‹ Un acteur caché du drame révolutionnaire, le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803, d'après des documents inéditsChapitre 110 sur 168 · Laclos ù Servan, 19 septembre · texte numérisé non relu

Laclos ù Servan, 19 septembre

Luckner, que le Conseil exécutif rappelait à Paris pour profiter de ses avis, accompagnait son terrible commissaire. En vain, il demandait à se retirer à Strasbourg, pour soigner sa santé, ou à être envoyé sur le Rhin ; il se faisait fort avec vingt mille hommes de tout brûler, de tout culbuter de Mayence à Coblentz et de sauver la France. C'est pitié de voir ce vieux soldat se débattant sur le bord de Tabîme. Servan et Léaclos avaient espéré le sauver en faisîmt décider son rappel et« Tempêcher d'être pendu. »11 fut guillotiné le 4 janvier 1794.

« Il est fort pressant, » disait Laclos en terminant sa lettre, » d'arrêter un plan propre à terminer glo- » rieusement la campagne. Cette idée hâte mon re- » tour. » Ce fut donc dans le bureau deSer\an, qu'il apprit la nouvelle de la canonnade de Valmy. Le 20 au matin, comme Kellermann s'apprêtait à se replier vers Châlons pour couvrir la Marne, il fut tourné par l'ennemi et reçut son choc ; flanqué aussitôt sur ses ailes par Tarmée de Dumouriez, il opposa aux alliés une inflexible résistance. Cette affaire causa peu de sensation. Le lendemain Kellermann maudissait encore la jonction qui l'avait coupé de Paris, et Servan ne cessa, pendant plusieurs semaines, d'inviter Dumouriez à se retirer de Tautre côté de la Marne. Le 22 septembre, il adressait aux généraux et aux départcMtients les instructions mêmes qu'avait prescrit Laclos dans son mémoire : se replier sur Paris en emportant toutes les subsistances, détruire les routes, les moulins, combler les puits et les fontaines, ramener vers l'intérieur toute espèce de provision et brûler ce qui ne peut être emporté, faire descendre tous les bateaux de TAisne et de la Marne, sonner le tocsin, prendre les armes, harceler Tennemi et ruiner ses convois « principe qui a toujours

» réussi en Gaule, et notamment du temps de Fran- » çois P"*». Il faisait toujours appel à la défense nationale ; il s'attendait toujours* à une bataille devant Paris, cependant que Brunswick découragé ne pensait plus qu'à négocier.

Dans cette étonnante campagne, chacun marcha de surprises en surprises. Un dieu capricieux déjoua tous les plans, confondit toutes les combinaisons et, pour les acteurs les plus avertis, pour les spectateurs les plus pénétrants, se plut sans cesse à faire triompher le hasard. Le roi de Prusse se flattait, sur la foi des émigrés, de marcher sans obstacle sur Paris, aux acclamations des Français, et il rencontrait des adversaires redoutables et une population haineuse. Le duc de Brunswick prétendait faire une guerre de sièges, et la bataille se présenta devant lui au bout d'une prudente étape. Pour Servan, qui temporisait, une rencontre même victorieuse eût tout perdu : elle se produisit et sauva la France. Lii nation courait aux armes à la voix de Danton, et c'est l'armée royale, qui défendit seule la Révolution. Kellermann s'avançait à contre-cœur, craignant d'être englobé dans la défaite de Dumouriez : il fut attaqué et Dumouriez le secourut. Mais c'est au subtil auteur des Liaisons dangereuses^ à l'ambitieux et entreprenant jrardien du généralissime, à l'homme qui, dans ces temps troublés, apportait sans doute un esprit aussi prompt et beaucoup plus perspicace que Dumouriez, que la fortune réservait sa plus éclatante déconvenue. 11 désigne sur la Suippe une position favorable où tous les généraux se dirigèrent, et où personne n'arriva. Prévoyant la défaite, il fait des plans judicieux, que chacun approuve, et que la victoire déchira. 11 tend son énergie pour une lutte désespérée et n'entendit même pas le bruit du canon.

Si Laclos n'est pas le véritable vainqueur de Valmy, il fut du moins à cette heure critique un des meilleurs agents de la défense nationale. Il commença de former les volontaires, prévit courageusement la défaite, assura l'arrière, réconforta Paris ; il travailla utilement jour et nuit, mais ne fut jamais à l'honneur. Cependant si Ton considère que ses pré> isions étaient les plus raisonnables et que le gouvernement les avait adoptées : que, dans le désarroi général, une levée en masse semblait la suprême ressource ; que les efforts des émigrés, poussaient Brunswick à une marche précipitée sur Paris ; que Luckner, paré d'un vain titre, restait pourtant, à Châlons, le point de ralliement des forces nationales et donnait des ordres aux généraux, on pensera non sans raison que Laclos avait rêvé mieux encore que le rôle d'un Kellermann ou d'un Dumouriez, qu'il ambitionnait d'être, sinon le chef, du moins l'âme et le moteur de la résistance, et, qu'après avoir comploté avec Danton de changer, en 1794, le gouvernement, il s'avisa, comme lui, de sauver, en 1792, la France et la Révolution.

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