A. E. Dossier Choderlos. — A. N. F
« A la Citoyenne Laclos, cour des Fontaines^ Maison Egalité^ 1110.
19 germinal, Du corridor Challier, n® 7.
» J'envoie, ma chère amie, le commissionnaire
» savoir de tes nouvelles et te donner des miennes,
» sans avoir d'autre objet à remplir. Mais, par occa-
» sion, je le charge d'un petit cadeau. Mes cheveux
» me gênaient pour attacher la boucle de ma per-
» ruque ; je les ai fait couper ce matin et j'ai pensé
» que peut-être ils te feraient plaisir. A mon âge,
» ils ne repousseront plus et il m'a paru juste
n qu'ayant les premiers cheveux de tes enfants, tu
» eusses les derniers de leur père. C'est un petit
)) monument de tendresse que je te prie de conser-
» >er. Je t'aime et embrasse du meilleur de mon
w cœur » '-.
Ce petit papier jauni, où le général Laclos croyait tracer ses dernières lignes, et dont l'aspect suffit encore à émouvoir, a été pieusement conservé par sa famille. L'auteur des Liaisons dangereuses y a, pour ainsi dire, déposé son cœur.
« Il devait aller à la mort », dit une note de M™® de Laclos. » 11 portait autour de son col un bracelet
1. Lïi correspondunce de Laclos et de M"* de Laclos en 1793 et 179'j, pendant sa détention, et de 1800 à 1803, pendant ses campagnes, vient d'être publiée au Mercure de France, avec une fort belle préface, sous le titre de Lettres inédites de Choderlos de Laclos, par M. Louis de Chauvigny. Les amis des lettres et de l'histoire auront de l'obligation à son éditeur, qui élail son possesseur, pour avoir mis au jour ce précieux héritage de famille, qu'il avait bien voulu me communiquer intégralement. Je lui exprime ici mes remerciements particuliers pour tous les renseignements, que jedois ù son xèle ù la mémoire de Laclos.
» de cheveux; ce sont des cheveux de mon fils aînc^, » de ma fille et de moi. 11 en fait mention d'une » manière indirecte, pour les sbires de sa prison ; il )) prend un détour pour ne pas leur laisser voir qu'il » a conservé ces cheveux pour me les envoyer . »
Comment ainsi désigné et déjà paré pour le supplice, Laclos échappa-t-il à la mort ? C'est un mystère qu'il n'est pas facile d'éclaircir. Il est probable que, pendant les premiers temps de sa détention, il fut couvert par la protection de Danton, qui arracha tant de victimes à l'échafaud. Il suffit de rapprocher les dates, pour comprendre le danger qui le menaçait à présent. Le 5 avril, Danton avait été guillotiné. Robespierre dirigea sur son rival, comme auparavant sur les Girondins, Facciisation d'orléanisme. Saint-Just, le 31 mars, avait apostrophé Danton en ces termes :
« Mirabeau, qui méditait un changement de dy- » nastie, sentit le prix de ton audace : il te saisit ; » tu t'écartas dès lors des principes sévères et Ton » n'entendit plus parler de toi jusqu'au massacre du » Champ de Mars. Alors tu appuyas aux Jacobins la » motion de Laclos, qui fut un prétexte funeste et » payé par les ennemis du peuple, pour déployer le » drapeau rouge et essayer la tyrannie... »
11 l'accusait ensuite d'avoir rédigé avec Brissot la fameuse pétition. Laclos était donc pour Danton un ■ compagnon désigné le jour du supplice. 11 portait l'orléanisme avec lui et autour de lui.
