‹ Un acteur caché du drame révolutionnaire, le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803, d'après des documents inéditsChapitre 18 sur 168 · Lettre 21. «{ ! ' '' x · texte numérisé non relu

Lettre 21. «{ ! ' '' x

gent qui en est à présent « Tarmature ». C'est le mélange paradoxal des origines et des intérêts, né de la concurrence universelle,. qui; fournit à Tobservateur;inondain ses plus piquantes découvertes. Puis la^dangereuse irréligion n'est plus', du, «, bel»air »; Tesprit est anxieux et le cœur inquiet. Une;/<:sentimentalité'». plus bourgeoise a remplacé la <( sensibilité,» de nos pères, qui leur pesait si peu ^ L'amour s'ébattait plus à l'aise en ces temps légers. Protégé par les barrières sociales, entretenu par les faveurs du roi, il s'oubliait dans son luxueux enclos et n'avait cure de l'opinion, ni souci du lendemain. Laclos Tattaqua tout nu et c'est pourquoi, sans doute, son audace est encore à égaler.

[Son œuvre est simple, harmonieuse et impersonnelle. L'action est « chargée de peu de matière » et tout s'explique par le développement des caractères et la réaction des sentiments merveilleusement gradués llv a un art extrême dans l'arrangement des partiesTjphacune de ses lettres s'anime d'un. double intérêt, ^cielui-t du récit et celui du narrateur. Il excelle dans les récits sobres et lestement contés où tous les mots portent. Sous la plume de M™"deMerteuil se glissent'des portraits d'un tact infini et d'un^w* précision minutieuse, qui sont dignes de La Bruyèi*ë,' mais d'un La Bruyère moins grave et plus frémissant, qui a traversé la -Régence et le règne . de la Dubarry. Voici qui' est admirable ! Laclos s'est inspiré de Rousseau ;; on; verra qu'il en avait l'esprit tout imprégné et Rousseau, si dangereux h imiter, ne Fa pas gâté littérairement. On ne • trouve dans

1. Comparez par exemple aux Liaisons dangereuses, les romans de^M.'Paulf Herviea (P Armature r Peints par eux-mêmes) et ceux de M.*:Paiil Bourget.

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Jes Liaisons dangereuses aucune de ces digressions dont VHéloïse est sans cesse alourdie ; ce sont les sentiments qui accusent et la manière de les présenter. Rousseau s'est mis tout entier dans son livre; ceux qui connaissaient Laclos ont regretté qu'il n'ait pas mis plus de lui-même dans le sien. Enfin Laclos, après s\Hre échauffé au verbe enflammé de Rousseau, n'est pas tombé dans la déclamation. Seules, les dernières lettres de M*"*' de Tourvel ont un certain tour oratoire et qui n'est nullement déplacé. C'est que Valmont et M'"® de Merteuil parlaient la langue des salons et que la fougue et la couleur sont plébéiennes. Entre grands seigneurs, la simplicité est de mise, le bon ton ne permet que l'élégance et la grâce et les traits les plus aiguisés sont aussi les plus polis. Valmont et M'"** de Mer-, teuil, en détaillant leurs crimes, ne commettent pas une faute de goût. Laclos écrivait un livre terrible à l'usage des délicats. Dans la préface, il donne comme un de ses mérites la variété des styles. Tilly signale aussi cette variété, mais pour la critiquer comme un manque de noblesse. Elle est pour nous h peine sensible. Cécile Volanges et Azolan détonent faiblement dans le concert, et un lecteur d'à présent se plaindrait plutôt de l'uniformité du ton. La langue, que nous entendons, martelée de mots propres, enflée tantôt d'abstractions scientifiques et tantôt tachée d'images outrancières, brisée dans sa structure et ne connaissant ni frein à ses fantaisies, ni bornes à son audace, s'mgénie à solliciter et à retenir notre attention distraite et pénètre en quelque sorte dans notre esprit par tous nos sens. On dirait d'une orchestration savante qui trouble l'idée, la heurte ou l'exagère, tandis que la langue classique, discrète mélodie, détaillait toutes les nuances et sui-

