‹ Un acteur caché du drame révolutionnaire, le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803, d'après des documents inéditsChapitre 34 sur 168 · Duc de Lévis. Souvenirs et PoriraiU, Paris · texte numérisé non relu

Duc de Lévis. Souvenirs et PoriraiU, Paris

se cachait un esprit supérieur et plein de feu. On trouvait chez elle la meilleure compagnie de la Cour, qu'égayait le poète Ducis, le chevalier de Chatellux, « qui avait la manie des calembourgs », le niarquis de Créqui, « médisant et caustique ». Laclos s'y montrait avec un abord froid, « spirituel sans être aimable ». M. d'Angivilliers avait hérité de la confiance que Louis XVI avait eue en Vergennes, son ami. Il protégeait ce sceptique et brillant Sénac de Meilhan, qui prétendait à remplacer Necker. Son influence, dit le duc de Lévis, était assez grande quoique peu connue.

D'après Talleyrand, Laclos écrivit à cette époque des articles de journaux « qui prouvaient la versati- » lité de ses opinions, comme celle de son talent ». On ne trouve dans ses papiers qu'une lettre à un journal, datée de La Fère, le 47 juin 1787, proposant un nouveau système de numérotage des rues et des maisons pour se reconnaître facilement dans Paris ^ Mais il n'est pas douteux que, par les salons, il ne s'efforçât d'accéder à la politique.

Un grand vent soufflait en ouragan sur la vieille monarchie, mugissant à travers les cimes et l'ébranlant jusque dans ses fondements vénérables. L'Assemblée des Notables, la suppression du Parlement, l'avènement de Necker, tous ces événements retentissaient profondément dans les cœurs enfiévrés. Les clubs se multipliaient, les brochures se répandaient à profusion. Des hommes nouveaux brandissaient des drapeaux neufs, qui claquaient dans les airs, portant les grands mots de justice et de liberté. L'armée discutait àprement ; elle était frondeuse ; jamais

1. B N. 12 846. Laclos propose d'ajouter à l'écriteau de chaque rue une lettre et un numéro, correspondant à une lettre et un numéro indiqué sur le pian.

il n'en fut de moins respectueuse pour le gouvernement. Les soldats se révoltaient sous les coups de plat de sabre et jalousaient les régiments étrangers, qu'on leur citait sans cesse en exemple. Les officiersroturiersot lessous-officiers, privés de tout espoir d'avancement, ne voyaient d'avenir que dans une révolution. Les officiers de petite noblesse avaient étéfrappésà leur tour par une ordonnancedel788,quiréservait « à la première noblesse » les grades d'officiers généraux.« Au camp de Saint-Omer, dit Mi(^ de Mélito, ZT' » les entreprises du ministère Brienne étaient l'objet » de toutes les conversations, la résistance des Parle- » ments hautement applaudie, la conduite de la » cour blâmée sans pitié, ses désordres dévoilés et » exagérés. Le comte Charles de Lameth, colonel de » cuirassiers, se trouvait à la tète des mécontents et » professait déjà publiquement les opinions qui lui » acquirent dans la suite tant de célébrité ». On se moquait des chefs ; on discutait politique. On applaudissait les officiers anglais qui assistaient aux manœuvres. « Voilà, disait-on, des hommes » libres, voilà des modèles que nous devons suivre, » et non des soldats-machines d\m roi despote ». Un corps d'élite, comme Tartillerie, ne se ressentait pas moins que les autres de cette désorganisation générale. « La discipline est moins bonne, » écrivent en 1789 au ministre les i:ispecteurs du 1

» régiment de Toul, et la subordination est à réta- » blir... On s'en est aperçu avant même les troubles [

« actuels ».Dans unpareilétat des esprits, que d'exci- i

tations pour Laclos. Tout le monde se nourrit d'espoir, et, depuis trente ans, il attend son heure. Cha- |

cun parle de justice, et il s'est érigé en justicier, de j

liberté, et il en est privé. Pour avoir flétri les vices de |

la cour, pourfendu les fausses gloires, il est déconsi-

déré, persécuté. Les philosophes régnent sur Topinion, et il est leur disciple enthousiaste.

