‹ Un acteur caché du drame révolutionnaire, le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803, d'après des documents inéditsChapitre 6 sur 168 · Aîmanach de» Mutes · texte numérisé non relu

Aîmanach de» Mutes

Son premier soin est d'écarter

Tout ce qui pourrait la distraire;

Aux genoux de son directeur,

Ecoutez la sensible Hortense,

Lui racontant, avec cancîeur,

Le trouble de sa conscience,

Et les feux qui brûlent son cœur :

Pour obtenir quelque indulgence

Des fautes, qu'à sa Révérence

Sa bouche vient de confier, Elle consent d'en faire pénitence.

Mais ne veut pas les oublier.

Lorsque la vieillesse pesante Est enfin prête à nous saisir.

Au moment où sa main tremblante, En nous touchant, a flétri le plaisir.

Dans une erreur, qui nous enchante, On veut encor s'entretenir ; On en parle, Tâme est contente.

On jouit par le souvenir.

Le Souvenir nous récompense Des maux qu'amour nous fait souffrir Il nous console dans l'absence.

Il embellit par sa présence L'objet qui sait nous attendrir ; Il fait réveiller le désir.

Sans nous porter à l'inconstance.

C'est l'enfant chéri du plaisir, Et le père de l'espérance.

Enfin, j'aime à me rappeler Tout ce qui plaît à mon âme attendrie ; Et si jamais, au gré de mon envie.

Je parvenais à vous toucher, Eglé, dussiez-vous vous fâcher, Je ne l'oublierais de ma vie.

« Il court une Épltre à Margot, écrit Bachaumont, » le 4 février 1774, qui fait grand bruit dans cette

» capitale, à raison des allusions qu'on croit y trouver «relativement à M"'*' la Comtesse Dubarry, quoi- » qu'elles ne roulent en général que sur mille exemples » qu'on voit tous les jours de courtisanes parvenues, »mais la malignité du public s'exerce et donne ))beaucoupde vogue à cet ouvrage bien fait d'ailleurs, » mais dont l'auteur est obligé, parla raison ci-dessus, ))de garder l'incognito.»

L'auteur n'était autre que Laclos. M"® Dubarrj, qui venait justement de faire susi)endre par le duc d'Aiguillon la représentation du Barbier de SévilU\ lut les vers et en prit ombrage : Chacun voulut aussitôt les connaître. On les attribuait à Dorât, qui, pour se mettre à Tabri, « brocha bien vite une » rétractiition poétique » ; mais les vers de Dorât furent jugés forts plats et l'on applaudit bruyamment à ceux de l'inconnu.

Ils étaient fort agréables * :

Pourquoi rraindrais-je de le dire ?

C'est Margot qui fixe mon goût.

Oui Marigot? cela vous fait rire ?

Que fait le nom ? La choso est tout.

Je sais que son humble naissance

N'offre pas à l'orgueil flatté

La chimérique jouissance,

Dont s'enivre la vanité.

Que, néi» au sein de l'indigence.

Jamais un éclat fastueux,

Sous le voile de Topulence,

N'a pu dérober ses aveux.

Que sans esprit, sans connaissance,

1. Almanach des Muses, 1776. Le Icxlc complet de ceUe petiU' pièce, qui courut sous le manteau, avant d'ùtre publiée, se trouve dans les Fastes de Louis AT, Poris 1782, II, p. 732.

A ses discours fastidieux, Succède un stupide silence.

Mais Margot a de si beaux yeux, Qu'un seul de ses regards vaut mieux Que fortune, esprit ot naissance.

Et qui sait ce qu'à ma maîtresse Garde l'avenir incertain.

Laissez-la devenir catin ; Et bientôt son heureuse adresse Saura corriger le destin.

O toi dont je porte les fers !

Doux objet d'un tendre délire, Le temps que j'emploie à t'écrire Est sans doute un temps que je perds.

Jamais tu ne liras ces vers, Margot, car tu ne sais pas lire.

Mais excuse un ancien travers ; De penser, la triste habitude M'obsède encore malgré moi, Et je fais mon unique étude.

Au moins, de ne penser qu'à toi.

A mes côtés, viens prendre place.

Le plaisir attend ton retour.

Viens, et je troq-ie dans ce jour Les lauriers ingrats du Parnasse Contre les myrtes de l'amour.

Peu après, Laharpe écrivait au grand duc Paul de Kussie : « Voici une chanson nouvelle qui m'a paru » jolie, du moins quand on la chante ; elle est de » M. de Laclos, auteur de VÉpitre de Margot,,. »

Lison revenait au village ; C'était le soir

Elle crut voir sur son passage

(11 faisait noir) Accourir le jeune Sylvandrc.

Lison eut peur, Elle ne voulut pas l'attendre :

C'est un malheur.

C'était le soir,

Il faisait noir,

Lison eut peur.

C'est un malheur.

On devine aisément ce qu'il advint un soir, qu'il faisait noir, pourquoi Lison eut peur et quel fut le malheur *.

Mais voici que Laharpepose dans son journal cetto épineuse question: «Orosmane fut-il plus malheureux lorsqu'il se crut trahi par sa maîtresse, ou lorsqu'il reconnut après l'avoir poignardée qu'elle était innocente ? » De Valence, Laclos envoie sa réponse en vers et, toujours mordant, soutient qu'Orosmane souffrit davantage de sa première erreur, car nous avons, dit-il ^,

Une douceur bien méritoire, A supporter les maux d'autrui...

Pour un amant lier et jaloux, (Et tout homme l'est à l'extrême) N'est-ce pas une vérité.

Que voir mourir l'objet qu'on aime Vaut mieux que d'en être quitté. Si vous doutez de mon système, Interrogez tous vos sultans.

1. Lahnrpc, Correspondance iiltcraire, 1801, t. U, année 1776.

Page 1