‹ Un acteur caché du drame révolutionnaire, le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803, d'après des documents inéditsChapitre 31 sur 168 · Edition Tourncux, mai 1786, xiii, p · texte numérisé non relu

Edition Tourncux, mai 1786, xiii, p

» homme. » L'Académie de Dijon a couronné en lui un compatriote qui lui était cher. Mais Téloge décerné par TAcadémie française est un triomphe national; il établit le jugement de la postérité. Eh bien ! non, Vauban n'en est pas digne. Il n'est pas un grand homme et la génération présente ne lui doit pas de reconnaissance. L'art de la guerre n'est pas moins celui de conserver que celui de détruire. « Si jamais on voit se réaliser cette paix w générale et perpétuelle qu'on n'entrevoit encore » que comme le rêve d'un homme de bien, cette » paix sera due aux guerriers et non aux philosophes. » Elle ne sera, elle ne peut être que le fruit de la » supériorité des moyens de défense sur les moyens » d'attaque. »

Vauban assurément s'est distingué dans l'attaque des places. C'est lui qui a créé cet art. 11 a économisé le temps et les hommes. On lui doit « ces conquêtes rapides et brillantes », qui ont fait la gloire et préparé les défaites de Louis XIV. « Mais » qui pourra louer M. de Vauban passant sa vie à >» fortifier et ne faisant pas faire un pas à l'art de la » fortification ? Qui pourra louer M. de Vauban » enterrant des millions avec une effrayante prodi- » galité, pour élever d'une main les mêmes places » qu'il renversait de l'autre si facilement? Qui » pourrait enfin louer M. de Vauban, coûtant à la » France plus de la moitié de la dette actuelle de » l'Etat, pour laisser à découvert une partie de » ses frontières et ne donner à l'autre que de « faibles défenses, dont l'insuffisance a été si bien » connue et si bien prouvée par M. de Vauban lui- » même ? »

Le système bastionné existait depuis le xv* siècle. Vauban a continué comme ses devanciers de cons-

truire des enceintes, couvertes de demi-lunes, de tenailles, de contre-gardes, d'ouvrages à corne, d'ouvrages à couronnes. Les changements qu'il a fait sont contestables et le parti qu'il en a tiré fort médiocre. L'emplacement même des forteresses, si tant est qu'il lui soit dû, est également critiquable. Aucun progrès ne s'attache à son nom et ses victoires tant vantées sont remportées contre luimême. C'est ainsi qu'il ne mit pas treize jours à reprendre, en 1697, la place d'Ath, qui passait pour un de ses chefs-d'œuvre. Quelle est celle de ses places qui tiendrait plus de si\ semaines à deux mois de tranchée ouverte ? Encore faudrait-il y loger 12 à 15,000 hommes de garnison. Or la « véritable » fortification doit suppléer également au nombre et » même à la qualité des troupes ainsi qu'au génie » des commandants ». Enfin les dépenses de Vauban peuvent être évaluées à 1.400 millions, dont rimmense fardeau pèse sur la nation.

Fontenelle qui a prononcé son éloge à l'Académie des Sciences, n'a donné que des louanges et non des preuves en ce qui concerne la défense des places. Chez M. Carnot, on ne trouve, en ce qui traite la fortification, que des « phrases insignifiantes, des assertions hasardées et de faux raisonnements ».

Si donc les fortifications de Vauban ne servent pas à sa gloire, elles y nuisent. Il n'est plus un grand homme. Trop de monuments attestent ses erreurs, et ses triomphes mêmes, prouvent ses fautes Le seul où il ait excellé, celui d'attaquer les places, est plus nuisible qu'utile à la France, « dont l'intérêt est bien plus de conserver que d'acquérir ». Il reste qu'il fut zélé, patriote, charitable, mais qui prétendra que ces qualités sont rares en France. Elles ne suffisent pas à lui mériter cet éloge public et national, « qui ne

» doit jamais être plus soigneusement conservé », concluait Laclos, en se tournant respectueusement vers l'Académie, « que par ceux qui ont tous les « droits d'y prétendre ».