Comme pour liquider son passé littéraire, il recueille tout son bagage épars, les poésies qui avaient paru dans VAlmanach des Muses^ sa correspondance avec j|me Riccoboni, et les publie avec une nouvelle édition des Liaisons dangereuses. Une amie, M"® Duchastellier, qui le remercie de l'envoi du volume, fait allusion à ses nouveaux projets. « Je )> ne puis croire, écrit-elle, qu'avec tant de talents et >) tant de moyens de les employer, la route de la « fortune vous soit fermée, tandis que toutes les » autres vous sont ouvertes^ ». Dans Tété de 1787, Laclos nourrit un instant l'espoir de partir pour Constantinople, où notre ambassadeur, Choiseul- Gouffier, avait installé une mission militaire, chargée de fondre des canons pour la Turquie et d'instruire ses artilleurs. Justement la guerre venait d'éclater entre les Russes et les Turcs. Laclos fait écrire à Hennin, premier commis des Affaires étrangères, par son colonel, M. de Bellegarde. Celui-ci assure que son candidat « réunit toute l'instruction et les talents » que Ton peut désirer dans un officier d'artillerie » aux qualités sociales et qu'il remplirait à tous » égards les vues de la Cour. » La demande ne fut pas accueillie 2. Ne pouvant partir chez le Grand

1. B. N. 12 846. « VEpiire à Margot et le conte du Bon choix, » disait sa correspondante, sont deux chefs-d'œuvre. Je ne crois pas » qu il existe deux plus jolis vers que ceux-ci :

Ainsi Vénus pour enchanter la terre Se laissait voir et ne se parait pas. « Laissez -vous voir beaucoup, Monsieur, ajoutait-elle plaisam- » ment, peut-être serait-ce un moyen de vous réconcilier avec les » femmes. Mais ce n'est pas dans ce sens que je l'entends. »

2. A. E. Lettre du colonel de Belleg-arde à Hennin, 31 août 1787, et réponse d'Hennin du 28 octobre.

Turc, Laclos s'efforça d'entrer dans la maison d'un prince. On assura plus tard qu'il rechercha une place chez le comte de Provence. Nous l'avons vu protégé par son premier gentilhomme, le Comte de la Châtre, et l'on sait que Monsieur aimait à s'entourer de gens de lettres. Le premier prince du sang, le duc d'Orléans, fut sollicité par le vicomte de Ségur de donner à Laclos une place vacante de Secrétaire des commandements. La place fut obtenue, non sans peine, et Laclos se fit mettre en congé, au mois d'octobre 1788. Le duc d'Orléans était grand-maître de la franc-maçonnerie. Peutêtre Laclos se servit-il des loges, pour s'introduire auprès de lui. Le duc d'Ayen et le vicomte de Noailles, ses protecteurs, étaient francs-maçons. Mais le caractère du duc d'Orléans suffit à expliquer son choix. Ce prince ne perdait aucune occasion de scandaliser Topinion et d'irriter la cour. 11 avait pris pour chancelier un marin, le comte de la Touche, et trouva piquant d'avoir pour secrétaire, un romancier. Valmont lui en imposait. 11 comptait sur lui. « L'ambition de « Laclos, dit Talleyrand, son esprit, sa mauvaise » réputation l'avaient fait regarder par M. le duc » d'Orléans comme un homme à toute main, qu'il » était bon d'avoir avec soi dans les circonstances » orageuses*. » C'est ainsi que ïauieuv des Liaisons dangereuses parvint au Palais-Royal. La suite de ce récit montrera qu'il n'avait tant étudié la politique de Tamour que par amour de la politique.

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