‹ Un acteur caché du drame révolutionnaire, le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803, d'après des documents inéditsChapitre 14 sur 168 · Mémoires du comte de Ségur p · texte numérisé non relu

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arrivé indécemment tard et toutes les vieilles femmes m'ont trouvée merveilleuse », valaient les traits les plus piquants.

La bonne compagnie aime encore à être battue et jtimais elle ne mit à ce goût singulier plus de fureur qu'en ce temps-là. Comme le tyran antique, qui se faisait injurier par un esclave, les grands seigneurs mettaient alors leur gloire à accueillir des gens de lettres, pour leur prouver avec esprit qu'ils valaient beaucoup moins que les plus vils de leurs concitoyens. On trouve dans cet étrange aveuglement de la générosité et quelque humilité passagère, tout Toptimisme béat du bien-être héréditaire, la lassitude de la flatterie, la recherche d'une sensation forte et surtout ce raffinement de supériorité, qui nous élève d'autant au-dessus des autres que nous ravalons en nous-mêmes l'objet de leur admiration. Laclos avait pénétré d'un œil sûr ces bizarreries de décadence. S'é tant juré de frapper fort, il avait aussi frappé juste. L'obscur capitaine venait enfin de passer grand homme. « Tout Paris s'empresse à vous lire, » lui écrivait-on ; tout Paris s'entretient de vous. Si » c'est un bonheur d'occuper les habitants de cette » immense capitale, jouissez de ce plaisir. Personne » n'a pu le goûter autant que vous ^ » Laclos se promenait dans Paris, applaudi et redouté comme Valmont lui-même. « On le craint, on l'admire, » on le fête, écrivait Grimm, l'homme du jour » et son historien, le peintre et son modèle sont » traités à peu près de même. »

Le scandale en effet égalait le succès. On avait d'abord cru à un conte moral, où l'indulgence se parait de sensibilité, ou bien encore à quelque roman

(1) Lettre de M-" Riccoboni, B. N 12845.

frivole, ironique et polisson; c'était une histoire terrible, qui voilait des grâces les plus légères de Tesprit toutes les sauvageries de la nature. Les crudités de Diderot, les violences plébéiennes de Rousseau n'égalaient pas l'effet de ce style aimable. Comme au souper de Prévan, tous les personnages « avaient » la haine dans le cœur, mais les propos n'en étaient ») pas moins tendres. » C'était une eau limpide, présentée dans un cristal délicat, mais qui brûlait comme l'alcool.

Les femmes firent éclater très haut leur indignation La grâce angélique de M"' de Tourvel, sa faiblesse adorable, sa mort sublime, toutes les larmes qu'elle fit >erser ne les vengèrent pas de M'"® de Merteuil et de M"" de Volanges. Elles abandonnaient volontiers à la critique leur vertu et leur honneur môme, à la condition de plaire encore. Elles consentaient i\ paraître perfides, mais non point repoussantes. La haine et le mépris se pardonnent, non le dégoût, ni surtout l'indifférence. En les regardant en face, Laclos avait osé les regarder sans trouble. Pour qui n'est médecin, ni confesseur, c'est un crime sans rémission. Son œil perçant et froid fit horreur et la coquetterie de tout un sexe se dressa contre! lui. 1

Ce ne furent pas naturellement les plus faciles dont la fureur fut la moins bruyante. M™* de Genlis se voila la face pour ne pas voir, et chez elle la jalousie littéraire vint encor renforcer la vertu inquiète. La charmante marquise de Coigny, qui n'avait d'une Tourvel que la faiblesse, fit fermer sa porte à l'auteur, qu'elle avait souvent reçu, et dit à son suisse : « Vous connaissez bien ce grand » monsieur maigre et jaune en habit noir, qui vient » souvent chez moi ? Je n'y suis plus pour lui... Si

» j'étais seule avec lui, j'aurais peur^ «Le dépit de se reconnaître ou la crainte d'être dévoilée furent plus sensibles aux traits de l'audacieux romancier que l'étonnement indigné de l'innocence. Dans les boudoirs, où on le dévorait en cachette, dans les salons, où l'on mettait à profit ses enseignements, Laclos fut couramment traité <( d'infernal », et des roués, comme Tilly, réclamèrent pour son livre « les flammes de Texécuteur public. »

Une femme âgée, qui connaissait depuis longtemps la famille de Laclos et dont le talent renommé n'était que la charmante parure d'une âme exquise, Tyjrae Riccoboni, fit entendre du fond de la retraite, où l'étude la consolait des souffrances du cœur, une protestation sévère autant que désintéressée. « C'est en qualité de femme, Monsieur, écrivit-t-elle, » de Française, de patriote zélée pour l'honneur de » ma nation, que j'ai senti mon cœur blessé du » caractère deM™°de Merteuil. Si, comme vous l'as- » surez, ce caractère existe, je m'ap|)laudis d'avoir » passé mes jours dans un petit cercle et je plains » ceux qui étendent assez leurs connaissances pour » se rencontrer avec de pareils monstres*. »

Laclos se défendit avec infiniment d'adresse et d'esprit. Il fit tenir son livre à M"* Riccoboni, en accompagnant son envoi des flatteries les plus délicates pour l'auteur iïErnestine; mais c'était surtout la femme qu'il voulait convertir, c'est le pardon de toutes les femmes qu'il voulait obtenir d'une des meilleures d'entre elles. Il fit si bien que le ton

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