‹ Un acteur caché du drame révolutionnaire, le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803, d'après des documents inéditsChapitre 121 sur 168 · A. N. F? 4686 et F · texte numérisé non relu

A. N. F? 4686 et F

:>. Cf. Intermédiaire des Chercheurs et Curieux, xviî, p. 579.

do Salut public, il donne sa démission de général. en alléjruant des raisons de santé, et tout en déclarant rester à la disposition du ministre ; il abandonne en même temps sa place de gou\erneur i\v rinde. Son état d'ailleurs était fort précaire : il était rongé de soucis d'argent ; la fièvre le brûlait i»l le glaçait tour à tour. A Versailles, où il put résider une partie de Tété, il faisait de grandes promenade> au soleil ; c'était, disait-il à sa femme, son meilleur remède et le baume de la vieillesse h laquelle il touchait déjà. Mais cette énergique nature ne se résigne pas h l'adversité; il va déployer contre elle ses inépuisables ressources, et, comme il rusait avec la gloire, on va le voir ruser avec la mort. Tour à tour émeutier et diplomate, journaliste, orateur, et partout intrigant, il vient de s'improviser stratège, et va se révéler inventeur.

Il avait une idée, une grande idée, dont le citoyen Dreys ne se doutait certes pas, et qu'il avait exprimée dès 1786, étant alors à Tarsenal de La Rochelle. C'était une heureuse imagination que ses multiples aventures n'avaient pas laissé à son génie facile le loisir d'étudier dans le détail et de r^dre pratique. Mais l'heure était grave, la ressource unique. Sans plus tarder, il fit donc parvenir au Ministre de la marine une proposition relative à l'emploi des boulets creuXy destinés au tir contre les navires. 11 s'agit tout simplement de l'obus^ qui n'était jusqu'alors en usage que dans le tir contre les troupes, mais qu'on n'avait jamais pensé, avant lui, à employer contre les obstacles. Dans la guerre maritime en particulier, le boulet plein était le seul employé. Le trou qu'il ouvrait dans le flâne du vaisseau se laissait facilement boucher; a» contraire, un boulet creux devait produire par se>

éclats un trou plus déchirant, enlever les bordages et mettre le vaisseau hors de combat. L'idée de Laclos inaugurait en somme les plus importantes découvertes de Tartillerie moderne.

Monge, saisi de la question dès l'arrivée de Laclos à Paris, en avait informé, dès le 28 mars, le Conseil Exécutif. 11 démissionna au mois d'avril, au moment même de l'arrestation de l'inventeur. Son successeur Dalbarade, saisi de nouveau, ordonna de tenter des expériences à La Fère. Le chef de brigade Fabre fut chargé de les préparer et, développant l'idée de l'inventeur, proposa d'essayer le nouvel engin contre une batterie terrassée pour l'adapter aux moyens et aux besoins de l'artillerie de terre. Le 20 août, Laclos quittai Paris sous la caution du représentant Laurent Guyot, de la (^ôte-d'Or, et se rendit à La Fère, assisté du citoyen BerthoUet, le célèbre chimiste, alors Commissaire des monnaies, et du citoyen Adot, représentant le Ministre de la marine. « Il ne fit autre chose que voir et dresser » le procès-verbal », déclare Fabre. Au reste, l'engin, fragile et défectueux, ne produisit d'effet qu'à une très petite portée. Ces premiers essais avaient cependant une importance théorique considérable et Laclos, en en rendant compte, conclut naturel- Jement avec confiance à l'opportunité d'expériences nouvelles. Le 6 septembre, il reçut Tordre de se rendre à Rochefort, avec l'autorisation du Comité de Salut public. Il devait y continuer ses expériences et se concerter pour leur exécution avec BerthoUet et le représentant Guyton-Morveau. Fabre restait chargé du détail. Laclos indiqua comme un emplacement préférable « le parc et les bâtiments du petit château de Meudon. » C'est donc sur la proposition du même officier qui avait posé la première [)ierre

(le l'Arsenal de La Rochelle, que fut créé ce célèbrt' établissement, qui rend encore de si grands services à Taérostation militaire.

