ELMIRE (M- LA COMTESSE DU BARRI
J^ai vu des gens s'étonner de la destinée d'EImire. Il y avait plus de distance de la femme d'un poète à la hauteur de Louis XIV, que d'une fille de Vénus à la bonhomie de Louis XV. Eudoxie, fille d'un tambour, ne s'était-elle pas assise îi côté d'im des premiers monarques du Nord? L'anaour a fait tant de prodiges dans ce genre qu'il ne faut en vérité, s'étonner de rien. Convenons cependant qu'il choisit des instruments propres à faciliter ses succès.
Elmire avait reçu de la nature un assortiment de beautés dans tous les genres, qui presque jamais ne se trouvent réunies dans le même individu. Depuis ses superbes cheveux, si richement fournis et teints d'une si belle couleur, jusqu'aux pieds, modelés par la main des Grâces, tout avait le caractère de ce beau idéal que les Grecs ont conservé dans leurs ouvrages immortels. Si l'imagination pittoresque des poètes n'avait pas rapproché le corail, l'ivoire, Tébène, l'incarnat, la blancheur des lys, des principaux traits du visage, il eût été aisé de les inventer, après avoir contemplé celui d'Elmire ; et l'œil enchanté ne quittait l'expression de la physionomie, que pour retrouver les mômes avantages dans les formes si naturellement soutenues, dans une taille si agréablement dessinée, dans les bras si parfaitement arrondis, terminés par des mains voluptueuses.
Quel prétagc, quel superbe gage donné à Tamour î Peut-on conserver le plus léger doute sur les trésors voilés et sur ces ressources précieuses <{ui vous aident à remporter sans cesse de nouvelles victoires ?
Le lecteur se croira sans doute au milieu des féeries et des romans ; que dirait-il donc si j'achevais mon ouvrage, et si, à la peinture de tant de charmes, je joignais Tari d'en faire usage ?
Ce qui a valu des éloges à Elmire, ce n'est pas d'avoir atteint le trône des rois, elle y fut conduite par deux aveugles-nés, la fortune et Tamour, mais bien d'avoir demeuré dans sa position, sans prétendre passer du lit de son amant dans son cabinet, ainsi que le fit cette femme altière qui donna des maîtresses à son roi, des ministres à son Conseil, des généraux à ses armées, des cachots à quiconque se permettait des murmures imprudents ; femme méprisable, que quelques poètes soudoyés ont dérobée à l'opprobre, mais dont le nom n'y échappera pas.
Elmire fut jetée, presque malgré elle, dans une société de conspirateurs, et emportée par le tourbillon de l'intrigue, Alors elle devint, presque sans le savoir, l'organe des méchants, l'interprète des ambitieux, l'écho des courtisans, (|ui croyaient leurs projets assez avancés pour ne plus les taire. Mais le repentir troubla son âme, même dans un pays où il passe pour une faiblesse. Elle gémit du crime de sa position et se sauva des remords dans son propre cœur.
Elmire faisant un pas immense et quittant son hiunble toit pour le palais des rois ne s'y trouva pas déplacée ; et dès qu'on lui eut donné le temps de se familiariser avec les physionomies vertueuses de la cour, bientôt elle ne se crut plus si déplacée, mais aussi quand son rôle fut changé et que ces mêmes physionomies firent plus que s'adoucir devant elle, la sienne ne s'enorgueillit point : elle n'humilia pas même les personnes qu'elle pouvait perdre.
Le plus grand de ses torts fut d'avoir un insatiable tuteur. 11 est des hommes dont on ne s'affranchit pas impunément. Elle ignorait sans doute les punissables prodigalités de ce célèbre Bonneau, et peut-être imaginait-elle que