‹ Un acteur caché du drame révolutionnaire, le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803, d'après des documents inéditsChapitre 44 sur 168 · Lettres de la marquise de Coigny, p. 78, 1"" sept · texte numérisé non relu

Lettres de la marquise de Coigny, p. 78, 1"" sept

les agents du duc d'Orléans et du comte de Provence, qui les colportaient, et le réquisitoire de Fouquier-Tinville prit naissance sur des lèvres de femmes, qui blêmissaient sous le rouge, et fut férocement détaillé dans des plaisanteries d'hommes après boire. M"* de Genlis, écartée de tout temps par la Cour, se distinguait naturellement dans ce concert * .

Par leurs rancunes de courtisans en disgrâce, par leur avidité de places, d'honneurs et d'argent, les conspirateurs du Palais-Royal sont les véritables descendants de leurs ancêtres, les frondeurs. Ce qu'il y avait de sérieux dans leur opposition dérivait également de la tradition, toute-puissante dans l'ancienne monarchie. Par delà la longue servitude de Versailles, la noblesse française se rappelait encore avec orgueil des luttes aventureuses de la Ligue et de la Fronde. Sa sourde rancune contre la couronne grondait encore dans son engouement pour les philosophes-et dans l'appui qu'elle prêtait aux résistances du Parlement. Que la source des faveurs vint à se tarir, que le Roi cessa d'assouvir « la grosse faim de leur avarice », et les nobles redevenaient, comme autrefois, les adversaires déclarés d'un despotisme qui ne leur profitait plus. Le duc d'Orléans, Biron, Liancourt étaient aussi des familiers de Londres ; ils ne voyaient pas sans humiliation les grands seigneurs anglais diriger les affaires de leui's pays. Ils affichaient avec une sorte d'enthousiasme les usages anglais, détestés du Roi. A défaut d'une chambre des pairs, ils s'essayaient à parler, dit le duc de Levis, « dans lesinsignifiantes réunions des francs-maçons. »

1. Staël, Corr, dipl. iO nov. 1790. « On dit, pour sûr, queM"^ de la 9 Moite doit demander la révision de son procès et qu'elle voit sou- 9 vent M** de Sillery, qui est gouvernante des enfants d'Orléans. H 9 se machine des choses d'une noirceur terrible contre la Reine. »

L'exemple du parlementarisme anglais les enhardissait, comme la Révolution de 1648 avait enhardi les frondeurs. Une forte réaction aristocratique marqua les dix dernières années, qui précédèrent la Révolution. Ce furent les Parlements qui réclamèrent les Etats généraux. L'anarchie privilégiée préludait à Tanarchie populaire, qui ne fut pas « spontanée ». C'est pour faire échec aux deux premiers ordres, que la Reine elle-même conseilla la double représentation du Tiers. Quand ce Tiers, qui semblait sommeiller, réclama tout à coup le vote par tête, c'est à Tautorité royale que s'en prit la noblesse. Comme sous la Fronde, les princes menacèrent de donner le signal du refus de l'impôt. 11 faudrait raconter ainsi, comme une nouvelle Fronde, l'histoire des émigrés, allant chercher à Turin, à Vienne, à Berlin, comme autrefois les frondeurs à Madrid, un appui tout autant contre l'autorité royale que contre le parti populaire, redoutés de Louis XVI, même aux heures les plus désespérées, insoucieux et méprisants des personnes royales et préoccupés uniquement de restaurer, les armes à la main, leurs privilèges abolis. L'appel aux passions démagogiques était, comme l'alliance avec l'étranger, la ressource ordinaire des frondeurs. Ce fut celle que choisit le Palais-Royal. Il semble placé à l'avant-garde de la Révolution, mais n'a pas plus que les émigrés l'idée de la démocratie, qui doit en sortir. Les amis du duc d'Orléans lisent bien moins les écrits des philosophes, que les Mémoires de Retz. Comme les Importiints, « ils dé- » bitent des maximes d'état. » Comme Condé et les petits-maîtres, ils se moquent bien du peuple et des « robins ». Ils n'ont aucun goût pour l'égalité ; leur seul but est de s'attribuer les profits du Gouvernement et de s'affranchir de la tutelle royale. Ne

