Aulard, II, p
» trône fut assis à quatre mille lieues de nous ? » Quel est celui qui, depuis deux ans, ne s'environne » pas de précautions pour empêcher nos principes » de liberté d'arriver jusqu'au peuple soumis à son » sceptre? Et cependant ces mêmes principes pénè- » trent partout, malgré les cordons de troupes, les » inquisiteurs, les imposteurs, les ambassadeurs, les » gazettes ministérielles, les mercures de France ; » malgré les fourbes et les fourberies, malgré les » sots et les sottises.... Peut-être y aura-t-il un échec, » une escarmouche; peut-être Tévêque de Spire ou » ses amis nous prendront-ils pour vingt-quatre heures » une place démantelée ou un four banal; mais » gare la revanche ! * »
Toutefois Laclos était bien trop avisé et clairvoyant pour se laisser entraîner par la lutte et devenir la dupe de ses propres principes. On Ta vu repousser les utopies du Cercle social. Une autre fois, il combat Robespierre lui-même, qui proposait d'indemniser les électeurs peu fortunés, et fait repousser cette dangereuse motion. Son enthousiasme avait des bornes et ses prévisions lui traçaient des limites. D'abord il est résolument monarchique. 11 prend nettement position contre Brissot, qui lève déjà le drapeau républicain. Contre lui encore, il s'oppose à l'affranchissement des noirs dans les colonies, tout en flétrissant les excès des colons. « Notre constitution, » écrit-il, a deux sortes d'ennemis en France ; les » uns veulent une démocratie et point de roi ; les
1. Cf. Staël. 21 avril 1791. « Enfin le langage des hommes, qui j* ont quelque influence, est que la monarchie doit être conservée en )i France, mais qu'il importe peu que le Roi porte ce nom (celui de » Louis XVI), et que le Roi ne pourra jamais se plier à un ordre de )» choses si différent. Sans la crainte des autres puissances ^ le Roi » serait perdu. »
)) autres veulent un roi et pas de démocratie. » MM. Robert, BHssot, etc.... écrivent pour les » premiers, MM. Despremesnil, Armand, etc.. gla- » pissent pour les seconds.
» Elle a une troisième sorte d'ennemis en Amé- » rique, à la tête desquels vient de se mettre à Paris » M. Linguet : c'est le parti de la démocratie » blanche. Ceux-ci sont disposés à tout; ils consen- » tiront à se faire démocrates, à se faire royalistes, » peut-être même à demeurer français, pourvu qu'on » leur laisse des ilotes.
» Ces trois partis également intéressés à voir » crouler la Constitution, harcèlent TAssemblée » nationale, pour la forcer à se contredire elle- » même, soit en prononçant un décret qui légalise- » rait la distinction, qu'un préjugé barbare a mise » jusqu'à ce jour dans nos colonies entre les blancs » et les hommes de couleur, tant libres qu'esclaves ; » soit en prononçant un décret dirigé textuellement » contre cette distinction. Dans le premier cas, » l'Assemblée nationale déshonorerait tous ses tra- » vaux et se couvrirait de honte. Dans le second, » elle décréterait implicitement l'abolition de l'escla- « vage ; les colonies se sépareraient de la métropole ; » nos ports se soulèveraient contre l'Assemblée » nationale et quatre millions d'individus, qui tra- » vaillent en France pour les colonies, se trouve- » raient sans occupation et sans pain.
» De ces deux conséquences, qui sont les seules » admissibles, découle une vérité terrible et incon- » testable ; c'est que la France tomberait dans une » anarchie complète, d'où elle ne sortirait que pour » se replacer sous le despotisme, suivant l'espoir des » uns, ou pour se diviser en républiques confédérées, » suivant l'espoir des autres.
» Le lecteur de bonne foi reconnaîtra ici la jus- » tesse de cet adage qui dit que les extrêmes se » touchent. Avec des intentions toutes opposées, » deux hommes, deux partis peuvent suivre la même » route, pour arriver à des buts différents. Nous ne » dirons rien aux partisans de MM. Despremesnil et » Linguet; il y a longtemps que leur système est » tombé dans le mépris qu'il mérite : mais nous >> dirons à ceux de MM. Brissot et Robert : Il ne » suffit pas de connaître les forces \ il faut cal^ » culer les frottements. N'imitons pas ces animaux » qui étouffent leurs enfants à force de caresses. »
Laclos se posait en somme en révolutionnaire du Juste milieu. Le 12 juin, aux Jacobins, il montra que son cœur était demeuré militaire tout en devenant « patriote ». Anthoine venait de dénoncer « Tincivisme » du corps des officiers». 11 fallait, disait-il, «détruire » l'esprit militaire», licencier l'armée et réformer de nouveaux cadres. Il n'exceptait de cette mesure que les deux corps de l'artillerie et du génie « que leurs » lumières avaient préservés du venin aristocra- » tique du reste de l'armée ». L'impression du discours fut votée à l'unanimité. Laclos demanda brusquement la parole : « Je serai moins long que le » préopinant, déclara-t-il, car je ne dirai point d'in- » jures.
» On crie de tous côtés : « 11 n'y a point d'injures ! »
(c M. Laclos. — Le discours du préopinant est » écrit. 11 sera imprimé. Je laisse à ceux qui le liront » le soin de décider s'il contient ou non des injures. » [A l'ordre, à V ordre).
» M. Anthoine. — J'entends demander que » M. Laclos soit rappelé à l'ordre pour avoir dit que » mon discours contenait des injures. J'ai énoncé une » opinion. Certainement M. Laclos ne la prend pas
» pour une injure. Je conclus donc qu'il ne doit pas » être rappelé à Tordre.
» M.... — Je demande que M. Laclos soit rappelé » à Tordre pour avoir dit que le discours de » M. Anthoinecontenaitdesinjures.((9/i «/?/?/« w^///).
» M. Laclos. — Je crois devoir remarquer qu'il ne » peut rien y avoir de personnel dans ce que j'ai dit, » puisque le préopinant a distingué d'une manière » honorable deux corps dans Tun desquels j'ai l'hon- » neur de servir depuis trente-deux ans [Au fait ^ au » fait), »
Laclos continua en combattant toute mesure qui isolerait les officiers des soldats et proposa d'éviter le licenciement général de Tarmée par le « dédouble- » ment des corps » et quelques autres mesures. 11 fut soutenu par Carra ^
Une seule fois, Laclos fait, dans son journal, une allusion non dissimulée aux Liaisons dangereuses ; c'est pour s'en parer comme d'un titre révolutionnaire. Il annonce la publication scandaleuse des Mémoires privés du Maréchal de Richelieu que Soulavie venait de faire paraître.
« Cet ouvrage historique, écrit-il, a tout l'intérêt » des romans les plus célèbres et surpasse en invrai- )) semblance tous ceux qu'on a accusés d'exagération » dans la peinture des mauvaises mœurs de la bonne » compagnie. On se convaincra par la lecture que » les fictions atroces ou scandaleuses, à Taide des- » quelles les romanciers dévoilaient et combattaient » les caractères infâmes qu'ils mettaient en scène, » étaient encore au-dessous de la réalité. On y dé- » couvrira aussi Tintérèt qu'avaient tant d'honnêtes » gens à crier au scandale contre de pareils hommes.