‹ Un acteur caché du drame révolutionnaire, le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803, d'après des documents inéditsChapitre 140 sur 168 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Il est malade à Milan. — Souffrances d'Ancône à ïarente. — 11 cherche sa maison sur un plan de Paris. — Désarroi de l'armée de Naples. — Paul-Louis Courier. — Le zèle et l'énergie de Laclos. — Vaincu par la maladie. — La petite M™« Lespagnol. — Lettre à Alquier. — Stoïcisme. — Lettre à Marmont. — Lettre à Bonaparte. — La mort. — Le fort Laclos. — La faveur de Bonaparte. — Lettre de M"® de Laclos. — La famille de Laclos et les Liaisons dangereuses. — Conclusion.

Le 2 mai 1803, le général Laclos quitta une dernière fois Paris et sa famille et commença de monter le cruel calvaire au bout duquel la mort l'attendait. Sa femme restait seule avec Soulange et « le gros Charles», maintenant élève à Sainte-Barbe. Etienne était à Dresde et « le bon Choder », nommé Consul général à Smyrne, avait déjà rejoint son postée II était entendu que si la paix continuait. M™** de Laclos partirait pour Tltalie avec sa fille, dès que son mari lui aurait trouvé une installation confortable. Cet espoir devait être le viatique du vieux Laclos et le

1* En 1807, malade, miné par le climat, il obtint un congé, erra dans les lies Ioniennes pour échapper ù la flotte anglaise, tomba aux mains des Albanais d'Ali-Tébélen, qui le maltraitèrent et le dépouillèrent, parvint h toucher Otranteet mourut à Rome, le 8 octobre 1808. A Smyrne, il reçat Chateaubriond, qui se loua de son accueil.

soutenir jusqu'au bout de sa sombre agonie. Lt- 5 mai, de Briare, part son premier billet: « Si tu » savais, écrit-il à sa femme, de combien de façons » je t'ai déjà fait arriver en Italie. » Il se reprenait à remplacer la réalité par Tillusion. Le 12 mai, il a passé les Alpes; il dîne à Verceil chez Menou, l'ancien ami du duc d'Orléans, devenu en Egypte Abdal — lah-Menou, maintenant Gouverneur du Piémont^ avec un traitement de deux cent mille francs. Menou, qui est fastueux dans ses goûts, possède un appartement plus beau que celui de Bonaparte, la livrée du gouvernement, des tabourets au salon et à table comme chez Bonaparte, et un dîner meilleur que celui de Bonaparte. Laclos rencontre aussi le général Dupont, toujours simple et qu'il croit toujours son ami. A Milan, il rend visite à Murât, commandant en chef de Tarmée d'Italie. Mais déjà le voyage Ta brisé. Vne fièvre éruptive le saisit, qu'il soigne avec des bains et des boissons rafraîchissantes. Il doit refuser tous les dîners. Il promet à sa femme, à ses enfants de veiller à sa santé, mais son courage défaille, sa résignation l'abandonne, et ce lamentable aveu lui échappe, à la fin d'une lettre à sa femme : « Je ne vois plus ce que j'écris et tu » en devines bien la raison. » La fièvre s'arrête h Rimini. Il cause à Pezzaro avec Tévèque « de la » Révolution, des Liaisons dangereuses et deM.de » VaudnHiil ». Il habite des palais somptueux et incommodes, balayés deux ou trois fois Tan et meublés comme au temps de sa jeunesse. « Voilà » jusqu'ici, déclare-t-il, tout l'agrément que je » reconnais à un voyage d'Italie ». Les auberges sont détestables ; les villes, petites et vilaines et les routes mauvaises. Tous ses compagnons, qui vont affronter la maladie, souhaitent la guerre. Ils se

sentent entourés de la haine des habitants, mal dissimulée par la politesse obséquieuse des autorités. Pour lui, il est bien plus boulevard P)issonnière que dans aucun endroit d'Italie. Il voudrait savoir les plus petits détails de la vie de famille. A Lanciani, il trouve chez son hôte un plan de Paris, se le fait apporter, cherche bien vite Tendroit aimé. « Je suis resté près d'un demi quart d'heure à con- » sidérer le petit espace compris entre le boulevard » et la rue Bergère. » Hélas, après Ancône, il n'y a plus de poste militaire ; plus de lettres des siens ; dans quel tourment le voilà plongé ! Les voitures d'artillerie dévalent d'Ancône à Tarente par des chemins épouvantables. La chaleur est torride. Le ^rénéral Laclos, cahoté dans sa voiture, se félicite chaque jour d'être au moins le seul h souffrir et de n'avoir pas aventuré sa femme dans ce pays de torture. La « terreur » qu'il aurait de les voir malades elle ou sa fille, détruirait tout le bonheur de leur présence. Pour comble de malheur, lui qui n'est [>arti que pour augmenter ses maigres ressources, il les voit fondre dans cette dure campagne. Ses appointements ne lui suffiraient pas et, dans le désordre de l'intendance, ils ne lui sont même pas payés. Bien qu'il n'ait donné un verre d'eau h personne, sa mission lui coûte déjà 8.000 francs de son argent. Enfin le 14 juillet, après trois mois de terribles fatigues, il arrive à Tarente et on comprend qu'il la juge « une assez vilaine ville dans un assez » vilain pays ». Un grand bonheur l'y attend, et ce sera le dernier : deux lettres de sa femme, une de Soulange et une de Charles, qui lui sont parvenues par les soins d'Alquier, heureux et paisible ambassadeur à Naples.

A peine a-t-il le temps de souffler qu'une tâche

plus dure encore va lui être réservée. L'artillerit* de Tarmée de Naples est dans un complet désarroi. Elle se compose de deux « divisions » à cinq pièces de 6 et d'un obusier ; le parc possède, outre les mêmes quanlités, quatre pièces de 12 et deux obiisiers ; enfin dix canons de 12 ont été trouvés à Bari et à Malfetta. Mais le roi de Naples refuse d'acquitter la solde et les hommes ne sont pas payés ; il n'y a pas de cartouches pour les fusils ; le parc est sans personnel ; les batteries de côte ne sont pas servies. Enfin l'état sanitaire déplorable. « Nos robustes sol- » dats du train, écrit le chef de brigade Deyssautior, » payent beaucoup plus chèrement que les autres le » tribut au climat. Tne grande moitié de nos coin- » pagnies sont en convalescence ou dans les hôpi- » taux ; elles ont cruellement fatigué durant nos » trente-deux jours de route et de chaleur dans les » sables de l'Adriatique, dans les gorges et sur les » hautes montagnes de la Romagne et de la Pouille ». Cependant la rupture de la paix avec l'Angleterre, la présence des Russes dans les îles Ioniennes obligent à reconnaître la côte, à la fortifier, à rarnier sans perdre un moment ^

Evoquant sur cette terre lointaine, devant les flots bleus de l'Adriatique, où Tarente se mire toute blanche au grand soleil, l'ombre mystérieuse de l'auteur des Liaisons^ « on aimerait à savoir, » écrit M. Paul Bourget^, « quelles idées promenait sur ce » rocher de Tarente cet observateur désenchanté » dès ses trente ans, et qui, ayant repris du service » sous Bonaparte, disposait des batteries sur ce fort » dont je vois les tours en ce moment dresser leur

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