A. G. Dossiers Laclos et Charles de Laclos
» pleurer avec moi mon époux, un homme qui a >* été si recommandable sous tous les rapports, » comme citoyen et comme homme privé, dont lu )> mort a été belle comme sa vie et fait honneur à ») la philosophie. Vos regrets, monsieur, honorent » sa mémoire et donnent à ses vertus l'éclat qu'elles » méritent. C'est à un nom comme le vôtre et d'une )} réputation (sic) qu'il appartient de le louer comme il >i faut qu'il le soit. C'est par les sentimens du cœur » que l'on peut faire entendre la vérité, et qu'elle » peut être reçue. Si le ciel m'avoit accordé d'autres » facultés que celles d'adorer et d'admirer un être » que j'ai toujours vu parfait, je romprais un ») silence que son inaltérable tranquillité lui a tou- » jours fait garder. Mon ftme est oppressée de ma » faiblesse. Je voudrois que tout le monde le connût » comme moi. Je reçois, il est vrai, des témoignages » bien flatteurs de la considération qu'il avoit » inspirée, et les noms de ceux qui lui donnent des » regrets font la plus belle apologie qu'un homme » sage comme lui pouvoit souhaiter. Être aimé et » estimé des personnes distinguées par leur lumière )) et leur moralité est certainement être arrivé au )» but que le Sage prétend. Ses mânes peuvent être » satisfaites du tribut de sentimens que ses amis lui » ont donné: mais le cœur d'une femme tendre » s'arrête difficilement dans les vœux qu'elle forme » pour rétendue de la gloire d'un époux adoré. Ne » vous étonnez donc pas de mon ambition. Elle » obtiendra peut-être votre assentiment. Si je ne me » trompais pas, mon cœur reprendrait un nouvel » essor. J'aimerais à vous le devoir et à consacrer à » la reconnaissance le reste de mes jours. — Veuil- » lez. Monsieur, interpréter, mieux que je ne puis » m'exprimer, tous les sentiments que vous m'ins-
» pirez et en recevoir l'hommage le plus pur, tel que » \ous méritez qu'il vous soit offerte
M. (Charles de Laclos conserva pieusement, après sa mère, la mémoire d'un père, qu'il avait peu connu. Il écrivait au roi Louis-Philippe, en lui rappelant les services rendus à sa maison. Mais quand Lacretelle fit paraître, en 1832, son Histoire de VAssemblée Constituante^ il ne put lire sans s'émouvoir que son père avait peut-être été l'auteur des journées des 5 et 6 octobre. 11 protesta par une lettre indignée. Il écrivit de même à M. de Lamotte-Langon, à la suite d'un article du Constitutionnel. Il défendait plus timidement le trop fameux ouvrage du général Laclos, renvoyait les chercheurs l\ sa correspondance avec M"" Riccoboni et décliU'ait que son père avait prévu, en démasquant le vice, l'orage qu'il attirait sur sa tète. Les Liaisons dangereuses^ dont le redoutable succès avait tant i)esé sur la destinée de Laclos, ne laissaient pas de gêner encore et d'importuner après lui les enfants qu'il avait tant aimés. Sans doute, ils eussent vi>ement désiré d'en débarrasser sa mémoire.
C'est pourtant par ce petit livre qu'il a vécu cet ardent ambitieux, qu'il n'est plus possible à présent de confondre avec les personnages qu'il enfanta. Ses rares facultés, son tempérament d'action lui méritaient et lui firent désirer d'autres gloires. S'il fut né plus tôt, trouvant tous les chemins fermés, peut-être se fut-il résigné à créer de nouveaux chefs-d'œuvre. S'il eût abordé la Révolution à l'aube de la jeunesse, la guerre ou la politique l'auraient
1. B. N. ms. fs. 12.846. — Parmi beaucoup d'autres lettres de condoléance, M"* de Laclos en reçut une de Talleyrand.
pousse^ sans doute au premier rang. Si même ce capitaine d'artillerie fut simplement resté dans le rang, il eut été à Valmy avec le régiment de Toul, et sa vieille expérience 1 eût rapidement imposé à la tète des armées républicaines. — Mais il voulut, déjà sur son déclin, faire violence à la fortune. Comme il possédait encore Faudace de la jeunesse, il se flatta d'en éprouver le bonheur. Cet homme si froid devint, à cinquante ans, impatient et fébrile. Pressé par le temps, il regardait trop loin et visait trop haut, chevauchait des coursiers de fortune, galopait en éclaireur, se jetait dans les chemins de traverse et perçait sur la grande route, mais toujours avant l'heure. 11 avait de la divination sans prévoyance. Un dieu malin semblait condamner ce romancier d'un jour à concevoir dans la réalité de perpétuels romans. Précurseur de Talleyrand, rival de Dumouriez, auteur, avant Bonaparte, de projets contre les Anglais dans Tlnde, il imagine encore le plébiscite, propose le divorce, invente Tobus ; il donne le branle à la Révolution, lui trouve une caisse et indique à Topinion la solution la plus raisonnable. Mais il travaillait toujours dans l'ombre et pour les autres, se consumait loin des grands théâtres et ne faisait figure que d'intrigant. Honnête et sensible, il s'agitait parmi les fripons et les débauchés. Après avoir été primé parles grands seigneurs, il eut encore rhumiliation de se voir écarter par les grands révolutionnaires et mourut loin de son foyer, sans argent, sans amis et sans gloire. — Parvenu au milieu de son âge et dominant, en quelque sorte, cette ingrate destinée, il jeta un cri de colère et ce cri Ta immortalisé.