‹ Un acteur caché du drame révolutionnaire, le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803, d'après des documents inéditsChapitre 77 sur 168 · L'Ami du peuple n · texte numérisé non relu

L'Ami du peuple n

de Rochambeau, Noailles, Kersaint, Lanjuinais, Moreton, ancien colonel du régiment de la Fère, d'Aboville, Latouche et Sillery. Dans le Comité de correspondance, on remarquait avec Laclos, le duc d'Aiguillon, Menou, Barnave, Mirabeau, les Lameth, Alexandre de Tfeauharnais, Victor de Broglie, Pieyre, professeur du duc de Chartres. Les discussions étaient graves et pédantes; les séances se tenaient le soir et n'étaient pas publiques. Fondée par des constituants, qui y siégeaient en grand nombre, la Société travaillait à établir en France un esprit public révolutionnaire. Elle se montrait scrupuleusement respectueuse des décisions prises par l'Assemblée et entendait délibérer sous Tégide de la Constitution. En fait, elle exerçait une pression constante sur les discussions de TAssemblée et, par ses manœuvres à Paris, par ses affiliations en province, représentait dans l'anarchie générale le noyau le plus solide et la force la plus agissante.

Laclos, comme orateur et comme journaliste, joua un rôle considérable aux Jacobins depuis son retour de Londres jusqu'au mois de juillet 1791. 11 parut fréquemment à la tribune, en froid logicien et en polémiste véhément. On connaissait surtout -son journal L Par arrêté du 31 octobre 1790, il avait été autorisé à publier la correspondance de la Société, « sans autre approbation que celle de l'au- » thenticité de la correspondance. » Le premier numéro parut le 21 novembre. C'était une petite brochure d'environ quatre-vingts pages, dont la couverture grise était ornée du sceau de la Société, une fleur de lys, entourée de deux branches de

1. Journal des Ami$ de la Constitution^ par Choderlos de Laclos, k vol. in-8% B. N. L c '^ 479.

chêne et portant la devise : Vwre libre ou mourir. Un prospectus initial annonçait la publication d'«un » tableau historique et raisonné des travaux de » TAssemblée nationale depuis le jour de Touver- » ture des Etats Généraux jusqu'à Tentier achève- » ment de la Constitution ». « Le but principal de cet » ouvrage, » déclarait Laclos dans un avertissement, » est de faire aimer la constitution ; le moyen qu'on » emploiera sera de la faire connaître. Ce n'est plus » aux efforts de Tenthousiasme et d'une bouillante » énergie qu'il est nécessaire de recourir ; c'est à » ceux d'une noble patience et d'une fermeté géné- » reuse. Il faut que chacun découvre, dans le déve- » loppement de nos lois, l'avantage personnel qu'il » en retire. Il faut donc détailler les motifs qui doi- » vent attacher chaque citoyen à son pays, à ses » nouvelles lois. Cette tâche, si elle est remplie avec » un zèle éclairé et réfléchi, laisse encore une » moisson assez ample au patriotisme et présente la » récompense honorable et douce de beaucoup de » bien à faire au peuple. »

Sous la direction de Laclos, Vasselin, Ducancel, Lépidor fils, rédigeaient de lourds et pédantesques articles de doctrine sur les crimes de lèse-nation et la responsabilité des fonctionnaires, sur la théorie des peines et des récompenses légales, le renouvellement de la législature, la garde nationale, l'esprit public. Laclos surveillait la publication de la correspondance des sociétés affiliées de province, habilement triée et résumée par Feydel. Cette correspondance se composait presque entièrement de dénonciations nominatives et motivées contre les ministres, les prêtres réfractaires, les moines, les officiers royalistes, les municipalités suspectes. Elle est très utile pour l'histoire de la révolution provin-

ciale à cette époque. On y voit se développer la tactique d'offensive et d'intimidation, qui, pendant toute la Révolution, fit la force des Jacobins. Un tel journal, écrit Michelet, était une véritable « dictature de délation. » Affectant de se borner au rôle d'éditeur, Laclos se montAit très sobre de commentaires. D'une note rapide, incisive ou malicieuse, il soulignait un fait, une idée, répondait brièvement à une question, trouvait un rapprochement imprévu et d'où jaillissait la lumière révolutionnaire. Sous la rubrique Variétés, il traitait un peu plus longuement des questions courantes. Sa plume habile et nerveuse semblait faite pour la polémique. Elle s'accommodait aussi bien des raisonnements abstraits et des subtilités de la théorie que des audaces ou des habiletés du combat.