Le 10 octobre, Dalbarade écrivit à son collègut' de rintérieur, pour le prier de mettre à sa disposition « cette maison et ses dépendances », tant que les expériences ordonnées par le Comité de Salut public l'exigeraient. Laclos \oit en même temps ses attributions s'étendre. C'est Theure du danger national : les inventeurs commencent h pulluler : le citoyen Brun-Condamine imagine des cartouches-brûlots ; Guyton-Morveau propose des boulets pleins à ba^rue de plomb; le citoyen Jeannin, capitaine aux Invalides, apporte sa matière inflammable; le citoyen Pinelli, ingénieur, fabrique des boulets incendiaires. Le ministre ne veut rejeter aucune découverte Siins examen. 11 en charge Laclos et le nomme Commissaire en chef des expériences de Meudon. Quin/A* cents francs lui sont une première fois avancés pour les menues dépenses. L'ingénieur Mandard lui est adjoint. Le Ministre de la guerre doit lui fournir une pièce de 24 ou de 18, montée sur son affût et tous les « attirails d'artillerie », qui lui sont nécessaires. Poursuivant ses études, il vient encore de proposer pour le tir à boulets rouges des culots de bois et de « toile », dont l'usage a eu, d'après lui, le plus grand succès à l'île d'Aix et à La Fère. Six culots ont été fabriqués à l'Arsenal. Le 4 novembre, Laclos se rend à Meudon, à 9 heures du matin, pour prendre possession, au nom de la marine, « du château neuf et du petit parc de Meudon ». Dalbarade a décidé d'assister, dès le lendemain à midi, sur la butte Montmartre, à l'expérience des culots, accompagné de son adjoint Chapatte et de plusieurs représentants du peuple. Le 5 novembre, comme il

se disposait à quitter son domicile pour se rendre à Montmartre, Laclos vit entrer chez lui le juge de paix Lacoste, de la section de la Montagne, son greffier Sarrazin, et les citoyens Caplain et Rivaux, membres du Comité révolutionnaire de Saint-Cloud, chargés de procéder à son arrestation. Ils le trouvèrent avec sa femme et « d'autres citoyens ». Laclos exprima simplement son étonnement de voir interrompre de nouveau la série de ses expériences de guerre et remit son portefeuille, où se trouvaient les différents ordres qu'il avait reçus du Ministre de la marine; il ouvrit lui-même les meubles et les placards, qui ne contenaient aucun papier; les scellés furent apposés sur son secrétaire où s'en trouvaient quelques-uns. La citoyenne Marie-Marguerite-Julie Poquet, femme de Jean-François Dupuis, cuisinier, attachée au service de la citoyenne Laclos, en fut établie gardienne, aux honoraires de vingt sols par jour. Laclos fut aussitôt incarcéré à la Force et peu après transféré à Picpus*.

Depuis la première arrestation de Laclos, la Gironde et la Montagne s'étaient livrées un combat mortel. Les journées du 31 mai et du 2 juin avaient consommé la chute des Girondins. Vingt et un d'entre eux, dont Sillery, Brissot, Carra, Fauchet, furent guillotinés, le 30 octobre. Brissot, accusé d'avoir rédigé la pétition du 16 juillet 1791, dans le but de faire massacrer les patriotes, fit connaître dans un mémoire justificatif qu'il n'avait fait que répondre à

1. A. G. Dossier Luclos. —A. N. F' 4.686. — Aulard. Comité^ II, p. 356 — Cf. dans \viSabreiache du 30 avril 1901 : Les services de Choderlos de Laclos (1792-1803) par M. Patrice Mahon, capitaine d'artillerie, qui a consulté sur la question des boulets creux les archives du Comité d'artillerie. M. Mahon a bien voulu m'aidor de sa précieuse expérience dans mes recherches aux archives du Ministère de la guerre. Je lui exprime ici toute ma reconnaissance.

une demande de Laclos et que c'était celui-ci qui avait ajouté les mots « par tous les moyens constitu- » tionnels». Pour achever de donner aux prétendus complots des Girondins une couleur orléaniste, pour les lier à d'Orléans, Robespierre fît venir à Paris Philippe-Egalité, absout une première fois par le Tribunal de Marseille. Le 6 novembre, le Prince fut traduit devant le Tribunal révolutionnaire avec le Girondin Coustard. 11 fut courageusement défendu par Voidel et condamné à mort ainsi que son compagnon ^ Le duc d'Orléans réclama son exécution immédiate et la subit, en même temps que Coustard, le lendemain 7 novembre. Il mourut avec courage et se retrouva prince sur la charrette. Ses dernières lettres avaient été pour M™* de Buffon. Garât raconte que, ce jour même, deux de ses amis, dirigeant leurs pas vers la place de la Révolution, devisaient entre eux des secrets desseins, qu'ils attribuaient à Robespierre, suspect à son tour d'orléanisme. La République est perdue, disaient-ils ; quelques jours encore, et d'Orléans est couronné. A ce moment, satête tombait sur l'échafaud. Il est probable que les anciens partisans du duc d'Orléans, ceux qui vivaient de lui depuis le commencement de la Révolution, décidèrent sa mort pour s'en débarrasser. Ainsi finissent parfois les grandes entreprises de corruption parlementaire. Ce fut du moins l'impression d'un bon juge : Napoléon. Quand Savary vint, en 1810, remplacer Fouché au Ministère de la police, son inexpérience des hommes