Quelle main vint rayer son nom de la liste fatale? Quelle influence, quel marché, quel subterfuge arrêtèrent le couperet encore une fois sur son cou? Robespierre se méfia toujours des intrigues orléanistes et n'en approcha pas. Le duc d'Orléans disait à M™*' Elliott que Robespierre lui était odieux et
qu'il détestait les Anglais. « L'incorruptible » voulut, s<ms doute, garder sous sa main et avoir à sa discrétion le dépositaire de tant de secrets, le distributeur des trésors du Palais-Royal. Plusieurs contempoi'ains ont rapporté à ce sujet un bruit différent et bien singulier. Laclos employa alors « toutes les » ressources de Tintrigue pour sauver sa tête », dit la biographie de Chaudon et Delandine, « et il » composa même dans sa prison plusieurs des » discours de Robespierre. » Le même bruit est consigné dans le dictionnaire de Raab et dans les Mémoires de Carnot. Ainsi le dictateur aurait sauvé l'écrivain, qui limait et polissîiit ses phrases inimitables. Ce serait assurément là la métamorphose la plus étonnante de ce personn.ige si souple et si divers. Composer du Robespierre devait être un exercice aussi répugnant pour un homme de cœur, que fastidieux pour un homme d'esprit. Sous la menace de la guillotine, Laclos s'est peut-être imposé cet effort. Ceux qui le prenaient pour un amateur de vices et un curieux de perversité ont pu penser qu'il y goûtait un plaisir habituel. Arsène Houssaye déclare h ce sujet « que » Robespierre lui paraît tout entier dans Laclos ». J'avoue que je retrouve bien peu de Laclos dans la plate rhétorique de Robespierre. Comme les héros des Liaisons, il est vrai, l'insinuant et perfide», Maximilien semait ses discours fleuris d'épines empoisonnées. Mais on n'imite pas un pareil artiste. Si Laclos avait écrit les discours 5e Robespierre, celui-ci ne le lui aurait jamais pardonné. La vanité littéraire de cet émule de Rousseau se fut vengée comme la vanité amoureuse de Valmont. Un tel rôle eût été pour Laclos un arrêt de mort. Il connaissait trop bien le cœur humain pour s'y méprendre.
Quoiquil en soif, ce fut quelques semaines aprr^ cet instant tragique, au moment même où coronrençait la Grande Terreur, que Laclos vif son sf,ri s adoucir. Au commencement de mai, il put corn»pondre avec sa femme et cette permission, continu•^ presque sans interruption jusqu'à sa sortie dt prison, nous a valu un précieux témoignage de <e^ sentiments intimes. M- de Laclos avait dû quitter Pans, « comme ex-noble ». Elle éUiit étiibhe à Versailles, où se trouvait une parlie de sa famille, et habitait 13, rue de la Chancellerie, dans un ancien « logement de cour " avec ses deux enfants, Etienne et Soulant'c 11 semble qu'elle y surveillait la gestion d'un'^potit fonds de commerce que son mari avait acquis. Elle envoyait à Picpus des vivres, des v«:'tements, du papier et des chandelles ; parfois Jeannette, son unique servante, allait faire le petit ménage du prisonnier. Les lettres quotidiennes qu'elle échangeait avec son mari étaient naturellement soumises à une censure étroite. Celles de Liclos, que nous possédons, nous renseignent donc assez mal sur ses sentiments politiques. S'il restait ferme dans sa foi révolutionnaire, on croira facilement que son enthousiasme s'éfciit refroidi, sinon sur les idées, du moins sur les personnes. Rappelant à sji femme qu'il existe à Versailles une rue du 10-Août, je préfère, dit-il, « les » jours aux hommes, car ceux-ci changent et ceux- )' là ne changent pas. >. En attendant que les homme.-; changeassent, le malheureux se gardait bien de demander des juges. 11 se contentait de prendi-e la Providence à témoin et s'efforçait, faute de mieux, de l'apitoyer sur son sort. Le 20 prairial, jour de la fête de l'Etre suprême, il implore le Dieu de Robespierre. « Je lui ai dit : Vois cette* famille
» honnête que les hommes retiennent séparée, mais » qui se réunit par la pensée et le sentiment: lis » dans le cœur de tous ensemble, ou scrute-les sépa- » rément; partout ettoujours, tu n'y trouveras que rési- » gnation à des malheurs non mérités, vœux pour » la Patrie, tendresse et secours mutuels et réci- » proques.... »
Laclos n'essaie pas non plus de justifier ses intrigues passées ; toute sa subtilité eût échoué ii ce jeu dangereux. Il se borne prudemment à proclamer sans cesse son dévouement à la République, à rappeler ses services militaires depuis le 10 août, ses inventions récentes ; pour le reste, il se contente avec raison de sa propre estime, de « Tidée sombre mais douce » qu'il n'a pas mérité son malheur. « Je )) suis sûr d'avoir fait des choses réellement utiles à » la République. Voilà le fondement de ma sécu- )) rite. » C'était alors un fondement bien fragile.
