Par M. Georges Lafenestre. 1 vol. in-18. Paris, Piazza
a un départ à faire entre la légende et la réalité. M. Georges Lafenestre ne le fait pas ; il laisse ce soin au lecteur, et il conserve ainsi à son récit la fraîcheur des croyances populaires. Poète lui-même à ses lieures, il se garde bien d'altérer par des rétlexions personnelles la délicieuse poésie du sujet.
L'histoire peut commencer comme un conte de fées. Il y avait autrefois, dans la ville d'Assise, en Ombrie, un riche marchand de drap, nommé Bernadone, qui faisait beaucoup d'affaires avec la France et (]ui, dans un de ses voyages, avait épousé une Provençale. Ayant eu un fils^ Bernadone, en souvenir d'un pays qu'il aimait, voulut que ce lils prît le nom de François et l'éleva avec complaisance, ne lui refusant rien de ce qui pouvait lui rendre la vie agréable. Gâté par ses parents, le jeune homme travaillait dans la maison de son père et vendait du drap aux clients. Mais plus souvent encore, il dépensait l'argent que lui octroyait libéralement sa famille on festins, en cavalcades, en parties de plaisir. Son entrain, sa bonne humeur, sa générosité firent bientôt de lui le prince de la jeunesse. Les gens paisibles se scandalisaient de ces manières tapageuses. On reconnaissait cependant que son amour du plaisir ne l'entraînait jamais à aucune
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[Kii'olc iii('()M\<'n;inl(;, à aucun acte grossier. Au inili<iu (le ses (l(''porlcinents, quoiqu'il no fût pas né gentiiliominc, il conservait une grâce et une élégance naturelles qui désarmaient une pai'lie (les mécontents. 11 avait plutôt l'air d'un chevalier (juc du lils d'un marchand. Cette vie de dissipation dura jusqu'au jour on une maladie grave vint le terrasser. Au sortir de sa convalescence il y eut en lui quelque chose de changé ; il n'était pas encore touché par la gràce^ il recommençait même à hanqueter avec ses compagnons de fête. Mais des pensées plus sérieuses se levaient en lui, des rêves et des visions de grandeur assiégeaient son esprit. Il se crut d'ahord destiné à jouer un grand rôle dans le nionde^ puis il s'aperçut que sa vocation le poussait bien plus vers les jouissances de la vie spirituelle que vers les biens de la terre.
En le voyant devenu si grave, ses compagnons se moquaient de lui et lui demandaient ironiquement s'ilsongait à prendre femme. « Oui, répondit-il vivement, oui! Et la femme que je rêve d'épouser est la plus belle, la plus noble, la plus riche qu'on ait jamais vue ! » Ainsi se concluent ce qu'il appelle lui-même ses fiançailles avec la pauvreté.
Ce sera désormais l'idée directrice de son exis-
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tence, le fond même de son apostolat. Des vertus que le Christ a enseignées, il retiendra surtout la charité, l'amour des pauvres. Il ne verra plus un homme couvert de haillons sans se dépouiller pour lui de son manteau, de son bonnet, de sa ceinture, quelquefois même de sa chemise. Les malades, les infirmes sont aussi l'objet de sa sollicitude, les maux les plus répugnants ne le découragent p^s. 11 pousse le sentiment de pitié qui Tinspire jusqu'à descendre de cheval pour baiser la main d'un lépreux en lui offrant une aumône. Il ne l'a pas fait sans une sorte de dégoût, et pour vaincre cette répugnance, qu'il se reproche comme une faiblesse de lanature humaine, il se condamne à aller dans la léproserie la plus voisine embrasser les lépreux. De plus en plus détaché des biens d-e ce monde, pénétré de la doctrine de l'Évangile, il s'habituait à la nourriture la plus frugale et aux vêtements les plus simples.
Tout l'argent qu'il gagnait dans son commerce, qu'il employait autrefois à ses plaisirs, il le consacrait désormais au soulagement des malheureux et à la réparation des vieilles églises.
