‹ Un acteur caché du drame révolutionnaire, le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803, d'après des documents inéditsChapitre 15 sur 168 · Tilly, Mémoires, I p · texte numérisé non relu

Tilly, Mémoires, I p

2. Correspondance de Laclos et de M"* Riccoboni. B. N. 12845. On trouvera cette correspondance à la fin du volume. Elle a déjà été

publiée par M. Bloomficld dans la Eevue de Paria, août et septembrc 186'a.

s'adoucit etqu'une correspondance s'engagea. « Peut- » être, écrivit Laclos, ces mêmes Liaisons dan- >i gereuseSy tant reprochées aujourd'hui par les » femmes, sont-elles une preuve assez forte que je » me suis beaucoup occupé d'elles. Comment s'en )» occuper et ne les aimer point?... » « Vous pré- » tendez aimer les femmes, répondit M™* Ricco- » boni, faîtes-les donc taire, apaisez leurs cris et » calmez leur colère. Vous ne savez pas. Monsieur, )) combien vous regretterez un jour leur amitié... yy Changez de système, ou vous vivrez chargé de la >» malédiction de la moitié du monde excepté de la » mienne pourtant, car je vous pardonne de tout mon » cœur et je vous excuserai même au tant que je pour- » rai sans me faire arracher les yeux, n

Laclos s'exclama qu'il eût sans doute préféré peindre les femmes dans tous leurs avantages. Mais qui donc oserait se croire assez de talent pour affronter une pareille œuvre ? C'était à M°*° Riccoboni de nous présenter par un travail heureux sa propre peinture. Quel homme assez froid ne sentirait sa main trembler devant le chef-d'œuvre de la nature : « toutes les vertus embellies, jusqu'aux défauts deve- » nus séduisants ! La raison sans raisonnement, l'esprit » sans prétention ! L'abandon de la tendresse et la » réserve de la modestie, la solidité de l'ûge mûr et » l'enjouement folâtre de l'enfance ! Que sais-je ? ») Mais surtout comment ne pas laisser là le tableau » pour courir après le modèle?... » Heureusement « son criminel ouvrage » ne lui avait pas encore attiré la malédiction de ses amies. Il se rappelait h ce sujet un mot de Julie, qui disait en parlant de Dieu. « Les réprouvés dit-on le haïssent, il faudrait donc qu'il m'empêche de l'aimer. » « J'ose dire ») comme elle, déclarait-il avec chaleur, je mets

» trop de prix à Tamilié des femmes pour ne pas » espérer de la conserver, peut-être même d'en » obtenir encore. » M™® Riccoboni eut le courag:e de résister à tant de grâce et d'éloquence, mais en s'excusant « de la légère censure d'une cénobite ignorée » elle marquait assez que l'auteur avait du moins su se faire pardonner son livre.

11 n'est point de roman à la mode et, comme on dit maintenant, de roman « rosse », dont la malignité publique n'ait fait un roman à clefs. Les Liaisons dangereuses n'échappèrent point à cette commune loi. Laclos se défendit avec les arguments d'usage :

... Je prends à Tun le nez.

A l'autre, le talon, à raiitrc, — devinez ?

Certes il affirma, qu' « éclairé par une malheureuse expérience », il avait vu tout ce qu'il avait peint et qu'il ne pourrait sans mentir effiicer aucun des traits, qu'il avait rassemblés sur ses personnages. 11 ajouta même qu'il en avait omis quelques-uns comme trop récents ou trop connus, car « Thonnête » homme, en diffamant le vice, répugne cependant à » diffamer les vicieux. » Mais il n'avait point prétendu « faire un libelle. » Quand le grand Molière peignit Tartuffe, il rassembla sur un seul hypocrite les traits épars de cent d'entre eux. Laclos, sans prétendre à régaler, avait imité sa méthode, pour peindre dans M'"^ de Merteuil, les « noirceurs que les femmes » dépravées s'étaient permises en couvrant leurs vices » de l'hypocrisie des mœurs. » Même il n'avait revêtu sa marquise de Thabit français que pour plus de commodité, car ses vices étaient de tous les pays et de tous les temps. « J'ai préféré la draperie » que je pouvais avoir sous les yeux, mais l'œil

»; exercé dépouille aisément le modèle et reconnaît «"lenu^. »

' En 'dépit de ces assurances, vingt noms circulèrent dans Paris. 11 en fut de même à Grenoble, ou Laclos' avait servi six ans. Stendhal prétend avoir connu, dans son enfance, l'original de M™° de Merteuil : ce serait M"*®- de Montmort, femme boiteuse, riche et spirituelle ,'\ qui était liée avec les Beyle et les Gagnon. Elle 'tomba dans la dévotion sur ses vieux jours et mourut en 1822, à quatre-vingt-cinq ans. Cécile Volange» serait une demoiselle de Blacons; que ïses. aventures conduisirent au couvent.' Lé chevalier de Mautort, capitaine au régiment d'Austfasie, passant à Grenoble en 1788, n'y trouvait plus'ves^ tige «'de -cette société brillante et si renommée pour «i galanterie.-' ))>Laclos, 'dit-il, n'aurait plus retrouvé que'« les ombres'ou'les squelettes de ses personnages: ') La marquise de Sassenage, qui jouait un des p.re- )) miers'rôles; était maintenant une femme décrépite » et retirée à la campagne. » Les Grenoblois mettent encore le nom d'une Présidente de Vaux sur celui delà Présidente deTourvel. Charles Nodier racontait que, dans sa jeunesse, il n'avait pas traversé une garnison principale de nos provinces, où l'on ne ^lont^àt du doigt un des héros du fameux 'roman, quïV appelle « un satyricon de garnison^. » •*