Les lettres de Laclos nous donnent encore un petit tableau de la vie qu'il mena pendant cette année d'angoisse. Ils sont remplis, ces pauvres feuillets, de détails intimes de toilette et de santé. La lutte pour la vie physique occupait presque tout le temps du prisonnier. Laclos a cinquante-trois ans : il sent déjà l'usure de l'Age ; il souffre de rhumatismes et d'autres infirmités ; en plein été, il grelotte ; la souffrance et l'inquiétude ne peuvent le distraire de l'ennui. Il passa des journées, au coin d'un petit feu, à faire cuire rfes œufs, et des heures à regarder tomber la pluie ou à se réchauffer au soleil. Le soir, il jouait aux dames et au piquet avec quelques compagnons d'infortune, parmi lesquels il nomme Hulin, le futur général, qui fit fusiller le duc d'Enghien, et SefTert, l'ancien médecin du duc d'Orléans. 11 trouvait « de )) l'uniformité à gogo dans sa vie actuelle ». Bientôt
son esprit actif réclame un aliment ; il réagit, se procure des livres et reprend courage. Ce qu'il apprend le matin, il Tenseigne le soir, car il excelle à enseigner. Il a trouvé deux élèves : un marchand du Palais-Egalité, et un secrétaire-greffier de juge de paix. 11 leur explique l'arithmétique nouvelle, dont la simplicité le ravit. Arrive un troisième élève, et Laclos se fait maintenant professeur de comptabilité en partie simple et double. Cela ne lui suffit pas. 11 entreprend de composer une grammaire française « pour réducation publique et républicaine ». Désormais, « il est heure et cela va tout seul. » Les journées lui semblent trop courtes. Leur monotonie lui devient agréable. 11 étonne tout le monde par son « inaltérable patience ». Comme il est plus heureux que ceux de ses compagnons qui cherchent à se distraire : « Que c'est une douce chose que » l'occupation, s'écrie-t-il, et combien elle est pré- » fcrable à l'amusement. » Il a repris goût à la vie et pense à l'avenir incertain. « J'ai mis en ce » moment mon esprit en jachère et je le fume avec » quelques connaissances que je tâche d'acquérir, » ensuite je le labourerai, et peut-être produira-t-il » encore quelques récoltes dans Tarrière-saison. » Belle occasion, s'il n'eût été qu'un philosophe ou un curieux, de méditer une œuvre nouvelle ! Son souci est tout autre. 11 pense aux moyens d'élever convenablement ses enfants et de pourvoir à la subsistance des siens. C'est pourquoi il lit et relit Y Economie Rurale de TAbbé Rozier. Ses grands rêves ambitieux ont maintenant fait place à un petit roman champêtre. Deux ans avant, il voulait changer le gouvernement, puis sauver la patrie, puis conquérir TEspagne ou les Indes, maintenant il se propose d'établir sa famille dans un petit coin de terre
et de labourer son champ, loin de Tagitation du monde. Son fils apprendra un métier utile. L'homme le plus heureux est celui qui sait faire le plus de chose par lui-même. Sa fille l'imitera. Le moment approche, selon lui, où toutes les occupations sédentaires, autres que la législation et le gouvernement, seront abandonnées aux femmes ; alors une jeune fille, qui connaîtra la comptabilité en partie simple et double, sera en grande partie dotée. Dans cette vue, Laclos s'irritait de ne posséder que l'économie rurale de l'Abbé Rozier. « Je suis à cinquante- » deux ans, écrit-il à sa femme, écolier aussi avide » qu'à vingt pour l'utilité de mes enfants ». C'est ainsi que sa pensée se reportait sans cesse h son foyer, comme au pur et tranquille asile de son bonheur. A la promenade, sa femme ne fait pas un pas sans lui, et il voit sa chienne Méra courir à côté de son fils. Parfois il se surprend h causer avec les chers absents. 11 assiste aux moindres détails des repas de famille; tous les decadis en particulier, il est d'intention au dîner « splendide non pas en mets, mais en sentiments » et mange dans sa prison un morceau de fromage, arrosé d'un verre de bière, comme il faisait autrefois, les enfants partis, entre sa femme et « le bon Choder ». Souvent Choderlos de Laclos portait ses regards vers le ciel, où semblait s'être réfugiée la liberté, et les arrêtait sur le soleil, rendez-vous des amants séparés. « Je suis au levant comme toi, écrit-il à sa femme ; » ainsi quand je verrai le soleil sur mon lit, je me » dirai qu'au même moment nous partageons ses » rayons et je les en trouverai plus doux.... »
