‹ Ultima verbaChapitre 23 sur 32 · CHAPITRE XVÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVÏ

Le Maréchal Niel ^ .

Félicitons et remercions les officiers de l'armée française qui emploient leurs loisirs à reconstituer pour l'exemple des jeunes géne'rations les plus belles physionomies de notre histoire militaire. C'est une manière de nous rappeler les qualités et les vertus que développe la guerre. Quarante années de paix risqueraient d'en atténuer chez nous la mémoire si notre armée du Maroc ne nous en présentait la vivante image et si des historiens convaincus, animés du feu sacré, ne ressuscitaient de temps en temps le glorieux passé de nos soldats.

Le commandant de La Tour est un de ces historiens. Il a choisi un sujet sévère, mais tout à fait digne d'intérêt, en écrivant la vie du maréchal Niel. Il y a eu sous le second Empire des généraux plus populaires, plus connus du grand public : Saint-Arnaud, Bosquet, Canrobert, Mac-

1. Par le commandant de La Tour. 1 vol. in-i8. Paris, Librairie militaire Chapelot, 1912.

iMalion. 11 n'y en a pas eu de plus appliqué à ses devoirs et à certaines heures de plus utile. D'autres ont eu la bonne fortune de rendre leur nom célèbre par des actions d'éclat. Officier d'une arme spéciale, employé dans la guerre de siège, le maréchal Niel a plutôt joué le rôle des grandes utilités, mais partout où il a passé il l'a joué supérieurement.

Ses débuts remontent au siège de Constantine oii il fait partie des colonnes d'assaut. A la suite d'une explosion, il reste un moment sans connaissance, enseveli sous les décombres ; après avoir repris ses sens il se dirige avec ses sapeurs vers une des portes de la ville dont il a d'avance étudié l'emplacement et qu'il ouvre aux troupes françaises. « Cette opération, dit le rapport officiel, exécutée sur la droite de la brèche avec autant d'intelligence que de résolution par le capitaine Niel, amena la retraite des défenseurs et la reddition de la ville. » Douze ans plus tard nous retrouvons le capitaine Niel, devenu colonel, au siège de Rome, oii le général Vaillant, qui commande le génie de l'expédition, l'a choisi comme chef d'état-major. 11 s'agit de résoudre

LK MAHÉCHAL NIEL 181

un problème infiniment délicat: [irendrela ville en mdiia^eant la vie des soldats et sans atteindre les monuments. Les assiégeants auraient peut-«Hre rencontré des difficultés moins grandes au sud de la place ; mais résolus comme ils l'étaienl à ne pas endommager par le feu de l'artillerie les richesses artistiques accumulées dans cette partie de Rome, ils ouvrirent la brèche du côté opposé, au Janicule. Dès qu'ils furent maîtres de ce point, les Romains, qui s'étaient vaillamment défendus pendant plus d'un mois, comprirent l'inutilité de la résistance. Légèrement blessé dans le dernier assaut, le colonel Niel fut chargé de porter au pape la nouvelle de la victoire et promu général de brigade.

Nommé divisionnaire un peu avant la guerre de Crimée, il eut à s'emparer du fort de Bomarsund, élevé par les Russes comme une menace permanente pour les provinces riveraines de la Baltique. Ainsi qu'à Constantine et à Rome, il étudia soigneusement les lieux sous le feu des assiégés pour déterminer les points d'attaque les plus favorables. Un nouveau rapport officiel désigne le général Niel comme s'étant aventuré à quelques centaines de mètres des ouvrages russes, comme s'étant glissé de rocher en rocher, d'arbre en arbre, pour connaître les passages par les-