croyez pas, disait, en 1787, le due d'Orléans àBris-^ sot, « que si j'ai fait cette levée de boucliers contre » le roi, ce fut pour servir un peuple que je mé- » prise et un corps dont je ne fais aucun cas, mais » j'étais indigné qu'un homme me traitât avec cette » insolence ». C'est d'un air tout féodal qu'un soir, au Palais-Royal, cette jolie folle d'Aimée de Coigny répondait, devant Grimm, à M™* de Laval : « Quelque w respectque j'aie pour le Roi, je ne crois pas lui devoir » ce que je suis. Je sais que les nobles ont fait quel-^ » quefois des souverains... Mais bien que vous ayiez » autant d'esprit que de naissance, je vous défie, Ma- » dame, de nous dire le roi qui nous a fait nobles. » Cependant les nouveaux frondeurs sont inférieurs aux anciens. Les grands seigneurs du temps de Mazarin, malgré leur vénalité, leurs variations, leurs desseins inconsistants, avaient du moins une belle allure française et guerrière. Ils ne craignaient pas de tirer l'épée, de se faire peuple pour parler au peuple et de promener à travers la France l'étendard de la révolte. Les Chevreuse et les Longueville, la grande Mademoiselle ne raisonnaient guère de théorie, mais elles ne manquaient ni de courage, ni d'intelligence pratique des affaires. Les frondeurs de 1789 ne sont que des héros de boudoirs. Ils regarderont, par leurs fenêtres, Paris « tomber en frénésie » et ne sauront pas offrir leur poitrine aux balles, pour se rendre « maîtres du pavé ». Des souvenirs de la Fronde, ils n'ont retenu que la galanterie. Passés maîtres en perfidies amoureuses, ils se promettent beaucoup de perfidies politiques. La politique des Liaisons dangereuses leur paraît le dernier mot de l'art de conspirer. Habitués aux intrigues tortueuses de la Cour, ils ne peuvent s'évader de leurs habitudes bizantines. Leur opti-

misme est d'ailleurs incurable. Dans un salon tiède et bien clos, on prend le goût de Touragan. Pour des imaginations blasées, c'est un piquant régal. Les femmes en rêvent. « Assises à leur toilette, » plongées dans la mollesse de leurs boudoirs, » elles disent : c'est une jolie chose qu'une révolu- » tion; faisons une révolution* ». Avec un si bon peuple, un si bon roi, tout marchera à souhait.

Tilly entrant au Palais- Royal, croise Heymann et Laclos dans l'antichambre. Dans le cabinet du duc, il voit la cheminée chargée de pamphlets, de CflAwT^, de mémoires « où chaque rêveur avait déposé son » utopie. » Le prince lui annonce la fin prochaine de la tyrannie royale. Plus de lettres de cachet, plus de bastilles. Parbleu, s'écrie-t-il, « on pourra » bientôt aller en Angleterre et partout ailleurs, sans » en demander la permission et sans craindre un » refus ». Le vicomte de Noailles lui confie à l'oreille : (( Nous suivrons nos cahiers, nous irons un peu » plus loin; le Roi le veut bien, il nous secondera » et, s'il faut finir par se battre, c'est très bon pour » la santé, on se battra-. » Mais on ne se battra pas. Au reste de quoi aurait-on peur ? « On ne croyait » pas aux troubles sanglants, le fanatisme religieux » ayant disparu... La guerre se ferait avec plus » d'urbanité que jamais^ ». Sénac de Meilhan, si fin, si clairvoyant, déclarait gravement que le siècle « se mourait d'ennui » et que le trône était assis « sur des bases inébranlables». Chez M™* de Genlis, le duc d'Orléans pariait cent louis à Biron qu'on n'abolirait seulement pas les lettres de cachet et

Page 1