CHAPITRE XIII
Laclos, général dans la ligne. — Une armée qui n'a que des archives. — Le a père Pache » tacticien. — Les lamentations de I^acuée. — Laclos le pacifique. — Carnot aux Pyrénées. — I^aclos, gouverneur de l'Inde. — Les couplets d'un Toulousain. — Laclos prévoit les plans de Bonaparte. — L'orléanismeà la Convention. — Les terreurs de Philippe-Egalité. — Les dessous d'un justicier et l'envers d'un illuminé. — Le régicide et la trahison de Dumouriez. — Arrestation de Philippe-Egalité et de Laclos.
Le 22 septembre, la Convention proclama la République. Dès le 21, Danton avait déclaré qu'il résignait ses fonctions ministérielles. Le 25, Servan malade, aigri, découragé, donna sa démission. Il fut remplacé par Pache. Laclos voyait ainsi disparaître du Conseil ses deux protecteurs : il ne se sentait plus en sûreté. La commune de Paris, qui l'avait rejeté de son sein et qu'il avait lui-même combattue dans sa section, était toute-puissante. A Châlons, Billaud-Varennes le surveillait et écrivait à Paris qu'il n'était pas « un homme auquel on pût se fier entière-
1. Pour la première partie de ce chapitre, on s'est servi des archives de l'armée des Pyrénées et, principalement, des lettres du général Laclos , contenues dans son registre de correspondance.
» ment » K Cependant, Servan,qui n'était pas moins soucieux que Laclos de s'éloigner de Paris, écrivit de son lit à la Convention, pour lui proposer de dédoubler rarmée du Midi et de former, avec sa droite, une armée « dans la partie du royaume {sic) bordée » par les Pyrénées ». Cette mesure fut adoptée. Lîi gauche de l'armée du Midi prit, sous Montesquieu, le nom d'armée des Alpes et l'armée des Pyrénées fut créée, par décret du 1"*^ octobre. Servan fut désigné comme son général. Renvoya Lacuée à Bayonne, avec mission d'examiner l'état de la frontière, et prit, comme chef d'état-major, \e génér*al Laclos. Dès son retour de Châlons, le commissaire du pouvoir exécutif, arguant sans doute de son assimilation au grade de maréchal de camp, qui était devenu celui de général de brigade, avait obtenu, en cette qualité, sa réintégration dans l'armée. Comme l'artillerie avait seule conservé ses cadres et maintenait jalousement ses règles, et qu'il lui était impossible d'y rentrer, sinon comme capitaine, Laclos dut se résigner, le 22 septembre, h être général dans la ligne. Tandis que Servan se rendait à Lyon pour rétablir sa santé, « en respirant un peu son air natal », et s'entendre avec le général Montesquiou sur la division de leurs nouveaux couHTiandements, Laclos, accompagné de sa femme, partit vers la fin d'octobre pour Toulouse, choisi par Servan comme quartier général. Il passa par Angoulême et Bordeaux et s'arrêta probablement à La Rochelle. Guy Duperré, le plus jeune frère de M'"" de Laclos, âgé de dix-sept ans, venait de s'engager dans la marine, où il devait illustrer son nom.