1. Son interrogatoire fut très bref et Fouquier-Tinville évita naturellement de lui demander l'emploi qu'il avait fait de son immense fortune. V. awr la détention des princes d'Orléans à Marseille les documents publics par la Reuue rétrospective (l"' avril 1890). M"* de Buffon, tombée dans la misère, épousa en 1798 un commissaire des guerres, M. Renouard de Bussierre, après avoir refusé Talleyrand, et mourut en 180'*.

de la Révolution, avec lesquels il était journellemenl en contact, lui fit, dit-il, sentir la nécessité « de » chercher dans le passé la prévoyance pour l'ave- » nir ». Il se fit apporter les volumineuses liasses de papiers du duc d'Orléans, qui étaient encore intactes depuis leur saisie, et employa plus d'un mois à les lire. Très prévenu contre le duc, qu'il entendait encore maudire par tous les partis, il sentit son opinion se modifier à la lecture de ces papiers.

« J'y en trouvai de singuliers, en ce qu'ils étaient » d'hommes que j'entendais souvent déclamer contre » le duc d'Orléans, et j'avais sous les yeux la preuve » qu'ils étaient ses obligés. J'y trouvai même des » reçus d'argent et, dans presque tous, une reconnais- » sance exprimée de manière à ne laisser aucun » doute sur son motif. Je fis un choix de ceux de » ces papiers qui concernaient des hommes que je » voyais fort assidus aux Tuileries, et d'autres, qui » cherchaient à acquérir du crédit. Je portai un jour » tout cela à l'Empereur, à Rambouillet... »

Napoléon lut tout d'un bout à l'autre, fit quelques tours en silence près du grand étang et parla longuement :

« Il m'est bien prouvé, dit-il, que le duc d'Orléans » n'était pas un méchant homme. S'il avait eu les » vices, dont on entache sa mémoire, rien ne l'aurait >i pu empêcher d'exécuter le projet qu'on lui a » supposé ; il n'a été que le levier dont se sont ser- )) vis les meneurs de cette époque, qui l'ont compro- » mis avec eux pour trouver des prétextes de lui » extorquer de l'argent, et il paraît bien qu'une fois » qu'ils ont commencé, les demandes n'ont plus eu )) de bornes. 11 ne faudrait même pas s'étonner que )) tous ceux qui étaient ses débiteurs se furent enten- » dus sur les moyens de lui arracher quittance et

» n\nissent tramé sa perte en soulevant contre In » rindignation publique... Brûlez tout ce fatr;i>. » conclut-il, avec une prudence magnanime, et » laissez tous ces gens-là en repos, qu'ils ne sachent » jamais que j\ii lu cela *. »

La situation de Laclos, arrêté depuis deu\ jours quand le duc d'Orléans fut exécuté, était terrible. L'orléanisme, comme un revenant, semblait s'attacher à ses pas. Il avait beau fuir cette ombre fatale et changer constamment de route pour la dépister, elle surgissait sans cesse à ses côtés, portant la niorl avec elle. Ainsi Philippe d'Orléans semblait se venger du conseiller qui Tavait perdu. Cependant, cetle foisencore, Laclos échappa. Maintenu au secret, il continuait d'écrire des mémoires sur les boulets creux. Sa femme se prodiguait et s'ingéniait toujours pour le sauver. Elle cherchait à provoquer la levée des scellés apposés sur le secrétaire de son mari, afin qu'on examinât ses papiers et qu'ils servissent à jugi»r sa conduite. Une première fois, le juge de paix Lacoste est avisé que la citoyenne Poquet, quittant le service de la citoyenne Laclos, ne peut plus assumer la garde des scellés. Mais il se borne à la reni-