Ce sont là des traits trop communs pour être soulignés, s'ils ne prouvaient chez l'auteur des Liaisons une bonhomie, une douceur de mœurs, une simplicité bourgeoise, qui sont la marque de ses origines
comme de son naturel. Le véritable intérêt de cette correspondance, c'est que le froid oliservateur de Valmont et de M™** de Merteuil s y révèle (nous l'avions deviné) comme un homme « sensible ». Chacune de ses lettres dogmatise et raffine sur Lt sensibilité. Seule, elle donne du prix à la vie; elle est le secret du bonheur, la consolation dans la souffrance, la plus belle parure de Tâme. « Je ne par- » donnerais pas à toute autre personne que toi, écrivait- » il à sa femme, d'avoir fait sur la sensibilité une » phrase plus jolie et plus juste que tout ce que j'ai » pu écrire sur ce sujet.... Ce trésor de tous, me dis-tu, » et qui n'est jamais celui de qui la possède.... Je » voudrais avoir embelli de cette phrase le style de » Madame de Tourvel, et elle est échappée à ta plume » sans soin et sans prétention. C'est bien le cas de » répéter cette autre phrase, que tu as trouvée jolie » dans le temps : Je l'aime trop pour en être jaloux, » j'ai pris le parti d'en è\re fier ». Une autre fois, corrigeant des vers, que sa femme lui envoie, il relève des fautes de prosodie et critique le style, qui est prosaïque, mais il les aime quand même, parce qu'ils partent du cœur :
Bon, excellent, quoique mauvais, Car c'est le cœur qui les a faits.
Il déclare encore, contrairement à une pensée de Marivaux, que M'"^ de Laclos a relevée, qu'il est plus simple et plus touchant d'obliger son prochain par compassion que par vertu. « Marivaux, dit-il, » qui avait beaucoup d'esprit et qui était un grand » disséqueur de mots, connaissait fort bien la première » peau du cœur humain et en avait examiné tous les » replis avec soin et avec succès, mais il n'avait pas » pénétré plus avant ».
Les vengeances de la Révolution n'ont point calmé sa colère contre les mœurs de la Cour. Sa femme ayant placé son portrait dans son boudoir, « il fallait bien une Révolution, s'écrie-t-il, pour » que, dans un logement de Cour, le portrait du » mari se trouvât dans le boudoir de la femme ; » mais nous avons devancé de beaucoup d'années )) le beau décret de l'Assemblée, qui consacre l'amour » conjugal. » Pour LéUcIos, la sensibilité s'oppose à l'esprit ; « c'est par l'esprit qu'on brille, c'est par le » sentiment qu'on aime et qu'on est aimé. L'un ne » procure qu'un peu de vaine gloire, l'autre nous » rend susceptible du seul vérital)le bonheur dont » nous puissions jouir dans le court trajet qu'on » nomme la vie. » 11 ne cesse de recommander à sa femme de développer le cœur de sa fille. « Arrose, » lui dit-il, son cœur de ton expansive sensibilité, » il ne faut pas qu'elle soit plus spirituelle que sen- » sible. »
Dans cet étalage de sensibilité, sans doute il faut faire la part de la mode et même de l'hypocrisie du temps. Il faut faire aussi celle de l'adversité. Il n'est rien de tel que de mériter la pitié pour s'apitoyer aisément. Laclos assurément versait moins de larmes dans les salons, où le duc de Lévis le trouvait u plus spirituel qu'aimable », ou sous le cloître des Jacobins. Il avait beaucoup moins de vertu que des mœurs douces et régulières. La sensibilité chez lui était proprement une grande ardeur à sentir. C'est elle qui avait allumé dans son âme le feu de l'ambition; c'est elle qui l'avait armé d'une sombre et implacable colère contre le vice et l'injustice ; c'était encore elle qui se répandait à présent sur ses affections domestiques. 11 y a du Saint-Preux dans l'auteur des Liaisons ; il est bonhomme, sermonneur et
