‹ Un acteur caché du drame révolutionnaire, le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803, d'après des documents inéditsChapitre 27 sur 168 · A G. Dossior du régiment de ïouL Années · texte numérisé non relu

A G. Dossior du régiment de ïouL Années

2. Cf. Jean Périer. La prospérité rochelaise au xviii* siècle et la bourgeoisie protestaiiie.

aimable. C/est alors qu'il devint Tanii dWlqiiier, avocat au présidial, et futur député du Tiers aux États généraux. Alquier était un gai compagnon, fort sceptique, adorant le plaisir et réputé de par la ville la terreur des maris. Le bruit se répandit naturellement que Laclos avait pris à La Rochelle les personnages de son roman, et, de fait, les scandales n'étaient point rares parmi ces bourgeois viveurs, qui ne rappelaient en rien leurs coreligionnaires de Genève ou d'Amsterdam. Le théâtre était très en vogue. Billaud-Varennes, le futur terroriste, fils d'un avocat au présidial, fait représenter en 1780 au théâtre de la ville une comédie intitulée : Im femme comme il ity en a point. C'était, dit-on, une satire des dames de La Rochelle. Le public se fâche, on proteste, on conspue le malheureux auteur : le lendemain, Paris s'enrichissait de Billaud-Varennes sifflé. La Rochelle était surtout fière de son Académie. Elle compt'iit trente membres, dont Voltaire, et reçut la visite de l'Empereur Joseph II. Laclos eut le grand honneur, pour un étranger, d'être élu membre titulaire, le 22 juin 1785. On trouve cinq ecclésiastiques parmi les Académiciens qui lui donnèrent leurs suffrages. Il ne lut jamais rien aux séances et s'excusa en quittant la ville de n'avoir pu prononcer son discours de réception. Du moins fît-il aux Rochelais, avant son départ, un cadeau original et qui leur fut fort agréable. C'était une statue de Henri IV, qu'avait fait fabriquer un de ses cousins, M. de Pressigny, avec une composition mystérieuse » qui imitait la chair aussi bien que la cire, bien » qu'elle eut la dureté de la pierre». L'auteur de l'Editde Nantes était, comme de juste, très populaire à La Rochelle et TAcadémie, <»nproposant son éloge, le qualifiait de « bien bon ami des Rochelais ». iM. de

Pressigny voulait offrir sa statue à la ville de Pau. Laclos Tobtint pour La Rochelle. Elle fut inaugurée en grande solennité à THôtel de ville ; on la plaça dans la salle des assemblées ordinaires. En 1789, on Torna d'une cocarde tricolore ; Henri IV était alors un roi d'opposition. En 1793, on la brisa*.

D'après la tradition locale, Laclos habitait rue Saint-Antoine (maintenant rue Delayont) une maison dont le jardin est adossé à celui d'un bel hôtel, donnant sur la rue Dauphine, que les Rochelais montrent encore avec orgueil. Cet hôtel fut acheté an 1769 par Jean-Augustin Duperré, qui occupait les charges lucratives de receveur des t<iilles et de Trésorier des guerres, de la marine et des colonies. Issu d'une famille noble de Normandie, M. Duperré avait épousé, à Versailles, Gabrielle Prat-Desprez, âgée seulement de 14 ans. Il mourut en 1775, peu après la naissance de son vingt-deuxième enfant, un garçon, qui reçut le nom de Guy. Le dernier né de cette famille singulièrement féconde fut l'illustre marin qui prit Alger et devint, sous Louis-Philippe, Ministre de la Marine et Pair de France. M"* Duperré était une femme d'une grande fermeté d'âme ; cependant, après la mort de son mari, l'aîné de ses fils, qui avait hérité de sa charge de receveur des tailles, commença de dissiper en prodigalités le patrimoine de la famille. Sa sœur, Marie-Soulange, âgée de dix-huit ans, tenait alors le salon de sa mère, qui passait pour un des plus brillants de la ville. Cette jeune fille était réputée pour sa beauté : son portrait nous la montre très rose et très brune, les cheveux courts et frisés, les traits menus éclairés

1. Je dois ces détails à l'obligeance de M. Jenn Périer et de M. Mus* set, bibliothécaire de la Ville de La Rochelle.

par de grands yeux pleins de langueur où brille un heureux sourire ; elle est petite et d'une grâce extrême, à la fois douce et mutine. C'était les charmes de M"® Duperré qui retenaient l'auteur des Liaisons à La Rochelle, et c'était l'amour qui le distrayait de son laborieux traité siir VEducation des femmes. Le volage ami de Margot avait donc enfin rencontré sa Tourvel. Mais quelle mère eût consenti à livrer sa fille à Valmont ? Quelle fille n'eût craint le sort de Cécile Yolanges ?

Le gendre de Laclos, M. Duret de Tavel, a raconté, vers 1846, à Arsène Houssaye qu'à l'arrivée du fameux romancier à La Rochelle, M"® Duperré s'était écriée avec effroi : « Jamais M. de Laclos ne » sera admis dans notre salon. » Le mot fut répété h Laclos qui répondit froidement, comme Valmont lui-même : « Je songe à me marier ; je veux épouser » avant six mois M"® Duperré ». Et six mois après, il tenait parole.