Il fut d'abord un Jacobin autoritaire et ombrageux. C'était l'esprit de la Société. Elle aspirait à être la directrice unique et souveraine de l'opinion et prétendait déjà à l'infaillibilité. Elle affectait d'ignorer les Cordeliers et ne cachait pas son hostilité pour les autres Clubs, ses rivaux. D'un geste tranchant, d'un ton dédaigneux, Laclos les dénonce tous dans son journal comme à la tribune. Ce sont » dix ou douze clubs royalistes, loyalistes, monar- » chistes, étrangers, opprimés, amis de la paix, de » l'ordre, de la religion, du peuple, de la noblesse » et de la résurrection. » 11 poursuit particulièrement le Club de 1789 y mais le préfère encore au Club monarchique de Malouet, formé des anciens Impartiaux. « Ce fut l'esprit personnel, écrit-il, qui » donna naissance au premier. C'est l'esprit de » corps qui a fondé le second. Le Club de 89 vou- » lut séduire les gens d'esprit ; le Club monarchi- » que ne veut séduire que les sots. » Le 8 avril 1791,

il prit la parole contre la Société des Jeunes amis de la Liberté qxïil accuse de recevoir dans son sein les membres du Club monarchique,

A Taile opposée des partis, s'était formé le Cercle social ou Confédération générale des Amis de la Vérité, Bonneville, rédacteur de la Bouche de Fei\ et l'abbé Fauchet le dirigeaient. 11 tint sa première séance au cirque du Palais-Royal et attira de suite une foule considérable, qu'électrisait la verve mystique et les accents enflammés de Fauchet. Au nom de la charité chrétienne, il y prêchait l'égalisation des fortunes, conformément aux principes de la franc-maçonnerie ; il y développait un plan de fédération générale des cercles maçonniques, sous la direction d'un consistoire unique, siégeant à Paris, « capitale de l'humanité ». Le Cercle social aspirait à se fondre avec la Société des Jacobins, qui lui avait emprunté une partie de son organisation. Laclos fit une guerre acharnée à la Société rivale. Le 29 novembre, aux Jacobins, il l'accusa en termes violents de vouloir usurper le rôle et le nom des Amis de la Constitution, dénonça ses principes, qui, par « l'égalité absurde des propriétés », conduisaient à la loi agraire et conclut par proposer une adresse à toutes les sociétés affiliées, pour les prévenir de toute confusion entre le Cercle social et la Société des Amis de la Constitution, La motion eut le plus grand succès. Desmoulins, qui voulut la combattre, fut accueilli par des huées et l'Assemblée, après avoir rejeté un amendement conciliant de Chabroud, vota l'adresse.

Laclos reprit la lutte dans son journal ; il taxe à la fois le Cercle social d'anarchie et d'esprit réactionnaire ; il est en lutte ouverte avec la Bouche de Fer de Bonneville. Las d'attaquer, il finit par nier

>es adversaires : ils n'existent plus, déclare-t-il, on n'en entend plus parler. C'est la conspiration du silence. Il essaye enfin de les achever par le ridicule. Bonneville organise au cirque du Palais- Royal des fêtes civiques « où les jeunes per- » sonnes à marier auront l'occasion de prendre du » goût Tun pour l'autre». On distribuait la Bouche de Fer à la porte et, sans doute, ce n'était pas seulement des mystiques ou des illuminés qui entraient. En fidèle historien, Laclos annonce aussitôt que » le Cercle de la Vérité a encore changé de forme. » Les jours qu'on n'y prêche pas le partage ou la *) communauté des propriétés, 1** on y mange; 2** on » y boit ; 3** on y danse ; 4® on y joue. Chacun paye » son écot, excepté les demoiselles du Palais- » Royal. »

Solennels et dominateurs comme les prêtres de la religion nouvelle, les Jacobins entendaient donc être les seuls gardiens du dogme révolutionnaire, f^e dogme, Laclos le commente et le développe audacieusement. Le Contrat Social en main, comme un nouvel Evangile, il se drape fièrement dans l'imposant manteau des principes et, à l'occasion^ on le trouvera plus absolu que Robespierre. Les conséquences les plus extrêmes qui découlent de la souveraineté nationale, de l'égalité des droits, de la liberté des opinions ne l'effraient pas. D'après lui, » le but d'une constitution est de garantir la sou- » A eraineté nationale contre toutes sortes d'atteintes ». H A eut à la démocratie la base la plus large et des moyens efficaces et constants de contrôle et d'inter- \ention. Comment exercer cette intervention dans le cours d'une législature? Ce ne sera pas par les assemblées primaires, dont les délibérations sont susceptibles d'entraînement et de pression et dont le

vote n'exprime que la volonté du plus grand nombre et entretient des divisions funestes dans le pays. D'après Laclos, c'est le droit de pétition qui est le meilleur canal de la voi\ populaire et la plus sûre sauvegarde du vœu national.

