CHAPITRE IX
Vcrgenoes, Mirabeau et ralliance anglaise. — Répugnance de Louis XVI et de Montmorin. — Danton et Paré payés par TAngleterre. — Les Anglais et le duc d'Orléans. — Laclos intrigue avec les whigs. — Un secret magique. — Les vues du duc d'Orléans sur l'Assemblée nationale. — L'accord du 5 février. — Le duc d'Orléans ambassadeur à Londres. — La Rupture. — Talleyrand en 1792 reprend les négociations de Laclos. — Le cartel de La Fayette. — La procédure du ChAtelet. — Entrevue du duc d'Orléans et de M. de Boinville. — Retour du duc et de Laclos. — Les « Confessions » du duc d'Orléans.
Laclos avait appris la diplomatie en écoutant, dans les entours politiques et mondains du duc d'Orléans. Enseignés par Favier, catéchisés par Raynal, les politiques de tout rang, qu'il y rencontrait, s'acharnaient à Tenvi sur la façade antique et branlante de Talliance autrichienne, derrière laquelle ils pensaient atteindre la fille de Marie-Thérèse. L'alliance prussienne était le drapeau commun de tous ces opposants. Les grands seigneurs, comme Liancourt et Biron, familiers de Londres et jaloux de l'aristocratie voisine, les élèves de Vergennes, comme Mirabeau et Tallevrand, soucieux avant tout de recueillement et d'équilibre, les disciples de l'Economique, comme Panchaud et Dupont de Nemours, partisans de la
liberté de commerce, les admirateurs de Montesquieu et du réfrime constitutionnel se sentaient attirés vers l'Angleterre. Mirabeau écrivait, dès 1786, à Talleyrand qu'une alliance entre la France, la Prusse et l'Angleterre « changerait la face de l'Europe et totalement »à notre avantage.» A son lit de mort, il recommandait encore ce grand projet, qui s'accordait à merveille avec les passions qui dominaient à l'Assemblée. — A la Gn de 1789, les affaires de Belgique offraient une occasion propice à le tenter. L'Autriche était aux prises avec les Turcs. La Russie faisait face à la fois aux Turcs et à la Suède. I^ Prusse, TAngleterre et la Hollande en profitaient pour alimenter d'armes et d'argent les insurgés des Pays-Bas. Toute l'Europe pressentait un accord de ces trois puissances pour disposer du riche domaine de l'Empereur. N'était-ce pas pour la France une fructueuse occasion de s'orienter vers ces nouvelles alliées?
("est de ce dessein que s'arma Laclos*; il en insinuait ridée à son maître avant son départ, en faisant luire à ses yeux des projets de « quadruple alliance.» Quinze jours après son arrivée, il ouvrit le feu et demanda d'un ton fort crâne h Montmorin de nouvelles instructions. Sans doute les Anglais n'ont encore fait à Montmorin aucune ouverture, mais assurément ils vont en faire ! Que répondra-t-on? Il déclarait en même temps qu'on ne pouvait agir à Londres sans renseignements sûrs de Berlin. Qu'on y envoyiUdonc le duc de Bironou M. delleyniann,qui servait pour l'instant en Alsace. Laclos projetait ainsi d'engager à Berlin une négociation parallèle à celle de Londres. LaPrusseetl'Angleterredevaientêtre