Tel est le réquisitoire que, sous Tinfluence de Montalembert, Laclos dressait contre Tillustre Maréchal. Il y apportait toutes les grâces perfides de son style, ce naturel étudié qui donne au paradoxe l'air de la vérité, une verve mordante, contenue par la fermeté de la pensée et la finesse de la dialectique. Ça et là, se glissaient des malices de pincesans-rire. Parlant de Tignorance coupable de beaucoup d'officiers en matière de fortifications, « il faut » excepter, dit-il en note, MM. les officiers géné- » raux; appelés par état au commandement des » armées; on ne peut pas douter qu'ils n'aient » toutes les connaissances, sans lesquelles ils seraient » nécessairement à la merci de leurs subordonnés » et risqueraient de trahir à la fois leur gloire et » leur patrie* ». Ailleurs se trahit sa rancune d'officier mécontent, qui a usé son ardeur sans faire la guerre. Au sujet de l'utilité d'une politique pacifique, « cette question, insinue-t-il, ne paraît pas » avoir besoin d'être discutée relativement à la » France. Elle est suffisamment résolue par la con- » duite de son gouvernement; par sa modération » dans les guerres qu'il ne peut éviter et par les » soins pour prévenir celles qui paraîtraient devoir » être le plus profitables ». Ce sont dt»jà les sentiments des officiers en demi-solde de la Restauration ;

1. C. f. l'Emigré de Sénnc de Meilhan, p. 29. u Ils avait que, pour la 9 plupart des officiers généraux en France, les fortifications et l'ar- » ttllerie étaient une science mystérieuse et qu'ils étaient obligés de » s'en rapporter aux gens de ce métier, sans pouvoir apprécier leur ]• mérite. »

celle-ci voulait étouffer le souvenir, tandis que l'Ancien Régime opprimait Tespoir.

L'émoi fut grand dans le Corps royal du génie contre Tinsolent artilleur, qui voulait démolir Vauban. De tous les points de France éclatèrent des protestations furieuses. A Brest, c'est le capitaine du génie de Lerse qui prend à partie « ce militaire » déjà connu par un ouvrage d'un genre fort dif- » férent de tous ceux du Maréchal de Vauban. » Il reconnaît cependant le mérite du romancier. c< Que » ne lui pardonnera pas tout j cœur sensible en » faveur de cette Tourvel, si noble, si tendre, si M éloquente ! » Mais que M. de Laclos sache qu'il n'est pas de corps « moins sefvuni pecus » que le Corps royal du génie ! On y juge toutes les innovations sans parti pris. Si le système bastionné est ancien, la fortification perpendiculaire en dérive. « M. de Laclos est cher en fortification. 1.400 uiil- » lions! Bon Dieu ! 800.000 francs par front!... La » tète me tourne. » Et M. de Lerse les réduit à 400. M. de Laclos affirme que la grande bonté de M. de Vauban est trop commune en France pour mériter l'éloge public ; mais alors, ce ne sont donc plus les mœurs de son siècle qu'il a peintes dans les Lw^wo/w dangereuses ^ ? « Impitoyable envie, » s'écrie un autre sapeur, M. d'Antilly, « depuis quand cher- » ches-tu tes victimes parmi les morts ? As-tu donc » oublié que, semblable au tigre, qui ne dévore que » les animaux dont il a fait couler le sang et vu » palpit(îr les chairs, tu ne te repais que de créa- » tures vivantes ' ? » « Paraissez Dunkerque et vous

1. Lettre h MM. les officiers français au sujet de celle écrite par M. de Laclos à MM. fie l'Acadétnie française, Brest 1786 (signée : de Lerse, copitaine du génie).

2. Eloge pour concourir au prix de il Hl^ par M. d'Antilly. 1787.

» Mont-Royal, » clame emphatiquement le capitaine (le Sauviac, sans don te un cadet de Gascogne, » venez défendre le héros qui vous éleva au dessus )) des autres places vos rivales ; que Tenvie qui a » osé troubler sa cendre, un siècle après sa mort, » frémisse h votre vue et rentre dans un nouveau » siècle de silence... Fuyez, jeunes militaires, ces )) livres perfides...* »

Dans une manière plus sereine et plus digne de gens de science, les capitaines de Vergues et de Curel, s'associent à ces colères et opposent h Laclos la froide éloquence des chiffres et des faits. Et il y a la foule des anonymes ! L'un déclare se détourner avec indifférence. « Vous avez voulu être Tavocat du » diable, dit l'autre. Vous serez seul de votre » parti, obligé de combattre comme Iloratius Codés. » Celui-ci proteste de son admiration pour les Liaisons dangereuses, « un des meilleurs ouvrages que le » siècle ait produits », mais il défend M. de Vauban, « comme il aurait défendu son père ». Celuilà compare Laclos à Pascal « qui ne rend jamais » les Jésuites si ridicules que lorsqu'il les fait » parler - ».

Carnot pris à partie réfuta la Lettre de Laclos dans des Observations fort vives. Il démontra ([ue le mérite de Vauban consistait dans Temploi nouveau des ouvrages connus avant lui et conclut « que toutes les fortifications du royaume ensemble » n'ont pas coûté, à beaucoup près, autant que le » seul château de Versailles ». Avec beaucoup de bonne foi et de modération il écrivit en même temps

1. Eloge du Maréchal de Vauban, pnr M. de Sauviac, capitaine du génie. S. d.

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