‹ Un acteur caché du drame révolutionnaire, le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803, d'après des documents inéditsChapitre 149 sur 168 · CORRESPONDANCE DE LACLOS ET DE M°»« RICCOBONI · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE DE LACLOS ET DE M°»« RICCOBONI

Je ne suis pas surprise qu'un fils de M. de Chauderlos écrive bien. L'esprit est héréditaire dans sa faniille ; niais je ne puis le féliciter d employer ses talens, sa facilité, les grâces de son style à donner aux étrangers une idée si révoltante des mœurs de sa nation et du goût de ses compatriotes. Un écrivain distingué comme M. de Laclos doit avoir deux objets en se faisant imprimer : celui de pLoire, et celui d'être utile. En remplir un, ce n*est pas assez pour un homme honnête. On n'apas besoin de se mettre on garde contre des caractères qui ne peuvent exister, et j'invite M. de Laclos à ne jamais orner le vice des agrémens qu'il a prêté à M"« de Merteuil.

M. de Laclos remercie bien sincèrement M*"« Riccoboiu" de la bonté qu'elle a eue de lui faire parvenir son avis sur l'ouvrage qu'il vient de faire paraître. Il lui doit bien plus de remerciements encore de l'indulgence qu'elle a porté

1. B. N. ms. fs. 12.845. — Les lettres de M"»* Riccoboni sont en original et celles de Laclos en minutes de sa main.

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dans son jugement littéraire ; mais il la supplie de lui permettre quelques réclamations sur la sévérité avec laquelle elle a jugé la morale de Tauteur.

M. de L... commence par féliciter M"® R... de ne pas croire à Texistence des femmes méchantes et dépravées ; pour lui, éclairé par une expérience plus malheureuse, il assure avec chagrin, mais avec sincérité, qu'il ne pourrait effiicer aucun des traits qu'il a rassemblés dans la personne de M"** de M..., sans mentir à sa conscience, sans taire au moins une partie de ce qu'il a vu. Serait-ce donc un tort, dans l'indignation de ces horreurs, les dévoiler, les combattre, et peut-être en prévenir de semblables.

Si M. de L... peut être accusé d'avoir donné, par là, aux étrangers une idée si révoltante des mœurs de sa nation et du goût des compatriotes^ il faut faire le même reproche au peintre de Lovelace, à l'auteur des Egarements du cœur et de Vesprit.

Sans quitter l'ouvrage dont il est question, si les étrangers apportent dans ce pays la crainte salutaire des M..., on sentiroit de môme le prix des Tourvel et des Rosemonde; et se plaindra-t-on d'eux s'ils jugent les femmes d'après ce qu'en dit cette même M"® de Rosemonde, lettre 130?

Enfin M. de L... n'a point cherché à orner le vice des agréments qu'il a prêtés à M"* de M.... Mais il a crû qu'en peignant le vice, il pouvoit lui laisser tous les agréments dont il n'est que trop souvent orné; et il a voulu que cette gravure dangereuse et séduisante ne put affaiblir un moment l'impression d'hommes que le vice doit toujours exciter, tel à peu près, au monument élevé par Pi gai, on ne voit point sans effroi sous une draperie moelleuse le squelette de la mort fortement prononcé.

M. de L... n'en sent pas moins que les regards pourront être blessés de quelques-uns des tableaux qu'il n'a pas craint de présenter; mais son premier objet étoit d'être utile, et ce n'est que pour y parvenir qu'il a désiré de plaire.

Quand ses lecteurs, fatigués d'une image attristante, voudront se reposer sur des sentiments plus doux ; quand ils rechercheront la nature embellie, quand ils voudront con-

noilre tout ce que Tesprit et les grâces peuvent ajouter de charmes à la tendresse, à la vertu, M. de Laclos les invitera à lire Emestine, Fanny, Caterly, etc. Et si à la vue d'aussi charmants tal)leaux, ils doutoient de Texistence des modèles, il leur dira avec confiance: ils sont tous dans le cœur du peintre. Peut-être alors conviendront-ils que c'est aux femmes seules, qu'appartient cette sensibilité précieuse, cette imagination facile et riante qui embélit tout ce qu'elle touche, et crée les objets tels qu'ils devroient être, mais que les hommes condamnés à un travail plus sévère ont toujours suffisamment bien fait quand ils ont rendu la nature avec exactitude et fidélité.

M. de Laclos osera-t-il joindre à cette justification peutêtre trop longue, un exemplaire de son ouvrage? M"* R... (acceptera) cet hommage avec indulgence, si elle veut bien en juger moins sur sa valeur que sur le sentiment qui le fait présenter.