1. Cf. Albert SoreL L'Europe et la Révolution française. II, pp. 55 et suiv.
entraînées l'iineparTautre. C'étaîtune vue classique de Topposition. Quelques jours après, nouvel appel plus pressant. Seule, aflîrme-t-il, l'attente « incessante » (le prochaines instructions l'empêche de provoquer et lui défend de recevoir toute ouverture du ministère anglais. Montmorin n'ayant pas l'air d'entendre, Tardent diplomate démasque enfin ses batteries et lance sa grande idée. Il indiqua donc que le ministère anglais, divisé par ailleurs, s'accordait h désirer « une union forte et durable avec la France, qui » imposerait la paix au reste de l'Europe. Enfin les » circonstances sont telles que je ne serais pas sans » espoir de succès, si J'étais chargé de substituer au » traité de commerce actuel^ l'entière liberté de yi commerce entre les deux nations et par consé- » quent l'alliance la plus étroite. Peut-être même » cette manière de traiter en grand serait-elle la plus «favorable au succès de l'objet particulier que j'ai » à remplir. »
Louis XVI et Montmorin avaient la plus grande répugnance pour une pareille négociation. Le roi jugeait son rovaume comme ses voisins, les souverains d'Europe, et le croyait incapable de rien entreprendre pour l'instant. Il redoutait avant tout la guerre et craignait que l'Angleterre ne la lui déclarât. Le frère de la Reine lui paraissait en ce cas sa seule ressource en Europe. Il commençait h penser qu'il serait bientôt sa dernière ressource pour l'intérieur. D'ailleurs la défiance et le mépris, que lui inspirait son cousin, auraient suffi pour le détourner d'une entreprise à laquelle il était mêlé. Il ne s'agissait (pie de retenir à Londres le plus longtemps possible ce factieux. Peut-être espérait-on l'amener à dévoiler par ses indiscrétions les desseins des Anglais, auxquels on le croyait associé.
Montmorin s'empressa donc de ramener le duc d'Orléans à Tobj et principal de sa mission. «J'attends » avec impatience, écrivit-il, les notions que Mon- » seigneur aura pu obtenir dans ses conférences avec ))les Ministres anglais, relativement aux vues et auv » projets que peut leur faire concevoir notre » situation intérieure. » La matière était délicate, ('e fut au tour de Laclos à faire la sourde oreille. Enfin, mis au pied du mur, il détermina son maître à répondre que M. de La Luzerne avait sur cet objet les mêmes informations que lui et qu'il en jugeait la répétition inutile. «Je lui ai donné, écrivait en » effet l'Ambassadeur, le nom de la maison Drumond, »qui avait fait passer beaucoup d'argent à celle de «Hopp d'Amsterdam, ce qui pourrait faire croire » que c'était la voie dont se servait le gouvernement » anglais pour faire distribuer de l'argent à Paris. Je )) lui ai aussi dit qu'il y avait à Paris deux particuy> liers anglais^ l'un nommé Danton rf Tautre Paré, » que quelques personnes soupçonnaient d'être les M agents particuliers du Gouvernement anglais. Il » m'a beaucoup remercié de lui avoir donné celle » intelligence et m'a assuré qu'il tâcherait de remon- » ter à la source ^))
Cette dénonciation de l'Ambassadeur de France, confirmée par Laclos, ne peut s'appliquer qu'au président du district des Cordeliers et au maître clerc de son étude d'avocat aux conseils du Roi, Paré, dont il fera, sous la Convention, un Ministre de la Justice. Danton paraît, d'autre part, avoir été payé par le duc d'Orléans, qu'il s'efforçait, après le
1. Dépêche du 26 novembre 1789. « Je vous ai parlé précédem- )) ment, ajoute l'ambassadeur, de ces deux particuliers. » La lettre à laquelle il est fait allusion n'existe plus. Barthélémy dénonça plus tard un nommé Rougemont, qui tirait des sommes considérables sur Pari».
