‹ Un acteur caché du drame révolutionnaire, le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803, d'après des documents inéditsChapitre 19 sur 168 · De Concourt, Houssayc, Champion, op, cli, 2. Lettre 12'i · texte numérisé non relu

De Concourt, Houssayc, Champion, op, cli, 2. Lettre 12'i

fait digne de la grande tragédie. Seul T « Adieu Monsieur » si brusque et si saisissant de la fin nous rappelle au ton du roman. C'est ainsi que l'étonnant auteur, des bas-fonds où il semblait se complaire, nous enlève aisément au sublime. L'âme de M™* de Tourvel et, si j'ose dire, la clef de son amour nous est révélée dans un passage d'un tact infini et qui, dans un tel livre, vaut bien la peine d'être t»ntièrement cité :

« 0 ma jeune amie! Je vous le dis a\ec douleur; » mais vous êtes bien trop digne d'être aimée, pour « que jamais l'amour vous rende heureuse. Hé! » quelle femme vraiment délicate et sensible n'a » pas trouvé Tinfortune dans ce même sentiment » qui lui promettait tant de bonheur! Les hommes » savent-ils apprécier la femme qu'ils possèdent?

» Ce n'est pas que plusieurs ne soient honnêtes ') dans leurs procédés et constants dans leur affec- » lion : mais, parmi ceux-là même, combien peu » savent encore se mettre à l'unisson de notre cœur ! » .Ne croyez pas, ma chère enfant, que leur amour ») soit semblable au nôtre. Ils éprouvent bien la » même ivresse! souvent même ils y mettent plus yy d'emportement : mais ils ne connaissent pas cet » empressement inquiet, cette sollicitude délicate, *> qui produit en nous ces soins tendres et continus, w et dont l'unique but est toujours l'objet aimé. )) L'homme jouit du bonheur qu'il ressent, et la » femme de celui qu'elle procure. Cette différence, » (essentielle et si peu remarquée, influe pourtant, » d'une manière bien sensible, sur la totalité de leur » conduite respective. Le plaisir de l'un est de satis- » faire des désirs. Celui de l'autre est surtout de les » faire naître. Plaire, n'est pour lui qu'un moyen » de succès; tandis que pour elle, c'est le succès

» lui-même. Et la coquetterie, si souvent reprochée »'aux'femmes, n'est autre chose' que l'abus de cette » façon de sentir, et par Ik même' en prouve la réa- » lité. Enfin ce goût exclusif, qui caractérise parti- » culièrement l'amour, n'est dans l'homme qu'une » préférence, qui sert, au plus, à augmenter un » plaisir, qu'un autre objet affaiblirait peut-être, mais » ne détruirait pas ; tandis que dans les femmes, » c'est un sentiment profond, qui non seulement «"anéantirait tout désir étranger, ' mais qui, . plus )),fort que la nature, et soustrait à. son empire, ne » leur laisse éprouver que répugnance et dégoût, » là même où semble devoir naître. la volupté.

» Et n'allez pas croire que des exceptions plus ou » moins nombreuses et qu'on peut citer, puissent » s'opposer avec succès à ces vérités générales ! Elles » ont pour garant la voix publique, qui, pour les » hommes seulement, a distingué l'infidélité del'in- » constance : distinction dont ils se prévalent; quand » ils devraient en être humiliés; et qui pour notre )) sexe, n'a jamais été adopté que par les femmes » dépravées, qui en sont la honte et à qui tout » moyen parait bon qu'elles espèrent 'pouvoir, les » sauver du sentiment pénible de leur bassesse *. »

C'est la vieille Madame de Rosemonde. qui tient ce langage.' Elle est bonne et clairvoyante; elle' a aimé ; elle s'en souvient; elle aime encore dans son neveu les chères ombres de ses amours anciennes. Ses vieilles mains seraient douces aux âmes blessées s'il en était ' d'assez légères. Elle a le charme discret et pénétrant' d'un vieux pastel. Sa vertu est toute indulgence et résignation. Elle pense « que » dans les maux^sans remède les conseils ne peuvent

Page 1