Yait les moindres contours. Notre punition est cruelle de ne la goûter aujourd'hui qu'avec effort. Laclos la pratiquait merveilleusement. C'était un incomparable instrument d'analyse morale, qui convenait à sa main souple et h son regard aigu. Des courtisans pénétrants en compagnie de grandes dames au goût exquis en avaient amoureusement aiguisé la lame étroite et effilé la pointe ténue, pour se jouer finement dans les replis du cœur humain. Laclos l'enfonça sans pitié jusqu'aux profondeurs où l'égoïsme devient cruel et le désir lubrique. A côté de ces simples moyens de l'audace classique, nos procédés littéraires semblent puérils. C'est d'un burin léger, mais mordant, que Laclos sut graver cette planche d'anatomie morale. Les passions qu'il décrivait enflammaient, comme des brindilles légères, ses petites phrases élégantes et sèches. C'était un tissu si transparent, qu'il rendait plus effrayante encore leur hideuse nudité : « tel à peu près, écri- » vait Laclos h M'"® Riccoboni, au monument élevé » par Pigalle, on ne voit point sans effroi, sous une » draperie moelleuse le squelette de la mort forte- » ment prononcé. »

yQuel caractère que Valmont !

Corrompant sans plaisir, amoureux de lui-même,

Et pour s'aimer toujours, voulant toujours qu'on l'aime

C'est bien lui, c'est Don Juan dont Tombre prestigieuse a traversé toutes les littératures. Mais une main audacieuse l'a dépouillé de son auréole éblouissante et de son royal manteau. C'est Don Juan sans musique. Ce n'est pas Don Juan, c'est le cœur de Don Juan. Encore, le cœur du Don Juan

1. Alfred de Musset. Namouna^ XV. Il applique ces vers à Lovolace.

espagnol, transpercé par les .moines franciscains, niaiprissait-il de remords et de religieuse épouvante; Qe cœur du -Pott-'fanfl chanté par -Lord Dyroiir était (Tun bel animal furieusement aimable, comme celui d'un clergyman est furieusement morose et fait pour Tamour, comme Tautre pour l'oraisonTJle cœur du

rDon Juan rêvé par Mussêt^cherchail dans Tangoisse, une impossible amante.Walmont ne connaît ni le remords, ni la folie, ni Tangoisse. Regardez-le derrière la loupe de Laclos, c'est un vieillard indifférent, et, soL brûle, c'est de la flamme sèche de la vanité ! Valmont, suivi de son chasseur Azolan, procède du Don Juan de Molière, suivi de Sganarelle. Celui-ci tantôt romanesque, tantôt comique ou fantastique, est une création manquée. 11 représente le roué de 1665. Celui de 1782, plus nerveux et plus subtil, dépassait son aîné. C'était un scélérat accompli, dont Laclos nous a laissé une peinture si vigoureuse qu'on ne trouve guère à lui comparer, que le Lovelace de Richardson. De nos jours, Don. Juan s'est lassé des grandes aventures. 11 ne prend plus les femmes que pour le plaisir et ne s'en sert que pour le profit. Son cœur plus veule est d'un ûpre bourgeois. Ce qu'il veut, ce sont les honneurs et l'argent. L'amour est un mol oreiller pour ces rêves utiles. A quoi bon déployer une stratégie savante en vue d'un prix frivole ? Quelle étrange aberration que de tuer en artiste et par vanité pure ! Valmont est un homme d'un autre âge^.. 11 passerait parmi nous pour, un naïf.