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Un t('l «•li.'in'j^oriicnt dans 1rs liahiludcs (Tun jeune homme si connu ne pouvait se produii*»' sans étonner le public et sans provoquer les commentaires. Les compatriotes de François le croyaient atteint de folie, son pcre lui-mèmi^ ne comprenait rien à sa conduite, et après l'avoir morigéné^ le traitait durement. Il ne rencontrait sur son chemin que des obstacles. Les sentiments et les actes dont il donnait l'exemple ne sont pas de ceux qui plaisent aux hommes, parce qu'ils exigent un renoncement trop absolu aux agréments de la vie. Et cependant si forte était la conviction de l'apotre, si ardent son désir de faire des prosélytes, qu'il finit par entraîner quelques âmes choisies. Il ne leur dissimulait pas les sacrifices qu'il attendait d'elles. Il leur demandait de se conformer strictement aux préceptes de l'Évangile, de ne posséder ni or ni argent, de ne porter en route ni bourse, ni pain, ni bâton, ni chaussures, de n'avoir qu'une seule tunique et de se proposer comme unique objet de prêcher le règne de Dieu.
Les habitants d'Assise — qui avaient cru d'abord à un feu de paille, à un accès de folie
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passagère — commencèrent à réfléchir lorsqu'ils virent avec quelle énergie François persistait dans ses projets. Quelques-uns même furent touchés de sa persévérance et se rapprochèrent de lui. « Si tu veux être parfait, leur disait-il, va, vends tout ce que tu as et donne -le aux pauvres et tu auras un trésor au Ciel... Que servirait à un homme de gagner le monde entier s'il perdait son âme ? » Le premier des disciples, Bernard de Quintavalle, qui était riche, fit ce qu'on lui demandait et distribua tous ses biens aux pauvres sur la place d'Assise. Deux autres suivirent. François les électrisait par le feu de sa parole, par sa confiance dans l'avenir. Il avait de fréquentes visions, il se croyait en relations constantes avec la divinité et il communiquait à ses compagnons l'ardeur de sa foi. Il était évidemment de ces êtres extraordinaires qui ont le don d'agir sur les autres. Les voix qu'il croyait entendre lui inspiraient, comme à Jeanne d'Arc, l'intrépidité d'un héros. Seul avec ses trois disciples, il voyait déjà en imagination les routes couvertes de frères, venus de tous les pays du monde, de France aussi bien que d'Espagne, de Germanie et d'Angleterre, pour répondre à son appel.
Et le rêve se réalisait. Le bruit se répandait
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dans (oulc rilalic (jiraiitour d'Assiso un liornino pivchail la parole sainte ; (ju'il ressuscitait les mirarles de la vie du CJirist, (ju'il invitait ses compalriotes à s'aimer, à s'aider les uns N s autres, (ju'il avait déjà apaisé les haines locales et qu'à sa voix les anciens ennemis se reconciliaient. Les populations italiennes, si souvent éprouvées parla guerre civile, parles luttes de la noblesse et du peuple, avaient soif de paix. Elles accueillaient avec une reconnaissance infinie la nouvelle d'un apostolat pacifique. Au bout de six ans, l'apôtre si longtemps méconnu recevait le prix de sa persévérance. Le pape lui donnait sa bénédiction et la foule saluait en lui un bienfaiteur de l'humanité. Se souvenant de l'origine de sa mère, aimant à parler notre langue , il aurait voulu évangéliser la France. Les prélats italiens le retenaient pour ne rien perdre du hien qu'il faisait dans sa patrie. Ils ne purent cependant Tempêcher de poursuivre le martyre, de se rendre en Palestine et en Egypte où il émerveilla le sultan lui-même par sa sainteté. Ce ne fut du reste qu'un épisode dans cette vie si bien remplie. Le meilleur de son temps et de ses forces, il le donna à son pays.