1. Mémoires du duc de Rovijfo, IV. pp. 356 et suiv. — Ce qui restait des papiers du duc d'Orléans fut, selon toute apparence, emporté par Bcugnot. quand il passa, en 1814, au Ministère de la Police. Son petit-fils, le comte Beugnot, vient en mourant de les léguer à l'Institut. Il est d'ailleurs probable que l'auteur de la Correspondance de L.-Ph. -Joseph d'Orléans, nous en a fait connaître les pla* importants. Cet auteur semble avoir é\jfi Roussel, secrétaire de la commission nommée par le décret du 22 floréal an II, qui saisit ao Palais-Royal plus de 15 cartons de papiers ; mais, sauf la lettre de Fauchet, que nous avons citée, il a évité de publier les demandes ou reçus d'argent. M. le vicomte Beugnot a écrit récemment à Y Intermédiaire des Chercheurs et Curieux (n* du 30 septembre 1903) que les papiers légués par son père à l'Institut, composés de 405 pièces, ne réserveraient que des déceptions « à des fureteurs de révé- » lations sensationnelles. »

placer par la citoyenne Marie-Anne Mantol qui lui a succédé dans sa place. Peu après, M™" Laclos trouve un nouveau subterfuge. Elle écrit au Comité de Sûreté générale pour l'avertir qu'elle va quitter son appartement de la maison Egalité. La citoyenne Saint-Val, nouvelle propriétaire, veut augmenter son loyer au delà de ce que lui permettent ses faibles ressources. Elle prie donc le Comité d'ordonner la levée des scellés, en présence de son mari, et insiste sur l'urgence, car son bail expire dans quatre jours. Sa requête, deux fois renouvelée, est enfin entendue. Le 29 décembre, à 4 heures, elle a la triste joie de revoir son mari pendant quelques heures. On l'a extrait de sa prison, pour assister à l'ouverture du secrétaire et à l'examen des papiers qu'il contient ; ils sont tous relatifs à ses anciennes fonctions électives et militaires. Laclos demande que ses deux lettres de démission soient décrites dans le procèsverbal, ainsi que le certificat justificatif de sa section. Il est ensuite remis à ses gardiens * .

Son frère, dont le procès-verbal signale la présence à l'opération de la levée des scellés, entraîné dans son infortune, avait été arrêté le 6 novembre, un jour après lui. Nommé Consul à Cadix, puis à Smyrne, il s'apprêtait à rejoindre son poste, <( ayant déjà reçu » brevet, fonds, passe-port et instructions » ; le Ministre Lebrun fut pris d'un scrupule et adressa au Comité de Salut public la question suivante : « L'état » d'arrestation du citoyen Choderlos-Laclos est-il un » obstacle au départ du citoyen Choderlos pour le » poste, auquel la confiance du Conseil Exécutif l'a » appelé ? L'avis du Comité de Salut public sera la » règle de ma conduite. » Le Comité répond : « Que

» la question est beaucoup moins de droit que de » fait, que c\*st le personnel de l'agent ([u'il faut » prineipalenient consulter, en toute circonstance. » 11 prie en conséquence le Ministre de s'expliquer )) sur le degré de confiance qu'il accorde, soit au » ci\isme, soit à Fidonéité {sic) du citoyen Choder- )) los. » Le Ministre n'eut pas à répondre. Au lieu d'aller h Smyrne, Choderlos fût arrêté et incarcéré au Luxembourg. Sa section déclara que c'était « un » homme très éclairé, froid et parlant peu », mais qu'il ne sVtait pas servi de tous ses moyens pour combattre les ennemis de la République et qu'il se ménageait tous les partis, « tandis que des sans- » culottes, qui ne savaient ni A, ni B, soutenaient » avec énergie les vrais principes. » Choderlos se mit, dans sa prison, à rédiger de longues suppliques au Comité de Sûreté générale *,

Pendant plus de trois mois, Laclos ne put faire passer aux siens aucune nouvelle de lui. Le 9 avril 1794, il parvint enfin à rompre le silence au prix de quels efforts, on le devine, l^n commissionnaire vint remettre à M™* de Laclos un petit billet insignifiant d'apparence. 11 avait charge, en même temps, de lui porter les derniers adieux de son mari. L'auteur des Liaisons dangereuses s'apprêtait à monter à la guillotine. Le romancier, qui naguère déployait un art si parfait à exprimer des sentiments feints et dissimulés, avait dû exercer sa plume, non plus pour donner un air de vérité aux mensonges de la séduction, mais pour assourdir prudemment le cri déchirant de la mort. Ici, l'artifice devient tragique et la moindre nuance fait frissonner.

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