Il était bien capable de cette gageure ce froid ambitieux, qui se plaisait à défier l'obstacle, cet observateur profond, qui connaissait si bien le cœur des femmes et la tactique de l'amour. Mais il joignait beaucoup de droiture à une conscience fort libre et un cœur sensible à l'esprit le plus fécond en artifices. A force d'être traité de Valmont, il a bien pu finir par se piquer au jeu et prendre un instant pour les autres le masque de son héros. Qu'importe puisqu'il aimait et puisque ses ruses et son éloquence furent celles du cœur. Il aimait : l'union la plus tendre et la plus heureuse en porte témoignage. Il aimait tout simplement, tandis qu'il tourmentait ses veilles à raisonner à vide sur la nature de l'amour. 11 n'y eut aucun mérite, déclarait-il plus tard ; il ne fallait pour cela que « des

yeux et des oreilles ». Mais, il gardait quelque fierté d'avoir su plaire encore « dans l'âge qui » flétrit tous les agréments naturels ». 11 avait quarante-deux ans; elle en avait dix-huit. La chaleur d'une âme sincère, un rayonnement d'intelligence, une pénétration de la volonté triomphèrent des préventions d'un jeune cœur et s'imposèrent à sa tendresse. Celle qui s'effrayait tant de voir apparaître Valmont, devait subir son prestige; elle oublia toute prudence, quand Laclos lui révéla, et dans quel langage enchanteur, l'âme de Saint-Preux. « Il sut, » dit-il, par des moyens doux, l'emporter sur ses » concurrents, quoique peut-être il eût moins de » droits que quelques-uns d'eux à l'empire que tous » désiraient* ». Mais il fallutbien qu'à ces « moyens doux » l'amoureux romancier en ajouta quelques autres.

M. André Ilallays, dans le cours d'une de ses utiles flâneries, a visité à La Rochelle l'hôtel Duperré. « Au troisième et dernier étage de la » maison, dit-il, se trouve un merveilleux boudoir » de forme ovale, tout garni de boiseries représen- » tant des allégories des saisons. La sculpture de ces » panneaux est d'une charmante élégance, un peu » facile (elles furent, dit-on, exécutées par des » sculpteurs italiens). L'ensemble est d'une grâce » exquise. 11 est du reste impossible de se tromper » sur la destination de cette petite pièce. Un des » panneaux tourne, c'est une porte secrète donnant » sur un petit escalier pratiqué dans l'épaisseur du » mur. L'escalier aboutit à un souterrain qui passe » sous le jardin de l'hôtel : le souterrain communique » à un autre escalier pratiqué dans la muraille

» d'une maison voisine et qui conduit à un autre » boudoir ovale tout semblable à celui de Thôtel » Duperré, décoré de la même façon. On n'a pas I» de peine à s'imaginer le roman: c'est un décor )► à souhait pour un « conte moral* ». La maison i'oisine, dont il s'agit, est celle même que Laclos habita. Tel fut le terrain que choisit l'auteur des Liaisons pour y livrer bataille. Tel fut aussi celui de sa victoire.

Cependant la vogue scandaleuse de son roman, et l'odieuse réputation qu'il lui valait, déterminèrent une invincible opposition dans une famille aussi justement considérée que celle où il ambitionnait d'entrer. Même après qu'un sentiment mutuel eut déjoué tous les obstacles et se fut affirmé dans ses effets, le jirétendant dut méditer tristement sur les inconvénients d'attaquer le vice quand il est de qualité. « Auprès de toi et pour toi, écrira-t-il » plus tard à sa femme, je mêlais les éléments du )» stoïcisme aux éléments de l'amour ». M'"® de Laclos fait elle-même allusion dans une lettre aux '< difficultés interminables, qui ont si longtemps » retardé son mariage et que le temps seul a pu » résoudre. » Enfin, le i*"" avril 1786, Laclos put adresser au Ministre sa demande officielle. « Il a » l'honneur de représenter qu'il trouve l'occasion de » former un établissement avantageux à tous égards, » en épousant la D^'° Marie-Soulange Duperré, fille » majeure y .... que dans ce mariage la naissance et la » fortune se trouvent d'une parfaite convenance avec >» celle du sieur Choderlos de Laclos ; en consé- » quence il espère de la justice et de la bonté de » M. le Maréchal de Ségur qu'il voudra bien accor-

\. Journal des Débats, 23 novembre 1900.

» der au dit sieur la permission de contracter ledit » mariage ». A cette demande était jointe une lettre de M™* Veu\e de Laclos, sa mère, qui certifiait avoir donné son consentement à ce mariage « qui est fort à sa convenance ». Ces pièces furent transmises au Ministre, le 11 avril, par le Directeur de TArtillerie, Gribeauval. « Comme M"*® sa mère, écrit Gribeauval, » atteste par le certificat ci-joint que le mariage est » absolument à sa convenance, je ne peux que » vous supplier, M. le Maréchal, d'accorder à cet » officier la permission nécessaire pour le contrac- » ter ». Le 14 avril, Ségur accorda son autorisation, en y joignant un congé d'un mois à dater du 1" mai ^

Le mariage eut lieu le 3 mai. En 1833, dans les travaux qui forcèrent de toucher au mur est du bâtiment où se trouve la salle d'armes de l'Arsenal de La Rochelle, on trouva une plaque de cuivre qui portait cette inscription.

l'an 1786 ET LE 3 DE MAI

MESSiRE PÏERRE-AMBROISE CHODERLOS de LACLOS

ECUYER, CAPITAINE D'aRTILLERIE,

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