‹ Ultima verba mon dernier ouvrageChapitre 2 sur 70 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Presque arrivé aux limites de ia vie humaine — je suis maintenant dans ma 1)2“ année — je vais publier mon dernier ouvrage. Il concerne tout ce qui a rempli ma vie : la liberté des échanges et la paix. Mais quoique la sphère de la paix se soitprodigieusement élargie et que les souverains prodiguent les démonstrations pacifiques, ces idées fondamentales sont partout en baisse. Pourtant il semblait vers le milieu du xix“ siècle qu’elles dussent désormais régir le monde civilisé. Le roi Louis-Philippe ne disait-il pas dans sa réponse & une députation « que la guerre coûtait trop cher et qu’on ne la ferait plus ».

Ces dispositions pacifiques avaient des ahtécé- ■ dents : Henri IV endoctriné par Sully avait déclaré qu’il n’y aurait plus de guerre entre les princes chrétiens. Au xvm“ siècle, l'abbé de Saint-Pierre

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s'était fait lo bienfaisant propagateur des idées pacifiques et l’abbé Coyer engageait la noblesse à adopter un état plus lucratif que lo métier dos armes. Telle était alors la force du mouvement pacifique que Turgot votait sans hésiter le maintien de la paix avec l’Anglotevre, en dépit des velléités belliqueuses de la jeune noblesse, qui allait aidor à conquérir l’indépendance des possessions anglaises d’Amérique. A la fin des hostilités, sous l’influence des physiocrates, et peut-être d’Adam Smith, le traité de 1786 lia la France et l' Angleterre par une convention qui seçait aujourd’hui considérée conime un triomphe libre échangisto.

Mais la Révolution devait bientôt ajourner pour longtemps l’application des principes de paix et de liberté. Après vingt-cinq années de guerre, les puissances européennes célébraient au Congrès de Vienne le retour de la paix générale et réduisaient à deux milliards ia somme de leur appareil de guerre. — Elles ne devaient pas tarder à l’augmenter : les dépenses militaires et navales atteignent aujourd’hui, dans l’ensemble des pays civilisés, plus de douze milliards en pleine paix. Le budget de la France, qui à la veiile de la Révolu-

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tion éiait d’environ cinq cent millions, dépasse aujourd’hui quatre milliards dont la majeure partie est employéo à préparer la guerro ou à solder les dettes laissées par les guerres antérieures. — Mais le milieu du xix e siècle a vu surgir une recrudescence de l’esprit militaire ; les conflits se sont multipliés : on a vu éclater los guorrcs d’Italie, do Crimée, austro-allemando, de Sécession, répression do la révolte des Sicks aux Indes, guerre francoallemande, russo -turque, italo-abyssine, turcogrecque, hispano-américaine, russo-japonaise et marocaine qui ont éloigné les grandes espérances que les Congrès et les Ligues contre la guerre avaient fait concevoir. Les manifestations pacifiques dont lo souverain de Russie avait pris l’initiative n’ont pas empêché les grandes puissances de décupler leurs armements. Et cependant la sécurité s’est considérablement accrue. 11 n’y a plus guère de peuples qui demandent à la guerre l’augraeilitation de leurs ressources. Au contraire, les nations victorieuses, aussi bien que les vaincues, voient s'aggraver leur dette. Autrefois la guerre était profitable à ceux qui l’entreprenaient, s’ils étaient vainqueurs, car ils conquéraient des provinces ou des royaumes qui augmentaient d’une manière permanente les bénéfices de la guerre, témoin la conquête de l’Angleterre par les Normands. Mais

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de France

cette situation -a changé ; il n’est aucune guerre qui profite à ceux qui l’entreprennent, même s’ils, sont vainqueurs : les profits qu’ils en retirent sont inférieurs à co que vaudrait l’échange de leurs produits contre ceux d’une contrée réputée ennemie. O'est ainsi qu’il en a coûté à l’Allemagne une somme supérieure aux cinq milliards que lui avait rapporté le conflit avec la Franco : les armements auxquels l’a entraînée la crainte d’une revanche ont beaucoup dépassé les prolits de l’annexion d’une province et de la contribution do guerre. N’oublions pas que les bénéfices en ont été perçus par une classe peu nombreuse de la population, alors que le fardeau de l’impôt a été alourdi pour les autres.