quels les troupes pourraient arriver au pied des remparts et les emplacements des batteries de siège. Son rùle fut plus important encore à Sébastopol, où il passa toute une année, chargé de porter aux commandants en chef les instructions de l'empereur dont il était alors un des aides de camp. Mission de confiance, mais hérissée de difficultés. Lorsque le général Niel arriva en Crimée, les positions étaient prises, les opérations engagées. Il y avait eu des fautes commises, on avait adopté des mesures brusques et incohérentes, sans compter les tiraillements inévitables qui se produisaient entre le commandant des troupes françaises et le commandant des Anglais. L'empereur mettait le comble au désordre en ayant la prétention de corriger ces fautes du fond de son cabinet. Heureusement, le tact et la mesure de son représentant atténuaient les inconvénients d'une situation si fausse. A moins de recevoir des ordres positifs, il ne hasardait guère que des conseils. Il n'en inspirait pas moins une certaine défiance, même au loyal Canrobert, comme s'il avait pour fonctions de donner des notes aux généraux, de faire appouver ou blâmer par le souverain les opérations du siège.

Une occasion se présenta de sortir de cette

r.K MAllKCHAf. NIKf. [HA

impasse. Le g^énéral Bizot, qui commandait le génie, ayant été tud à la trancfiéo, Niel demanda Il le remplacer. Il cessait ainsi d'appaïaîlie comme le contrùleur et presque le surveillant des autres. Il rentrait dans son rôle d'officier du génie avec l'autorité que lui donnaient sa science et son expérience. Il rendit alors les plus grands services pour la direction des travaux du siège. C'est lui qui indiqua le mamelon de MalakofF comme le véritable point d'attaque. De là on dominait par le plus vaste faubourg de Sébastopol tous les mouvements de la flotte. Tant que Canrobert conserva le commandement, l'aide de camp de l'empereur, quoique ne se sentant pas en confiance absolue, n'eut avec son chef que des rapports courtois. La scène changea lorsque Pélissier reçut le commandement qu'abandonnait Canrobert. Le nouveau général, d'un caractère entier et difficile, ne supportait guère qu'on exprimât et surtout qu'on soutînt des opinions différentes des siennes. A propos de l'attaque du Mamelon-Vert, une discussion s'était engagée entre le commandant en chef et le commandant du génie. Celui-ci ayant commis l'imprudence de se représenter comme l'interprète des idées de l'empereur, Pélissier lui répondit avec véhémence : « Général, il n'y a

IHi UL'IMMA VERBA

pas à Tarmée d'aide de camp de l'empereur, dépositaire de ses idées et de ses plans. Il n'y a qu'un général en chef et des subordonnés. Vous êtes de ceux-ci, vous n'avez qu'à obé4r. » C'est ce que fit Niel, tout en rongeant son frein et en racontant dans ses lettres au maréchal Vaillant à quelles épreuves sa patience était mise presque tous les jours.

Quelques années plus tard, Niel et Canrobert devaient se rencontrer de nouveau sur un autre théâtre, non plus avec de simples froissements qui résultaient d'une situation équivoque pour tous deux, mais cette fois avec les divergences de vues et de caractères les plus sérieuses. En étudiant le champ de bataille de Solférino, le commandant de La Tour attribue au général Niel, qui commandait le 4® corps, la plus grande part du succès de la journée. C'est exact, si l'on entend uniquement parler de l'admirable résistance opposée à l'ennemi; c'est beaucoup moins vrai si Ton veut parler de la qualité des manœuvres. Excellent pour la guerre de siège, ofïicier du génie de premier ordre, le général Niel n'avait peut-être pas au même degré l'esprit de

LK MAll[^:CHAL NIEL IS!)

décision et riiahileto inarirruvricro qui soîU nc^cossaires on rase campagne. Los hasards do la vie m'ont mis en relations très intimes avec deux des acteurs principaux du même drame, le général La<lreit de Lacliîirrit're et le maréchal Canrohert. Le général de Lacharrière commandait une hrigade du corps de Niel. Bien loin d'admirer la tactique de son chef, il lui reprochait d'avoir man(jué de sang-froid, de n'avoir pas su ramasser ses troupes pour un efTort décisif et de n'avoir envoyé ses régiments à l'ennemi ((ue les uns après les autres, ce qui avait fait tuer inutilement heaucoup de monde.