• Ce -ne"? fut que plus tard que Laclos s'en ouvrit, soit- dans'le -monde, soit à' quelqu'un de 'sés* comp'aîrnons-dlarmes. Il écrivit' sur des exeniplaires î les nomstdès" personnages qu'il avait eus en vue' et qui,

Ulhid.

2. Stendhal.' Vie 'de Henri Bruiard, p. 65.' — Prudhomme.* La Journée' des -.Tuiles, 1893. — Gh. * Nodier ; Bulletin du bibliophile, octobre 1834. . .' '

en effet, appartenaient à la haute société grenobloise. Ce sont probablement les mêmes indications que Tilly nous a transmises. Valmont serait donc un officier d'artillerie « portant un nom célèbre dans les sciences » et dont les aventures avaient pris un tel éclat, qu'il aurait eu la réputation de Lovelace, « si c'eut été un homme de cour ». M™*^ de Merteuil ne serait qu'une faible copie d'une grenobloise, la marquise de L. T. D. P. M. Enfin l'aventure de Prévan serait arri>ée à un officier supérieur des mousquetaires, M. de Rochech

Quant au caractère de M™° de Tourvel, « qui n'est pas commun », Laclos l'aurait imaginé ^

Le succès des Liaisons dangereuses se soutint jusqu'à la fin de l'Ancien régime. Elles continuèrent d'être l'objet de discussions passionnées. On en répandit une sorte de parodie, les Mémoires du vicomte de Barjac^ qu'on attribua même faussement à Laclos. Tous les hommes y sont francs et généreux ; toutes les femmes honnêtes et pieuses. M"® de Montesson tira des Liaisons une pièce qu'elle fit représenter sur son théâtre de Bagnolet, la Comtesse de Chazelles. M'"*' de Genlis nous apprend que l'œuvre de sa tante « tomba honteusement au troisième acte. » L(î roman de Laclos trouva naturellement près des révolutionnaires une fortune nouvelle. On y vit justement le procès de la cour et encore de l'aristocratie toute entière. A cet égard, il partagea la faveur du Mariage de Figaro qui parut une année après. Les éditions- se multi-

1. Int. des Chenh. et Cur., HI, p. 168. — Tilly, Mémoires, Cf. cliap. VIII, p. 2'20.

2. Laclos écrivait ù son fils, le 19 juillet 1802, nu sujet des éditions do son livre : « Je te dirai que 1 édition d'Estampes, dont lu » me parles, est la jjIus fautive des mille et une contrefaçons, qu ou

plièrent; des traductions parurent dans toutes les langues. Il avait sa place dans toutes les bibliothèques de nos pères. Quand La Fayette, au mois de juillet 1792, après avoir franchi la frontière, fut fait prisonnier par les Autrichiens, il ne possédait dans ses bagages qu'un seul livre, et c'était celui-là ; pendant ses dix années de captivité, à Olmûtz, il n'eut d'autre distraction que de relire l'ouvrage dont il avait fait choix en quittant Paris ^ « Dans le nouvel ordre de choses, écrivait Tilly en 1807, le livre a perdu de son intérêt et néanmoins durera autant que la langue 2. »

Après avoir été célèbre, le roman de Laclos fut presque oublié. « Laclos est inconnu des nouvelles générations », écrivait en 1840 Arsène Iloussaye, qui lui-même le confond avec les conteurs erotiques du siècle précédent ou les romanciers de boudoir galant. Heureux homme, qui trouve à s'égayer du cœur de Valmont ! -^ Cette opinion était générale. On plaçait les Liaisons dangereuses à coté des

» a faites de ce roman. Il ne reste pas un exemplaire des deux » seules éditions que j'en ai faites. La moins mauvaise est actuelï» lemcnt celle où l'on a mis une correspondance entre M"* Riccoboni « et moi et quelques poésies fugitives échappées à ma jeunesse. 9 Mais comme cette édition n'est pas faite à Paris, je ne sais si j'en B trouTprai. n Cette dernière édition est de 1787, comme en témoigne une lettre de M"* Duchastelier, ( B. N. 12.845) qui remercie Laclos, alors ù Metz, de l'envoi d'un exemplaire. Elle est à peu près introuvable*. — Le Mercure de France a publié cette année une édition d'après le manuscrit original, qui se trouve à la Bibliothèque Nationale. — Les imitations et les parodies des Liaisont dangereuses sont innombrables. On a faussement attribué ù Laclos les Folies Philosophiques du marquis de Luchet.

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