[he caractère tout viril de M™®, de Merteuil est à peu près unique dans la litteraturejll n'évoque, dans la nôtre, que le souvenir de cette , riide et franche ébauche de Mathurin Régnier, Macette ou y Hypocrisie déconcertée. Comme Laclos l'insinuait

lui-même *à M"® Riccoboni, en se défendant » d'y prétendre, c'est à Tartufe qu'il faudrait comparer wette femme artificieuse « qui ne se rattache à son » sexe que par le caprice » et qui recouvre d'une dissimulation supérieure, son âpre et fin génie du mal^Dans le siècle de la philosophie et des lumières, rhypocrisie des mœurs devait succéder à celle de la religion. Laclos remarque à ce propos que le droit du moraliste ne commence qu'où les lois se taisentj Molière, dit-il, était si bien de cet avis qu'il a pris soin de mettre à l'abri des lois jusqu'à la donation irrégulière d'Argon à Tartufe et q\m celui-ci n'est puni que par l'indignation royale ^ |>I™*' de Merteuil est donc une preuve que le vice peut souvent consommer à l'abri des lois, ses pires attentats et pousser tranquillement ses excès jusqu'aux limites de la vraisemblance. Mais décidément elle est trop poussée au noir ; on sent qu'elle fut enfantée dans la colère ; c'est un code vivant de la. perversité amoureuse. J^es Liaisons dangereuses^oni dit les Concourt, çont à la morale amoureuse de la fin du xvni® siècle ce que le traité du Prince^ deMîœhiavel, est à la morale politique de Tltalie du xvI^|Laclos aurait pu, sans craindre la comparaison, appeler son livre La Princesse.

(Que dire de Cécile Volanges ! Dans le vice, l'art parait peut-être moins répugnant que la nature. «Qn ne saurait trop admirerait Arsène Houssaye, )4lâ naïveté et même la bêtise de Cécile Volanges. » Un homme d'un talent- médiocre n'a jamais osé » peindre une femme bête. » Laclos a osé *plus encore en découvrant, sous l'ingénuité de la jeune

1. Laclos laisse entendre de même que Valmont a commis un crime susceptible de poursuites légales, dont M"" de Merteuil . possède le secret. V. lettres 81 et 152.

fille, la bestialité de l'instinct et,\ comme dit Baudelaii;e,r<^ l'ordure originelle 2. »

r^ Reposons nos yeux sur M™° deTourvel, dont l'âme /grandiose et attendrissante semble une fraiche et odorante oasis dans un désert calciné. Ce n'est ni le plaisir, ni la vanité qui la mènent et ses sens ne sont pas la route de son cœur. Ce cœur, fait pour la passion, est un autel où l'amour a dérobé les purs hommages qu'elle n'adressait qu'à Dieu. C'est lui, dès qu'il s'est donné, qui ébranle toute entière, cette femme douce et timide. « Je l'ai vue, dit Valmonl, » sortir du plaisir tout éplorée, et le moment d'après, » retrouver la volupté dans un mot qui répondait à » son ame. » On peut la résumer d'un iijot ; elle est racinienne, blessée comme Phèdre7\ tendre comme Bérénice. Ecoutez-Ià, crédule autaiit que généreuse», après la démarche du P. Anselme : r « Me vanterais-je d'une sagesse, que déjà je ne I » dois qu'à Valmont? Il m'a sauvée, et j'oserais me » plaindre en souffrant pour lui ! .\on : mes souf- » frances me seront chères, si son bonheur en est » le prix. Sans doute il fallait qu'il revint à son » tour au Père commun. Le Dieu qui l'a formé » devait chérir son ouvrage. 11 n'avait point créé » cet être charmant *, pour n'en faire qu'un ré- » prouvé. C'est à moi de porter la peine de mon » audacieuse imprudence '-. »

Qu'on relise aussi ces paroles suprêmes, où sa douleur mortelle s'exhale dans un dernier délire. Par sa sobriété dramatique, par sa noblesse oratoire et ses proportions calculées, ce morceau est tout à

1. Que de soins m'eût coûté cette tête charmante ! Phèdre ^ II, 6.

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