Cependant depuis près d’un demi-siècle les intérêts militaires ont toujours paru prendre une prépondérance de plus en plus grande. C'est une contradiction qui tient à ce que, dans l’epsemble des nations, les gouvernements et la classe sur laquelle ils s’appuient de préférence sont ou se croient intéressés à l’état do guerre. Il est évident que la situation des classes influentes n’a pas été amoindrie par la guerre : môme en Amérique la guerre de Sécession qui avait ruiné les provinces vaincues a occasionné aux provinces du Nord et aux industriels dé l'Est vainqueurs une recrudescence de pro-

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tectionnismo qui a abouti au régime des trusta et engendré les milliardaires. En Allemagne, la classe militaire a vu sapuissance augmenter p'ar l'accroissement des.budgets de la guerre .et de la marine, et les industriels ont exhaussé leurs bénéfices grâce aux tarifs protecteurs, mais la, masse a vu enchérir ses denrées alimentaires et s’accumuler les emprunts dont elle doit, en définitive, payer les frais sans cesse croissants. Aussi les classes dominantes ont-elles intérêt à conserver la propriété des masses

; gouvernées qui leur fournissènt la plupart desirevenus militaires ou. civils dont elles vivent.

. Si, à l'encontre de ce que l’on espérait au début de ma carrière, en ces premières années du xx" siècle on peut constater le progrès des sentiments' belliqueux dans les etasses supérieures, on doit remarquer aussi que, dans ce même intervalle, le protectionnisme s’est étendu sur toutle monde civilisé, à l'exception de l’Angleterre restée jusqu’ici libreéchangiste. Cependant je demeure toujours un ferme partisan de la paix et de la liberté. Ce qui me fait croire à leur triomphe final c’est que des progrès de tout genre ont multiplié les échanges et diminué ainsi le coût de la vie tandis que la guerre a pour résultat do l’enchérir. 11 y a ainsi entre là

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guerre et la paix une différence fondamentale. On no peut pas dire que la guerre travaille gratis, même si elle est victorieuse, tandis quo l'échange augmente quand même les profits dos (leux parties. Ce qui redouble mes espérances, c’est quo depuis un siècle la face du mondo a été modifiée : innombrables inventions, grftco auxquelles la richesse s'est développée et multipliée, ont ajouté à l’agrément do l’existence. La guerre empêche la richesse do s’accroître ! elle a pour effet d’augmenter les frais de production tandis quo les inventions ont généralement pour but do les abaisser. Cependant les inventions n’ont pas seulement pour résultat do rendro la vie meilleure, au contraire elles ont aussi perfectionné l’art de la guerre : fusils et canons ont augmenté leur portée destructive, on a ajouté aux anciens de nouveaux engins destructifs : torpilles, sous-marins, dirigeables et aéroplanes même, dynamite et autres oxplosifs, lînfln chaque jour apporte son perfectionnement dans l’art d’anéantir ses semblables etlos fruits de leur activité, ensorto que les inventions qui ont pour objet do détruire pourraient bien dépassor celles qui concourent à améliorer le sort do l’humanité ; les peuples seront ainsi obligés, s’ils ne se resaisissent promptement, do supporter lo coût croissant de la guerre et de ses préparatifs. Le pourront-ils longtemps?

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préface

Durant une assez longue période après la fin des guerres du premier Empire, le monde avait joui do la paix. On avait donc alors quelque raison de croire que laguerrc cesserait do ravager le monde. Les Congrès do la paix commençaient à so multiplier. La liberté des échanges trouvait aussi d’ardents protagonistes. En Angleterre les réformes do M. Iluskisson faisaient prévoir la disparition du protectionnisme, celles auxquelles Richard Cobden et Robert Pecl ont attaché leur nom annonçaient Sa fin prochaine. On pouvait se flalter de l’ospoir que la civilisation aurait pour auxiliaire la paix et la liberté èt que de cette époque daterait la cessation de l’hostilité des peuples. Les révolutions et les guerres ne tardèrent pas à faire rompre la paix et reparaître le protectionnisme. Les tarils des douanes ont continué à séparer les nations, et même on peut craindre l’accroissement et l’extension du régime protocleur.

Cependant depuis plus d’un demi-siècle uno véritable efflorescence a commencé à changer la face du inonde. Dans lo cours do ma longue existence j’ai vu naîtro les chemins de fer dont le réseau atteint actuellement un million de kilomètres. Des

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