‹ Un acteur caché du drame révolutionnaire, le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803, d'après des documents inéditsChapitre 5 sur 168 · A. G. Dossier Laclos · texte numérisé non relu

A. G. Dossier Laclos

possible à égaler. Vallière etGribeauval, quilacomraandèrent, l'avaient dotée d'un matériel uniforme et perfectionné ; ils avaient créé de nombreuses écoles, réglé l'avancement par les ordonnances minutieuses et animé l'arme toute entière d'un admirable esprit de travail et de discipline. Les officiers sortis d'écoles spéciales étaient les plus instruits et les plus entreprenants de l'armée, et le règlement les tenait constamment en haleine. « On se levait à cinq heures du matin, écrit Dammartin, pour aller au polygone, et on travaillait toute la journée ».

Vers 1765, commencèrent les inspections générales régulières. Le régiment de Toul ne les craignait point. M. de Gréaume, qui l'inspecte à Grenoble en 1771, déclare qu'il continue d'admirer, comme les années précédentes, « l'élégance de la tenue », l'instruction et la discipline du corps. « Il n'est pas même pos- » sible que ces objets essentiels puissent s'altérer » sous les ordres de chefs tels que MM. de Clinchamp » et de Malaviller, qui joignent à une expérience » consommée, les connaissances les plus étendues » sur le métier, ce zèle et cette aménité de l'ancien » temps qui, en leur conciliant les esprits de cette M troupe, y répandent l'harmonie la plus désirable. »

« En parcourant les rapports et les livrets des » inspecteurs généraux de ce temps, » écrit un contemporain, le général Susane, « on est surpris dere- » connaître combien nos prédécesseurs nous ont » laissé peu à faire. . . L'examen des officiers au pointd(î » vue de l'instruction et de la conduite,' était beau- » coup plus sévère qu'il ne l'est aujourd'hui». Les notes données au lieutenant, puis au capitaine de Laclos par ses inspecteurs et son colonel sont excellentes. Chaque année, son zèle, son savoir, sa conduite lui méritent un concert d'éloges. On signale

«son sens droit», sa curiosité intelligente de toutes les parties de son métier, « Tétendue de ses connais- ))sances et de son génie», Il est « exempt de salle» et «travaille par goût». D'ailleurs, écrit un de ses protecteurs, « il a trop d'esprit et d'intelligence (cpour ne pas être bien noté». « Il est plein de ta- « lent et de mérite », ajoute un autre. On lui donne des missions de confiance, comme d'installer à Valence en 1777 une École d'artillerie et un régiment, où devait, quelques années plus tard, servir le lieutenant Bonaparte. En 1779, ses aptitudes techniques le font désigner pour aider dans la construction d'un fort à l'ile d'Aix, Montalembert, qui continue, en les renouvelant, les traditions de Vauban et bouleverse l'art de la fortification. Imbu des méthodes du maître, Laclos se mit avec ardeur à l'ouvrage. Le fort était en bois et ne coûta que huit cent mille francs, chiffre très inférieur à celui des ingénieurs. (Chacun émettait des prévisions pessimistes. Cependant sai>olidité fut démontrée, le 7 octobre i 780, par une épreu\e éclatante. Toutes ses batteries tirèrent à la fois sans l'ébranler. Montalembert attribuait à Laclos une bonne part de cette merveilleuse réussite. « C'est un autre moi-même», écrivait-il au ministre ^ (ie|)endant la vie militaire, si active qu'elle fût dans l'artillerie, laissait encore de nombreux loisirs. (>)mnient remplir le vide des longues soirées de province? Comment occuper les « semestres » de congé, qu'on obtenait tous les deux ou trois ans? (iomment surtout, durant un • longue période de paix, dans une condition obscure et en pleine jeunesse, distraire un esprit vif, emporté vers la vie, de

1. Général Susane, Nistoire de VAriitUrie. — A. G. Dossier du régiment de Toul et dossier Laclos.

LEXPLOSION D'UN AMBITIEUX 9

la monotonie de la servitude militaire, nourrir une intelligence vigoureuse et souple, tromper les impatiences d'une volonté froide et tenace. Faute de mieux, le jeune Laclos se répandait dans le monde et s adonnait à la poésie. « Il est aimable en société », remarquent ses chefs, et «s'occupe de littérature ». Tel était alors le ton de Tarmée. « Le guerrier a »• quitté son verre, sa pipe et sa moustache pour se «mettre à la suite des femmes et apprendre à juger )'des modes K » Beaucoup d'officiers écrivaient en prose et en vers. L'Académie en comptait neuf ,dont (îuibert, Boufflers et Florian. Le capitaine Carnot concourt aux Jeux floraux et le lieutenant Bonaparte composera des Essais historiques, dédiés à Raynal. La province française était alors beaucoup plus vivante qu'aujourd'hui; la société y était nombreuse, la gaîté de mise et l'esprit en honneur; les cercles littéraires y fleurissaient. Laclos avait infiniment d'esprit, il tournait des madrigaux aux dames ; entre temps, il collaborait à YAlmanach des Muses, Pendant ses semestres, il courait à Paris, fréquentait les homines de lettres et le monde des théâtres et y acquérait la réputation d'un bel esprit de province, jralant et frondeur.

Son premier début ne fut que galant. Voici la petite pièce digne d'une Anthologie gauloise, qu'il adresse à YAlmanach des Muses, en 1767, tandis qu'il tient garnison à Strasbourg.

A Mademoiselle de Saint-S., en lui envoyant des mirabelles de Metz.

Pierrette, vous avez six ans

Et les goûts heureux de votre âge.

I Le soldai citoyen, 1780, p. 433.

Le bonbon doit Hrc un hommage Pour vous au-dessus de l'encens, De votre mine enchanteresse, Quelqu'autre un jour vous parlera, Mais que de peines il faudra, Pour obtenir votre tendresse !

Trop éloigné de mon printemps, Je n'en pourrai plus prendre aucunes.

Et je veux profiter du temps Où vous la donnez pour des prunes.

Quelques années après, il écrivait de Grenoble à quelque séduisante et mystérieuse «Églé», les vers spirituels et délicats qu'on va lire.

Les Souvenirs *.

Du plaisir que Ton a pu prendre,

Eglé, vous ne voulez donc pas

Que, pour un cœur sensible et tendre, Le souvenir puisse avoir des appas !

De cette erreur je devine la cause :

Près de vous, le plaisir renaît à chaque instant ;

Le passé parait peu de chose

A qui peut jouir du présent.

Moi, que Tennui souvent accable.

Et qui n'ai pas, ainsi que vous.

Le bonheur d oublier un moment agréable

Dans des moments encore plus doux.

J'ai dû chercher dans ce système.

Quelque remède à ma langueur,

Et, quand ce serait une erreur.

Le souvenir de ce qu'on aime

Est au moins l'ombre du bonheur

Voyez cette jeune bergère.

Que son amant vient de quitter :

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