A. G. Armée du Rhin
aveuglent ses yeux et brisent sa poitrine ; son grand corps maigre s'est affaibli et raidi avec Tâge. Il souffre d'hémorrhoïdes et a perdu Thabitude du cheval. De ses trois montures, deux, a la véritt^, sont fort paisibles. Mais il a beau s'exercer, dès que les mouvements sont vifs, il perd la selle et même les étriers. Après un mois d'efTorts, le pauvre homme avoue « que » ce n'est pas fameux ». Il se redresse dans son uniforme, devant les troupes ; il est décidé à aller jusqu'au bout de ses forces physiques. Elles défaillent, et il se résigne à faire l'étape presque toujours en voiture.
Dans cette armée républicaine, que conduit Moreau, l'énergie et la simplicité sont à l'ordre du jour. Pas de dorures, pas de panaches, pas de proclamations pompeuses, mais une discipline étroite et silencieuse, une familiarité brutale, un endurcissement orgueilleux à la souffrance, un patriotisme exalté et presque farouche. Moreau jalouse Bonaparte et déteste « la » faction italique ». Eblé, qui commande Tartillerie, est le type accompli de ces rudes soldats, impitoyables dans le service et préchant d'exemple, jaloux de leur autorité et pestant sans cesse contre les bureaux. Il surveille d'un œil méfiant le nouvel arrivant, un intrigant louche, introduit dans l'arme malgré les règlements ; ce littérateur ne lui promet rien qui vaille. Mais le général Laclos n'a pas oublié son métier. « Je me sens au courant, écrit-il, comme » si je n'avais pas interrompu. » Il prend à cœur de se montrer vigilant, pratique, artilleur expert. A force d'énergie, il y réussit. Une aflTaire de cent chevaux, qui ne sont pas rentrés à leur corps d'origine, le
1. Arrivé k Tétape, il ne trouvait pas de lits assez longs pour lui.
brouille avec Lariboisièrc , directeur-général des parcs. Eblé intervient, d'un ton bourru, pour régler l'incident K Mais Laclos la conquis; il a trouvé en lui un auxiliaire précieux et sur qui Ton peut compter. Moreau partage Topinion d'Eblé. De son côté, Laclos se loue de « Thonnêteté » de ses chefs ; il est « enchanté » de Moreau, d'Eblé et des officiers sous ses ordres. A la tête de la réserve d'artillerie, il descend le Rhin, en fort bon ordre, par Neu-Brisach et Schaffouse, où il rencontre le général Leclerc, le beau-frère et l'espion de Bonaparte ; à Babenhausen, il habite la chambre de Souvaroff, « qu'on dit être » une espèce de fol », L'armée marche à grande allure, sans jamais rester deux jours au môme cantonnement. Les Autrichiens de Kray sont refoulés sur Ulm, après des combats insignifiants. La victoire, si propice à nos armes, semble fuir devant le vieux Laclos, qui ne se défend pas d'en rêver comme à vingt ans. Ilélas, ce n'est iciqu'une simple « amusette », qui débarrasse l'armée d'Italie de 80.000 adversaires. Le 6 juin, à Meningen, on annonce enfin que Moreau va monter à cheval. Trois jours après, Laclos apprend de Paris que sa destination est changée; il est nommé commandant en second de l'équipage de siège de l'armée de réserve, qui se forme à Grenoble et va se trouver sous les ordres immédiats de son ami et protecteur, Lacombe Saint-Michel. Son changement est dû sans doute à Marmont, qu'il connaît et qui le croit utile aux sièges. Néanmoins il regrette Tarmée de Moreau. Quant à Eblé, furieux quand on lui prend de bons officiers, surtout pour les donner à l'armée d'Italie, il laisse éclater sa mauvaise humeur. Il adresse à Laclos une lettre de