemands jugèrent sévèrement, fut le bombardement si inutile de la cathédrale. Une nuit le magnifique édifice fut éclairé d'une lueur fantastique. Des obus avaient traversé la toiture de la nef et en avaient allumé la charpente. Les plaques de cuivre qui formaient la couverture entraient en fusion et la masse incandescente s'écoulait dans l'église oii des blessés et des malades avaient cherché asile. Des statues, des colonnettes, des vitraux brisés complètent l'œuvre de dévastation. Auerbach et Grégorovius ont chanté en termes dithyrambiques cette nuit prédestinée où dans l'embrasement de la cathédrale de Strasbourg s'est forgée l'unité de l'empire allemand.

Heureusement pour l'honneur de l'Allemagne, de nobles esprits ont protesté contre la glorification du vandalisme. « Si un militaire sans culture, dit Bleibtreu, ignore ce qu'il doit à la civilisation de son siècle et se figure, dans son

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onfantific naïveté, que les soi-disant exigences de la guerre doivent seules prévaloir, même quand il arrache à l'humanité, prise dans le sens le plus noble du mot, des biens que rien ne peut remplacer, l'Histoire impartiale doit le fustiger. » Le calcul qu'avait fait le général de Werder lorsqu'il espérait obtenir la reddition de la place en la dévastant échoua devant l'énergie des habitants de Strasbourg. La sauvagerie de l'agression n'avança pas d'une heure la capitulation. D'un commun accord le commandant militaire et la municipalité tinrent bon jusqu'à la dernière extrémité. Ils n'entrèrent en pourparlers que le jour 011 l'assaut allait être donné sans résistance possible et 011 8.000 habitants de Strasbourg erraient sans asile dans les rues de leur ville en ruines. Comment des événements si tragiques n'auraient-ils pas laissé une impression profonde dans les âmes alsaciennes ? Quelle faute de tactique ne commettait pas le général de Werder en infligeant un traitement si dur à des frères qu'on voulait faire rentrer dans le giron de l'Allemagne? Pourrait-on empêcher ces prétendus frères de se représenter pendant des années, comme le premier bienfait de l'occupation allemande, des maisons détruites, des monuments ravagés, des centaines de morts et de blessés?

N'avaient-ils pas vu leurs voisins, les Badois, et d'autres Allemands assister^comme à un spectacle, aux horreurs du bombardement, admirer comme une œuvre esthétique de premier ordreles incendies allumés dans tous les quartiers de la ville? Si le lendemain du siège on leur avait demandé de choisir, bien peu auraient préféré l'Allemagne. Les cruautés ont naturellement cessé avec la bataille. Mais ce qui n'a pas cesse', c'est une série de procédés blessants, l'idée toujours présentée au public alsacien d'une grande Allemagne supérieure aux autres nations : la guerre ouverte ou secrète à tout ce qui rappelle le souvenir de la France, le mépris d'un passé dont l'Alsace est justement fière et qui associe son histoire à la nôtre. Sans méconnaître les sérieuses qualités de la race allemande, il est permis de dire qu'elle ne sait pas se faire aimer, que pas plus j en Alsace que dans le duché de Posen elle n'a réussi à conquérir les cœurs. En toute chose il y a la manière. Peut-être la manière forte n'estelle pas la meilleure. C'est la leçon que le plus grand personnage de l'empire a plus d'une fois donnée à son peuple par son désir de plaire et par la grâce accueillante de ses manières.

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