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enflammé ; il a trouvé sa Julie. « Maîtresse adorable, » excellente femme et tendre mère, voilà le résumé » en peu de mots. » Il Ta jugée « assez vite et assez » bien pour avoir reconnu qu'on pouvait se faire » aimer d'elle dans FAge qui flétrit tous les agré- » ments naturels ». L'adversité a consîicré leur amour naissant. Les peines, plus que les plaisirs, ont été les liens durables de leurs î\mes. Qu'importent de nouveaux malheurs ! Ils aiment, ils sont aimés. Qu'importe la mort! « Ma mémoire trouvera » un asile dans ton cœur. Le cœur pur et sensible » d'une bonne épouse et d'une bonne mère est un » Panthéon qui en vaut bien un autre. » Choderlos de Lîiclos résumait toute son âme, quand il écrivait à sa femme. « Embrasse tes enfants pour moi, à » cause de toi. » L'homme auquel on prête le cœur de Valmont était celui qui faisait à sa femme cette confession : « Tu trouves que Rousseau et moi écri- » \ons de même ! Tu me fais assurément beaucoup » d'honneur et à toi beaucoup d'illusions ; mais il » a écrit presque tout ce que tu m'as inspiré et ce » que tu m'inspires encore et tu prends la ressem- » blance du sentiment pour celle de l'expression. » Au surplus, talent à part, j'assure que je ne con- » nais que lui digne d'être auprès de toi Tinterprète » de mes sentiments, et peut-être lui et moi étions- » nous les seuls êtres capables de parler h ton cœur » le langage qui lui convient, et que tu sais si bien » entendre et apprécier. »
Purifiée par la soulTrance, la sensibilité de Laclos s'affine et s'exalte encore. Elle lui tient lieu de l'imagination, qui chez lui était assez pauvre. J'aime mieux, dit-il, « m'occuper à sentir qu'à exprimer » et n'est-ce point là , pour le dire en passant, une des raisons de sa stérilité littéraire. Le souvenir du
bonheur passé, bien loin de Tassombrir, le console; il en jouit comme d'une réalité vivante. « J'ai une » grande adresse, dit-il, pour me distraire du pré- » sent par le passé... et ces illusions trompent sou- » vent la réalité. » Bien plus, il en arrive à aimer sa douleur. 11 proclame que la résignation n'ôte rien à la sensibilité, qu'il ne veut pas guérir de la douleur par la paralysie. Il faudrait lui appliquer ce mot de Fénelon, auquel, à la vérité, l'auteur des Liaisons ressemblait beaucoup plus que M°*° de Genlis : « Le cœur aime mieux souffrir que d'être » insensible». « J'ai toujours soutenu, écrit Laclos, » que c'était une véritable consolation que de sentir » qu'on était inconsolable et que la chose la plus » capable d'augmenter un grand chagrin était l'idée » que peut-être on s'en consolerait. J'étais jeune, » quand je disais cela, on me taxait d'exaltation. Je » suis vieux maintenant, mon expérience n'a fait » que me confirmer dans ces sentiments. Je regrette » encore mon père comme au premier jour et ce » long regret est la seule consolation que j'éprouve » de sa perte. »
Le véritable fonds de Laclos avec la sensibilité, c'était l'énergie du caractère. Dans sa prison, dit le docteur Pariset^ ses amis admiraient son courage et sa tranquillité. C'est encore lui, qui soutient et réconforte sa femme. Pourtant, quand il considérait qu'il était sinon la cause, du moins l'occasion du malheur des siens et que sa mort les laisserait seuls et sans ressources, Laclos se sentait parfois défaillir. 11 avait « besoin de toutes ses forces pour se retenir » au bord de l'abîme du désespoir ». Alors cet homme, qui ne croyait qu'à une très vague Provi-