Vous êtes bien généreux, monsieur, de répondre par des compliments si polis, si flatteurs, si spirituellement exprimés, à la liberté que j'ai osé prendre d'attaquer le fond d'un ouvrage dont le style et les détails méritent tant de louanges. Vous me feriez un tort véritable en m'attribuant la partialité (Vun auteur. Je le suis de si peu de choses, qu'en lisant un livre nouveau, je me trouverois bien injuste et bien sotte, si je le comparois aux bagatelles sorties de ma plume et croyois mes idées propres à guider celles des autres. C'est en qualité de femme, monsieur, de Française, de patriote zélée pour l'honneur de ma nation, que j'ai senti mon cœur blessé du caractère de M°*® de Merteuil. Si, comme vous l'assurez, ce caractère affreux existe, je m'applaudis d'avoir passé mes jours dans un petit cercle, et je plains ceux qui étendent assez leurs connaissances pour se rencontrer avec de pareils monstres.

Recevez mes sincères remerciements, monsieur, de l'agréable présent que vous avez bien voulu me faire. Tout

CORRESPONDANCE AVEC M- RICGOBONI hui

Paris s'empresse à vous lire, tout Paris s'entretient de voQf?, Si c'est un bonheur d occuper les habitans de cette immerisi' capitale, jouissez de ce plaisir. Personne n'a pu le goûter autant que vous. J'ai l'honneur d'être, monsieur, avec toupies sentimens qui vous sont dus.

Votre très humble et très obéissante servante,

RïCCOBONI.

14 avril 1782.

C'est encor moi. Madame, et je crains bien que vous nv me trouviés importun ; mais le moyen de ne pas répondro à votre obligeante lettre ! de ne pas vous remercier de vos remerciements I enfin, que vous dirai-je ! cette correspondance peut cesser, et même je m'y attends ; je sais que vous avés le droit de vous taire, et que je n'aurai pas celui de réclamer contre votre silence; mais sans doute vous ne vcm-? attendes pas que ce soit moi qui en donne l'exemple ; c*' sera bien assez de m'y conformer. J'ai appris depuis longtemps à supporter des privations, mais non pas à m'en imposer.

Non, Madame, je ne vous ai point soupçonnée de la partialité d'un auteur, et qui pourroit vous en inspirer? que* pourroit-on écrire qui détruisît jamais le charme de ces ouvrages délicieux, que vous seule nommés des bagatelles, qu'on chérira toujours, tant qu'on sentira le prix des sentiments honêtes délicatement exprimés. Mais, dittes-vous. vous êtes femme et Française ! Hé bien ! ces deux qualités ne m'effraient point. Je sens dans mon cœur tout ce qu il faut pour ne pas redouter ce tribunal.

Peut-être ces mêmes liaisons dangereuses, tant repro rhées aujourd'huy par les femmes, sont-elles une preuvi" assés forte que je me suis beaucoup occupé d'elles ; comment s'en occuper et ne les aimer pas ?

Que si j'en ai rencontré quelques-unes jcttécs en quelqm sorte hors de leur sexe par la dépravation et la méchanceté:

si frappé du mal qu'elles faisoient, des maux qu elles pouvoieut faire, j'ai répandu Tallarme et dévoilé leurs coupables artifices ; qu'ai-je fait en cela, que servir les femmes honétes, et pour quoi me rcprocheroient-elles d'avoir corabatu Tennerai qui faisoit leur honte, et pou voit faire leur malheur ?

Mais, poursuit-on, vous créés des monstres pour les combattre [; de telles femmes n'existent point. Supposons-le, j'y consens : alors, pourquoi tant de rumeur ? Quand D. Quichote s'arma pour aller combattre les moulins à vents, quelqu'un s'avisa-t-il d'en prendre la défense ? On le plaignit, on ne l'aima point. Revenons à la vérité.

On insiste et l'on me demande, M°^ de M... a-t-elle jamais existé ? Je l'ignore. Je n'ai point prétendu faire une libelle, mais quand Molière peignit le Tartuffe, existoit-iUm homme, qui, sous le manteau de la religion, eut entrepris de séduire la mère dont il épousoit la fille, de brouiller le fils avec le père, d'enlever à celui-cy sa fortune et de finir par se rendre le délateur de sa victime pour échapper à ses réclamations ? non sans doute, cet homme n'existoit pas ; mais vingt, mais cent hypocrites a voient commis séparément de semblables horreurs : Molière les réunit sur un seul d'entre eux et le livra à l'indignation publique.

Vous ne me soupçonnerés pas, sans doute, de me comparer à Molière; mais j'ai pu, comme lui, rassembler dans un môme personnage les traits épars du même caractère. J'ai donc peint, ou du moins j ai voulu peindre les noirceurs que des femmes dépravées s'étoient permises, en couvrant leurs vices de l'hypocrisie des mœurs.