Comment aurait-il pu se dérober à l'enthousiasme qui avait succédé chez ses compatriotes
à la défiance et au mépris d'autrefois ? Son éloquence naturelle avait quelque chose de si entraînant que personne ne résistait plus à sa parole. Il mettait dans sa prédication toute la pureté et toute la noblesse de son àme. Il priait surtout avec tant de ferveur, avec une émotion si communicative que les gens des villes et des villages se pressaient pour l'entendre en s'écrasant les uns les autres.
Ceux qui avaient pu toucher une partie de ses vêtements, couper un morceau de sa tunique se proclamaient heureux. Lorsqu'il entrait dans une cité, le clergé se réjouissait, les cloches sonnaient, les hommes et les femmes se félicitaient, les enfants applaudissaient, et souvent, après avoir coupé des branches aux arbres, couraient et dansaient devant lui. Il donnait tellement l'impression de la sainteté que ses auditeurs le croyaient capable d'accomplir des miracles et en attendaient de lui. On lui apportait des pains pour qu'il les bénît, et on les conservait dans les familles comme des remèdes contre les maladies. Il suffisait quil eût touché un objet pour que cet objet devînt un fétiche. Le mors et les rênes de son cheval, la corde dont il ceignait ses reins passaient pour guérir tous les maux.
(( Oh ! combien il nous semblait beau, dit ïho-
!nas lit; Crlano, cumhicFi su[)orl)('. ^dorieux dans rimiocenco de sa vie, la simplicité de son langage, la pureté d(^ son cœur, sa charité pour les créatures, sa ferveur d'obéissance pacifique, son aspect aiigéli(jue ! o
Chez lui tous les dons venaient du cœur, d'une tendresse infinie pour tout être créé sorti des mains de la divinité. S'il aimait les hommes, créatures privilégiées, il aimait aussi toutes les manifestations de la vie sur la terre, les tleurs, les arbres, les animaux. C'était un charmeur. Il apprivoisait les oiseaux qui se taisaient lorsqu'il prenait la parole, qui avaient l'air de l'écouter et voletaient autour de lui. Un levraut, un lapin qu'on lui avait apportés ne voulaient plus le quitter. Il aurait souhaité que l'empereur fît une loi spéciale pour proléger « nos sœurs les alouettes ». Il lui arriva même de recueillir de petits rouges-gorges et de les nourrir à sa table.
Il semble bien que sa vie ait été partagée entre le recueillement et l'action. 11 se plaît à haranguer les populations, à prendre la parole devant les hommes réunis pour leur enseigner les vertus chrétiennes. Mais ces périodes d'éloquence sont précédées de longues retraites. Il s'enferme dans la solitude, il médite et il prie afm de concentrer sa pensée sur les sujets qu'il veut traiter. Il
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n'aborde le public qu'après une lente préparation, lorsqu'il est tout à fait maître du fond des choses. Ainsi armé, il peut affronter les risques de l'improvisation. Même dans les moments où il paraîtra le plus ému et le plus passionné, il ne dira rien qui ne soit le résultat d'une méditation profonde.
Cette sainte vie dura malheureusement bien peu d'années. François avait abusé des mortifications de la chair. Vivant quelquefois dans des cavernes, portant un cilice, couchant sur la dure, passant fréquemment ses nuits en prières et en extase, se contentant de la nourriture la plus frugale, il avait ruiné par son ascétisme une santé qui n'avait jamais été robuste. A quarante ans, il avait déjà les infirmités et la faiblesse d'un vieillard. Ses yeux le faisaient souffrir cruellement. 11 ne se consolait de ses tortures que par la pensée que la volonté divine les lui infligeait et qu'en les supportant il gagnerait le Ciel. 11 considéra comme un bienfait particulier, comme une faveur spéciale, l'étrange maladie qui faisait apparaître dans le creux de ses mains et à ses pieds les stigmates de la
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Passion. (TtHaiL une rosscmhlaricf; avec; le (îlirist (loiil il iciiKMri.ul h* Soip;ncui*. La (liiiiiriution «Ir ses lurces et l'ag^'^ravalion «le ses douleurs ne lui laissaient aucune illusion. H se sentait mourir, sans se plaindre, il aurait même voulu épargner à ses disciples la connaissance d(î ses maux. Mais ceux (|ui vivaient auprès de lui s'apercevaienl qu'il ne montrait plus ses mains, qu'il ne pouvait plus poser ses pieds à terre et que ses vêlements étaient ensanglantés. Le dénouement approchait. Avant la (in, il eut la pieuse pensée d'aller dire adieu au mont de la Vernia qui lui avait été donné pour établir un couvent. On le hissa sur un cheval — car il était hors d'état de marcher — et il partit, accompagné de quelques frères. L'un d'eux nous a laissé un récit touchant de ce suprême voyage. Au retour de la montagne sacrée, en se séparant de ses disciples, saint François était si ému qu'il ne prononçait plus que quelques paroles entrecoupées : « Adieu, leur disait-il, je me sépare de vous par mon corps, mais je vous laisse mon cœur. » Tous ceux qui l'entendirent fondaient en larmes.