44 juillet, de mettre à la tête des garde françaises. 11 touchait sans vergogne de toutes les mains, se gaussant des naïfs, et tout en suivant obstinément son dessein. Selon toute apparence, l'Angleterre dissimula son action derrière le parti orléaniste, peut-être à rinsu de celui-ci. Le Palais-Royal était rempli d'agents et de serviteurs anglais, fort aisés à transformer en espions. Deux Anglais, Smith et Forth y servaient depuis longtemps d'hommes à tout faire. Forth avait été jadis employé secrètement par le cabinet de Saint James près de Vergennes et Maurepas. «Il voit souvent M. Pitt, écrivait La Luzerne, et » tout ce que fera et dira le duc lui sera rendu sur- » le-champ. » Laclos pénétra cette situation, qui lui commandait, vis-à-vis de Montmorin, une prudente réserve. Il se flatta de donner le change, en confirmant les renseignements qui représentaient Danton et Paré comme des agents de l'Angleterre . Montmorin eut le bon goût de ne plus insister. A la réflexion, notre ambassadeur ne vit d'ailleurs aucune apparence à un accord formel entre le duc d'Orléans et les ministres anglais. Ceux-ci, recherchaient tous les moyens de nous nuire, mais ils n'avaient, d'après lui, aucun goût à soutenir un prince du sang contre le Roi. Cette marche n'était pas du tout dans leurs principes. Ils avaient d'ailleurs si mince opinion du duc d'Orléans et le croyaient si peu fait pour être chef de parti qu'ils éviteraient certainement de mêler leurs affaires aux siennes ^
Laclos évita non moins habilement un autre piège qu'on lui tendait à Paris. En insinuant au duc l'es-
1. K S'il a existé v, écrit peu nprès M. de La Luzerne, « quelque » correspondance entre Laclos, Mirabeau et de Favras, je ne puis ■)« croire que le Ministère anglais y ait trempé en rien. »
poir de devenir souverain des Flandres, Montmorin espérait bien le compromettre sans retour auprès du gouvernement anglais, ennemi résolu de Tinfluenre française aux Pays-Bas. Le [)rinc'e amusa quelques semaines de Tidée de tenir sa cour à Bruxelles son esprit faible, versatile et blasé ; ce fut même le seul intérêt qu'il [)rit à la grande négociation que son artificieux secrétaire essayait d'engager sous son nom. 11 s'en fallait de beaucoup que le duc d'Orléans fut ap[)elé en Belgique par le vœu national, comme devait Tétre, en 1830, son petit-fils le duc de Memours. Il ne comptait (pie quelques partisans parmi les démocrates. Dans une lettre particulière à Biron, on le \oit discuter sans façon ses chances. Le premier qui s'offrira, déclare-t-il, sera choisi. Avant tout il s'agit de savoii* si un prince anglais \eut de la place. « S'il n'en veut pas ou n'y est pas fort «attaclié, je travaillerai à prcmver qu'ils n'ont rien ))de mieux à faire, que de m'y porter et de m'y aider ))de toutes leurs forces parce qu'un de mes enfants » pourrait éjïouser une des princesses anglaises. » Ce fut, quarante ans plus tard, une de ses petites-filles qui devint reine des Belges en épousant un prince anglais. Pourl'instant, le chef de la maison d'Orléans nourrissait de vaines espérances. Tn jour qu'il sondait le ministre anglais sur le futur souverain des Flamands, celui-ci répondit plaisamment qu'il n'avait pas h s'en incpiiéter, puisque ce ne pourrait être ni un prince français, ni un prince anglais. Le duc se le tint pour dit et n'y pensa plus. Laclos évita soigneusement de parler de cette affaire, qui eiU compromis son grand projet. Aussi bien, il n'avait nulle envie de pjisser au service d'un duc des Flandres. Il savait (pie son maître n'était pas honnne à fondre un jour, comme un autre Guillaume III, de
Bruxelles sur Paris, et c'est à Paris qu'il entendait rentrer.