Si aucune femme ne s'est livrée à la débauche en feignant de se rendre à l'amour, si jamais une autre n'a facilité, provoqué mémo la séduction de sa compagne, de son amie: s'il no s'en trouve point qui ait voulu perdre, qui ait perdu en effet son amant, devenu trop tôt infidèle; sil'onenapoint vu, dans ce choc des passions viles, se permettre un grand mal pour un très léger intérêt; si enfin ce mot de gaîté n'a pas été prophané indistinctement par les hommes et par les femmes, pour exprimer des charmes qui doivent révolter

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toute àmc honéte; si tout cola aest point, j'ai eu tort d^écrire... mais qui osera nier la vérité de tous les jours.

Voilà, Madame, une partie des raisons que je me suis dittes avant de publier mon ouvrage, et que peut-être je serai obligé de dire un jour à tout le monde. J'en ai d^autres encor, mais ce n'est pas avec vous qu'il est besoin de tout dire.

J'ajouterai cependant que M"* de M... n'est pas plus une Françoise qu'une femme de tout autre pays. Partout où il naîtra une femme avec des sens actifs et un cœur incapable d'amour,. quelque esprit et une âme vile, qui sera méchante, et dont la méchanceté aura de la profondeur sans énergie, là existera M"* de M..., sous quelque costume qu'elle se présente, et seulement avec des différences locales. Si j'ai donné à celle-cy l'habit français, c'est que, persuadé qu'on ne peint avec vérité qu'en peignant d'après nature, j'ai préféré la draperie que je pouvois avoir sous mes yeux, mais l'œuil exercé dépouille aisément le modèle, et reconnoit le nu,

Soyés donc, Madame, femme et Françoise; chérisses votre sexe et votre patrie, qui tous deux doivent s'honorer de vous posséder; j'y trouverai un motif de plus de désirer votre suffrage, mais aucune raison nouvelle pour ne pas l'obtenir.

J'ai l'honneur d'être. Madame, etc.

Me croire dispensée de vous répondre, monsieur, et me donner votre adresse, c'est au moins une petite contradiction. On vous aura dit que j'étois farouche. Je le suis en effet. Mais l'antre où je me cache ne m'a pas rendue tout à fait impolie, et je reconnoitrois mal la lionne opinion que vous daignez avoir de mon caractère si je paroissois insensible aux égards dont vous m'honorez. Une de vos expressions me semble assez singulière. Un militaire, mettre au rang de ses privations la négligence d'une femme dont il a

pu entendre parler à sa grand'raère ! Gela ne vous fait-il pas rire, monsieur?

Vous avez la fantaisie de me persuader, môme de me convaincre par vos raisonnemens, qu'un livre, où briilo votre esprit, est le résultat de vos remarques et non l'ouvrage de votre imagination. N'est-ce pas là votre idée ? En le supposant, toutes les campagnes n'offrent point Taspect d'un joli paysage, et c'est au peintre à choisir les vues qu'il dessine. Oui sans doute, monsieur, on a montré avant vous des monstres détestables. Mais leur vice est puni par les loix. Tartuffe, que vous chargez à tort d'un désir incestueux, est un voleur adroit, mis à la fin de la pièce entre les mains de la justice. Molière a su rassembler des traits frappans sur ce personnage, le théâtre exigeant une action vive et pressée. Votre second exemple, Lovelace, est un être de raison. La passion vraiment forte, vraiment tendre que Richardson lui donne pour Glarice le met absolument hors de la nature. Votre libertin, indifférent et vain, s'en rapproche bien davantage. 11 trompe, il trahit de sang-froid, ce qu'un homme amoureux ne sauroit faire.

Malgré tout votre esprit, malgré toute votre adresse à justifier vos intentions, on vous reprochera toujours, monsieur, de présenter à vos lecteurs une vile créature, appliquée dès sa première jeunesse à se former un vice, à se faire des principes de noirceur, à se composer un masque pour cacher à tous les regards le dessein d'adopter les mœurs d'une de ces malheureuses que la misère réduit X vivre de leur infamie. Tant de dépravation irrite et n'instruit pas. On s'écrie à chaque page : cela n'est point, cela ne sauroit être ! L'exagération ôte au précepte la force propre à corriger. Un prédicateur emporté, fanatique, en damnant son auditoire, n'excite pas la moindre réflexion salutaire. 11 en a trop dit, on ne le croit pas. Ce sont les vérités douces et simples qui s'insinuent aisément dans le cœur ; on ne peut se défendre d'en être touché parce qu elles parlent à Tâme et l'ouvrent au sentiment dont on veut la pénétrer. Un homme extrêmement pervers est aussi rare dans la société qu'un homme extrêmement vertueux. On n'a pas

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