Sa dernière œuvre sur la terre fut de rétablir la paix entre le podestat et l'évèque d'Assise. Les ayant fait venir devant lui, il leur adressa un
appel si touchant qu'ils se réconcilièrent et s'embrassèrent séance tenante. L'évêque voulut le recueillir dans son propre palais. Les habitants d'Assise avaient pour lui une telle vénération qu'ils montaient la garde autour du palais afin que les franciscains ne vinssent pas enlever son corps et priver ainsi la cité des bénédictions que la mort d'un si grand saint devait attirer sur elle, Ayant reçu la visite d'un médecin de ses amis, François lui demanda de lui dire la vérité, toute la vérité. Quelle était la date probable de sa On ? Quand il la connut, il s'écria simplement : (( Sois la bienvenue, ô mort, ô ma sœur ! » Au dernier moment, il voulut être transporté dans l'église Sainte-Marie-de-la-Portioncule, qu'il avait relevée de ses ruines et où il avait si souvent prié. Puis delà, se tournant vers Assise, il bénit sa ville natale, comme un lieu d'élection, d'où se répandrait désormais par le monde un parfum de bonne renommée, de vie exemplaire et de perfection évangélique.
Telle est, d'après des documents authentiques soigneusement vérifiés par M. Georges Lafenestre, l'image que saint François d'Assise a laissée dans la mémoire de ses compatriotes. Sa vie toute de charité et d'humilité est comme le symbole de l'esprit de réforme qui travaille à
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certaines heures la sociélé du moyen a'jce. Par moments, pour protester contre le lu\e île (juelques prélats, contre le relâchement de la discipline dans quehjues monastères, les âmes populaires éprouvent le hesoin instinctif de revenir k la simplicité de la primitive Église.
C'est le sentiment qu'exprime Dante dans un passage de la Divine Comédie où, pour faire honte aux clercs avides de richesses, il célèbre les fiançailles de saint François d'Assise et de la pauvreté. Tout un chant du Paradis est consacré à la glorification du grand apôtre. Encore le poète s'excuse-t-il de l'insuffisance de ses vers. Un si pur serviteur de lEglise mériterait d'être chanté non par les hommes, mais par les
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Le Monde slave et les Classiques français au XVP et auXVII« Siècle'.
Nous connaissons par le menu le voyage de Pierre le Grand en France et la coquetterie avec laquelle l'impératrice Catherine rechercha les honnes grâces des philosophes français, Mais nous sommes heaucoup moins informés des relations qui ont pu s'étahlir entre la France et le monde slave dans les deux siècles précédents, au XVI" et au xvii^ siècle. C'est cette lacune qu'essaye de comhler M. Mansuy, professeur de français à Varsovie, fort au courant de la littérature polonaise, dans un volume un peu touffu, un peu encombré de détails inutiles, tout à fait intéressant néanmoins par la nouveauté des vues et des indications.
Le premier contact sérieux entre la France et les Slaves fut pris au moment de l'élection du