En arrivant à Toulouse, le général Laclos ne
1. BiUaud-Varennes à Danton, Re». de Paris, xiii, p. 492-493.
trouva au lieu de Tarmée de 40.000 hommes, dont le Moniteur avait pompeusement annoncé la formation, que quelques centaines de volontaires de nouvelle levée, auxquels il fit distribuer une instruction pour établir la police et la discipline intérieure et prendre un ordre de service suivi. Le général Duhouquet, désigné pour commander une des divisions de Tarmée des Pyrénées, attendait tranquillement Servan. Cette armée, qui n'existait que sur le papier, ne recevait de Paris que des papiers, ordres, décrets, circulaires. Elle avait des archives avant d'exister. Le 48 novembre, Laclos reçoit un « ordre à observer pour faire connaître au Minis- » tre de la Guerre la situation des troupes de la » République. » C'est au Ministre, répond-il, qu'il faut la demander. « Le dernier article de Tordre, por- » tiint que les officiers, qui ne se conforment pas » aux dispositions qu'il prescrit, seront suspendus » de leurs fonctions, je vous prie de vouloir bien » m'autoriser, par une lettre officielle, à ne vous » rendre que le compte des objets dont je puis /) avoir connaissance. Je ne néglige rien, je vous as- » sure, pour monter la besogne dont je suis chargé. » J'ai fort à cœur de vous convaincre de mon zèle et de » mon dévouement au service de la République et » à la gloire de ses armes. »
Pour l'instant, il ne peut s'occuper « que de la » faible garnison de la ville de Toulouse », où luimême fait fonction de commandant de place. Il faudrait 60.000 hommes aux Pyrénées, savoir 50.000 hommes disponibles et 10.000 pour les garnisons. Pache lui annonce enfin une compagnie de Chasseurs de Paris, section du Louvre, et une escouade de lartillerie de ligne. Mais où sont la Légion des hommes libres de couleur, la Légion germanique
des hussards cl dragons, les quatre bataillons do la Gironde et du Lot-et-Garonne, celui du Lot, enfin les trois régiments de ligne, tirés des divisions du nord, qu'on lui avait promis à Paris? C'est douze régiments de ligne qu'il lui faudrait, comme h une autre armée, pour les embrigader avec les troupes nationales, « car l'exemple seul peut suppléer à » Texpérience ». On lui a donné un payeur, et il n'a pas d'argent ! un arsenal, et il n'a pas de munitions ! Voici, d'après le commissaire-ordonnateur en chef Ilion, le tableau des différents ser.vices de Farmée des Pyrénées:
« Artillerie. — Personne.
» Lits Militaires. — Le citoyen Jossand, gardemagasin, un piètre sujet qu'on dit vendu n l'aristocratie.
» Ustensiles Militaires. — Pour casernes et corps de garde, la citoyenne Cazeneuve, garde-magasin, vieille femme qui n'entend rien à son affaire et qui n'a à sa disposition qu'un tas de vieux ustensiles pour la plupart hors d'état de service et qui met sans cesse le soldat dans ;le cas de se plaindre ou de se passer des choses les plus nécessaires.
>y Campements. — Rien n'arrive; le garde-magasin est retenu à Paris, je ne sais pourquoi.
» Hôpitaux. — Qui que se soit ne s'est montré.
» Etapes. — Cette vieille Cazeneuve chargée des ustensiles de casernements. Ce sera un service bien fait.
» Pour les viandes froides et salées. — Je ne connais personne.
» Aux vivres. — Le citoyen Rote vient d'être suspendu par le directeur Clément arrivé de Montpellier.
» Aux fourrages. — Le citoyen Lades, ari'ivé il y
îi deux jours de Carcassonne, est au courant. J'observe 4nu'il est défendu à ce Directeur de vivres et à cet Inspecteur des fourrages de rien acheter ^ »
En désespoir de cause, Laclos écrit à « l'ami Lacuée », qui est à Bayonne, pour le prier de venir conférer avec lui sur la situation.
Lacuée répond qu'il va venir ; « mais ce sera pour « nous convaincre mutuellement de notre impuis- » sance à faire le bien que vous désireriez.... La » bureaucratie, pour tout faire ou faire faire par elle- #> même, s'est réemparée de tout : ce n'est pas ainsi » qu'on a sauvé la France du 10 août au 20 sep- » tembre, mais aussi alors des militaires tenaient le » timon et, aujourd'hui, à peine leur laisse-t-on la » manœuvre ; peut-être, en suivant celte route, » économisons-nous un peu d'argent, mais je doute » que nous acquerrions de la gloire. » Pas d'artillerie, pas de subsistances, pas de fourrages, pas de fusils ; « on nous en retirerait si nous en avions » ; pas une once de poudre ; ni guérites, ni capotes pour les sentinelles, ni caissons, ni chariots, ni gargousses, ni personnel. « Je pourrais faire cette » énumération trois fois plus longue. Pardon de ma » longue lettre, mais j'avais le cœur gros. »
Faute de troupes, la Convention envoya six commissaires. En leur honneur, les Toulousains plantèrent des arbres de la liberté sur toutes les places publiques. Les généraux Laclos et Dubouquet présidèrent à cette cérémonie sur la place Rouaix. Les canons tonnèrent. On cria avec allégresse : Ça ira ! Vive la République ! « Les citoyennes Dubouquet et » Laclos vinrent attacher à cet arbre auguste des » rubans tricolores avec une grâce qui donna un