Quant au maréchal Canrohert, les prétendues combinaisons dont l'état-major français faisait étalage ne lui inspiraient que du dédain. Il m'a dit plus d'une fois à moi-même : Si à propos de Solférino on vous parle d'opérations stratégiques, répondez simplement que nous avons rencontré par hasard les Autrichiens qui ne s'y attendaient pas. Là, comme dans la plupart des batailles du second Empire,, la victoire était due non à la science des généraux, mais à la valeur du soldat. Je suis depuis longtemps convaincu que c'est ce jour-là que les Prussiens ont constaté l'insuffisance des étatsmajors en présence. Au point de vue scienti-

180 ULTIMA VEKDA

fique, la faiblesse commune de l'armée française et de l'armée autrichienne leur a inspiré l'idée de se mesurer avec elles un jour prochain et de les battre séparément.

Non seulement Canrobert n'appréciait pas les opérations du 4® corps plus que celles des autres, mais il avait un grief personnel contre le général Niel, son voisin de gauche. Celui-ci, dans un rapport adressé à l'empereur et manifestement destiné à faire valoir ses services, avait exprimé le regret de n'avoir pas été soutenu avec assez, de vigueur par le 3^ corps. 11 énumérait même les magnifiques résultats qu'il aurait obtenus s'il avait trouvé chez son voisin de droite un concours plus efficace. Canrobert bondit sous le reproche. Il racontait volontiers l'embarras dans lequel l'avaient mis dès le commencement de la journée les communications de l'empereur. A deux reprises différentes le souverain lui faisait dire par deux officiers d'ordonnance, dont Tun était Klein de Kleinenberg, que la garnison de Mantoue préparait une sortie pour le prendre de flanc et qu'il eût à se garder sérieusement sur sa droite. D'autre part, à sa gauche, Niel, vigoureusement pressé par les Autrichiens, demandait du secours. L'instinct de la camaraderie militaire, si fort chez cet honnête soldat, pous-

r.K MAni:ciiAL niki. Ih7

sait C.anrobert h inarclicr au canon, à secourir son frère d'armes. Au risque de désobéir à l'tMnpereur et d(^ s'exposer lui-Fuèine, il envoyait successivement la division Renaud, puis la flivision Trochu au secours du 3*^ corps.

Aussi était-il indigné qu'on l'accusât d'avoir agi en mauvais camarade, d'avoir refusé son appui à son voisin de gauche. Il prit la chose si à cœur qu'il avait songé à provoquer Niel et demandé aux maréchaux Baraguay d'Hilliers et Mac-Mahon de lui servir de témoins. Jl fallut l'intervention personnelle de l'empereur pour rétablir la paix entre les deux adversaires. Au retour de la campagne d'Italie, le maréchal Canrobert, que je voyais chaque jour à Nancy, s'exprimait sur l'incident avec une extrême vivacité. « Quelle injustice! disait-il. On m'accuse de n'avoir pas tendu la main à un camarade dans l'embarras. C'est le contraire qui est vrai. J'ai désobéi aux ordres que je recevais, je me suis compromis pour le secourir. Si je n'avais pas cédé au sentiment de la confraternité d'armes, si je n'avais songé qu'à moi, comme on me le reproche, la conduite à tenir aurait été bien simple. J'aurais laissé écraser le 4^ corps, et lorsque les Autrichiens, épuises par leur effort même, auraient cru tenir la vie-

toire, je serais tombé sur eux avec mes troupes fraîches et je les aurais mis en déroute. Je serais devenu alors le Thésée de Solférino. »

Heureusement pour la mémoire des deux maréchaux, le patriotisme étouffa en eux le souvenir d'un désaccord momentané. Lorsque, dans des jours de péril, Niel appelé au ministère de la Guerre sollicita le concours de Canrobert, celui-ci oublia noblement ses anciens griefs pour lui tendre la main. Il suffisait, en effet, de voir agir le nouveau ministre pour comprendre avec quelle intelligence, avec quel dévouement il servait les intérêts de la France. L'empereur l'avait choisi parce qu'il le connaissait de longue date et qu'il savait trouver en lui le plus consciencieux des collaborateurs. Tous deuxavaient été également frappés par le changement d'équilibre que produisaient en Europe la bataille de Sadowa et l'agrandissement soudain de la Prusse. La supériorité de l'armée prussienne se manifestait avec une telle force qu'il paraissait nécessaire de prendre contre elle des précautions pour Tavenir. Si le souverain et son ministre avaient été libres, ils auraient proposé et fait accepter par