Montmorin répondit enfin aux suggestions sensationnelles de son correspondant en s'excusant, avec une mélancolie, qui n'allait pas sans malice, sur les circonstances, « qui ne permettent pas toujours de » s'occuper de la chose qu'on désirerait. » Il refusait de nouvelles instructions, observant tranquillement qu'il n'y avait que trois jours de Londres à Paris et que les ouvertures anglaises, au cas où elles se produiraient, n'attendraient pas bien longtemps leur réponse. 11 annonçait que le duc de Biron refusait de quitter l'Assemblée pour aller h Berlin et que le comte de La Tour du Pin avait besoin d'Heymann en Alsace. Quant au traité de commerce, c'était là, pensait-il, matière à ample réflexion. 11 ne pourrait évidemment convenir que de droits de douane équivalents, car une exemption complète et réciproque priverait l'Angleterre des deux tiers, et la France d'an quart seulement, de ses revenus publics. Or les Anglais pourraient établir, par exemple sur nos soieries, des droits prohibitifs, sans dédommagement pour nous, puisqu'ils ne peuvent nous concurrencer sur cet article, l^ne union étroite ferait sans doute le bonheur des deux pays et le repos de l'Europe. Mais s'accorderait-elle avec cette rivalité, « qui s'étend à presque tous les objets pos- » sibles, » et avec « la malveillance générale » qui en résulte? La moindre avance de notre part, nous en avons fait l'expérience, serait dénoncée immédiatement à l'Empereur et à l'Espagne « notre seule » véritable alliée ». Aux Pays-Bas surtout cette maxime était applicable. Une proposition faite h l'Angleterre et qui n'aurait pas pour base le consentement de l'Autriche serait facilement présentée
comme une connivence avec les rebelles. « L'Empe- » reur se croirait peut-être alors autorisé h s'en- » tendre momentanément avec le roi de Prusse pour » nous faire rentrer dans nos anciennes limites, » c'est-à-dire dans celles que nous avions a>ant le » traité de Westphalie ». Ces idées existaient positivement dans rÉmpire et les circonstances en rendraient le succès trop facile. Avant de nous avancer avec l'Angleterre, concluait-il, il faudrait au moins que nous fussions assurés de sa bonne foi, et il finissait par ce compliment à double entente : « Per- » sonne assurément n'est plus propre que iMonsei- » gneur à acquérir cette certitude et quand il l'aura, » je partagerai son opinion avec confiance. »
Ainsi Laclos se voyait repoussé sur toute la ligne: mais il n'avait fait qu'annoncer le combat ; c'est maintenant qu'il va se jeter tète baissée dans rintrigue. Le ministère anglais ne s'était pas plus ouvert au duc d'Orléans, qu'à l'Ambassadeur en titre. Le duc de Leeds restait toujours fermé « selon » sa noble coutume ». Quant à Pitt, il eût fallu pour le pénétrer, disait La Luzerne, mettre un espion dans son cabinet ou dans son propre cœur. En revanche, la plupart des whigs applaudissaient alors à la Révolution et ne cachaient pas leurs sympathies pour la France. « C'est le plus grand évé- » nement qui soit jamais arrivé dans le monde ! » écrivait Fox à son ami Fitz Patrick, qui partait pour Paris, après la prise de la Bastille, « et combien c'est M le meilleur ! Si vous partez sans me voir, dites, » je vous prie, pour moi quelque chose de civil au » duc d'Orléans, dont la conduite paraît avoir été » parfaite, et dites-lui, ainsi qu'à Lauzun, que toutes » mes préventions contre les liens de ce pays avec » la France touchent à leur fin, et en effet la plus
)) grande partie de mon système politique européen » est changé, si cette révolution a les conséquences » que j'en attends ^ » Le prince de Galles était Tespoir des whigs. Moins d\m an auparavant, Georges III était devenu fou. Fox prétendit s'emparer du ministère en portant son fils jà la régence. « Je déwhigherai ce gentilhomme, » s'était écrié Pitt, qui soutint contre ses adversaires une lutte acharnée. Il fit restreindre par le Parlement les droits du Régent. Le Roi se rétablit tant bien que mal au commencement de 1789 et Pitt demeura plus puissant que devant. Le duc d'Orléans retrouva donc son ami au lendemain même d'une lutte ardente. Il n'est pas douteux que les deux princes échangèrent leurs vues et qu'il y eut même entre eux partie liée. Ils s'échauffèrent après boire ; les maîtresses s'exaltèrent ; la suite applaudit. Pendant ce temps, Laclos se répandit -, écouUi, persuada ; il chercha partout des intelligences et soupesa les consciences. Comme à Paris, il s'en trouvait dans tous les partis de fort légères.
M. de La Luzerne ne semble pas avoir prêté grande attention à cette intrigue. Il était pénétré de l'omnipotence de Pitt et le croyait de taille à résister aux cabales. Cependant le renouveau d'ardeur du prince de Galles et de ses amis, au lendemain de l'arrivée à Londres du duc d'Orléans, était significatif et l'on y retrouve évidemment la main de Laclos, qui prétendait n'être pas moins actif à