LE MARJÎ-.CHAr. NI KL |H<.»

h' pays conifiu' unv n(''r(\ssih'' des temps le sfi*vice obligatoire et personnel. Pournoire malheur, ils rencontrèrent dans les corps élus, à la (ihambre des députés, au sein des conseils généraux, une résistance invincible. Ce lut la bourgeoisi<', même la plus éclairée et la plus libérale, qui fit échouer tous les projets de réorganisation de l'armée française. L'empereur y risquait sa popularité. Au moment de prononcer la dissolution de la Chambre, il fut informé par ses ministres que les élections se feraient sur la loi militaire et qu'on lui enverrait une majorité hostile à ses projets.' Je me rappelle encore les protestations des bourgeois, la véhémence avec laquelle ils s'indignaient à la pensée que leurs fils, des jeunes gens si bien élevés, trouveraient à la caserne la promiscuité des lils d'ouvriers et des fils de paysans. Les mères surtout craignaient qu'ils ne perdissent à ce contact l'élégance et la distinction de leurs manières.

Tout ce qu'on put obtenir d'une société que la prospérité et la richesse générales avaient déshabituée de l'esprit de sacrifice, ce fut la loi à laquelle le maréchal Niel a donné son nom, la loi sur l'organisation de la garde mobile. Le principe en. était excellent. En face des

700.000 hommes que la Prusse pouvait mettre sur pied et jeter sur le Rhin en quelques jours, la France ne pouvait plus se contenter de son armée active et de sa réserve. Il e'tait nécessaire qu'elle trouvât 300 ou 400.000 hommes toujours prêts k occuper et à défendre ses places fortes. La loi les demandait aux jeunes gens des dernières classes qui n'avaient pas été compris dans le contingent en raison de leur numéro de tirage au sort et aux exemptés des mêmes classes. On se donnait ainsi la possibilité de reprendre en cas de guerre des hommes qui sans cette modification n'auraient jamais porté les armes. La loi fut votée, mais avec de tels amendements et de telles atténuations qu'il n'en restait plus que le squelette. (( Nous sommes obligés de voter cette loi, disait un député, mais nous l'arrangerons de telle façon qu'elle ne pourra pas servir. » Le maréchal usa ses dernières forces à la défendre.

Sa mort fui un malheur public, non seulement parce qu'il ne subsista presque rien de son œuvre, mais parce que l'empereur perdait en lui un conseiller d'une prudence et d'une sagesse consommées, qui n'aurait jamais engagé la guerre avec l'Allemagne dans les conditions

LK MAUKCHAL N'IKL l'il

fléplorables où nous l'engagions en 1H7(I, sans alliances certaines, sans préparation, sans une armée égale en nombre à celle de l'ennemi, toute prête à passer la frontière le jour même de la déclaration. Il ne se serait jamais laissé entraîner à jouer le jeu de Bismarck, comme le firent ses candides et inconscients successeurs.

CIIAPITHK XVII

Le Général Compans^

Les souvenirs des vieux soKlats de renipireont un air de t'ainillc. C'est partout la môme crànerie, la même bravoure éclatante, la même confiance et la même audace. Chez quelques-uns même, cette intrépidité de bonne opinion et cet optimisme imperturbable survivent au spectable des plus effroyables revers. Une des plus terribles épreuves qu'ait subies la Grande Armée est assure'ment la campagne de Russie, dont deux grandes nations viennent de commémorer l'anniversaire.

M. Ternaux-Compans, ancien diplomate, qui assistait aux fêtes de Moscou, et qui a entendu dans quels termes admiratifs le monde officiel russe parlait de la valeur française, ajoute un complément aux éloges que nous décernent nos anciens adversaires en publiant les impressions de son grand-père le général Compans, un des acteurs, un des héros du drame.

Page 1