Sans doute, aux termes du décret de TAssemblée, ce droit est strictement individuel ; aucun corps politique, aucune société ne peut Texercer collectivement et leurs membres ne peuvent signer une pétition que comme individus. Mais à côté du droit de pétition, n'y a-t-il pas, pour le compléter, la liberté de la presse, qui permet d'imprimer, de publier, d'afficher. « Par ce moyens un seul indi- » vidu^ sans sortir de chez lui , peut faire parvenir » à V Assemblée nationale une pétition revêtue de » toutes les signatures du royaume, » En disant : toutes les signatures, Laclos entend celle des citoyens actifs, comme de ceux qui sont privés des droits politiques, et il comprend dans ceux-ci les femmes et les mineurs. 11 suffit donc à l'auteur d'une pétition d'aviser ses concitoyens et de les prier de se joindre à lui et il peut rallier à sa suite tous les habitants du pays. Au lendemain de la monarchie de droit divin, Laclos imaginait, en somme, \e plébiscite^ avec une liberté d'initiative, une publicité et une étendue de suffrages, auxquelles la démocratie répugne encore de nos jours. Cet usage nouveau était, d'après lui, le seul « qui puisse entretenir chez 3) un peuple libre la tranquillité, qui lui est utile, » sans lui faire perdre l'énergie, qui lui est néces- » saire. » Quand le vœu public serait parvenu à l'Assemblée nationale, par l'intermédiaire obligé d' un magistrat, celle-ci devrait décider sur son objet par un appel nominal et public. « En cela, dit Laclos, )) nous avons en vue d'établir une sorte à: appel au

» peuple, » On verra le parti, qu'il comptait — pour ses projets — tirer de cette théorie ; elle n'était pas un jeu de son esprit, mais une prévision pratique. Après le droit de pétition, c'est la liberté de la presse, qu'il considère comme son complément nécessaire, à laquelle Laclos se montre le plus obstinément attaché. Le 26 avril 1791, il proposait aux Jacobins de délibérer sur la question de savoir : « 1** s'il est possible, comme le département et » TAssemblée Font demandé, qu'il y ait un code » pénal sur la liberté de la presse ; 2** s'il ne con- » viendrait pas de placer au rang: des crimes de » lèse-nation au premier chef toute atteinte portée » contre la liberté de la presse ». 11 reprend cette thèse le 9 mai, en même temps que Duport, Robespierre et Dubois-Crancé, proclame que la liberté de propager sa pensée est indéfinie et que « le seul » homme, qui ait le droit de l'empêcher de coller sa » pensée sur un mur, est le propriétaire de sa » maison ». Quand bien même des factieux abuseraient de ce droit, le mépris devrait être leur seule répression.

Pour assurer l'exercice de la souveraineté nationale, il faut encore laisser aux citoyens l'entière liberté de leur choix. Le 8 mai, Laclos demande à la tribune le renouvellement du corps électoral avant les prochaines élections, l'établissement d'une liste de candidats, l'abrogation de tout décret restrictif du droit d'éligibilité, la faculté pour les députés actuels d'être réélus sans intervalle. « Que vos corps élec- » toraux soient purs, s'écrie-t-il ; laissez-leur la plus » vaste latitude de confiance et vous aurez de bons » législateurs. » C'est dans le même esprit qu'il proposait, à la séance du 9 mars, l'élection des Ministres par le peuple. Il revint à la charge les 1®' et

6 avril, à l'occasion des récentes nominations d'ambassadeurs. Les choix de M. de Montmorin ayaient paru suspects à la Société et Laclos s'en fit un argument pour sa thèse. 11 n'est pas jusqu'au droit de grâce qu'il ne veuille remettre au peuple. 11 soutient le 3 juin, que l'accorder au Roi lui parait « une » monstrueuse idée, qui à elle seule suffirait pour » détruire la constitution ». D'après lui, la grâce doit être demandée par les jurés, décrétée par le corps législatif et sanctionnée seulement par le J^oi. Il se prononce encore dans son journal sur la question du partage égal des successions entre les enfants. « Nous pensons quant à nous, dit-il, que » dans le [)ays de la déclaration des droits, Esaû et » Jacob sont égaux en droits, bien que l'un des deux » n'ait pas l'honneur d'être aussi velu que l'autre. » Ainsi armé de la bonne lance du droit nouveau^ Laclos entra dans la lice en combattant déterminé. Tantôt, avec le rire du défi, son esprit jaillissait en fusées ironiques, tantôt, la bouche mauvaise et l'air farouche, il assénait des coups redoutables. Avec plus de tenue dans l'allure et de gravité dans la pensée, il rap|)elait Desmoulins par sa verve railleuse et menaçante. Laissez faire la liberté, disait-il, confiezvous à l'opinion ; elle amènera le règne delà raison. Point n'est besoin de séduction, c'est elle l'universelle séductrice. Ce n'est point Laclos qui le dit, c'est le <( balayeur de son imprimerie ». Moquezvous des bulles papales et des « mièvreries aristocra- » tiques ». N'ayez cure des « moines en délires », dont on ne saurait dire s'ils sont « plus ridicules » qu'odieux ou plus odieux que ridicules », des officiers aristocrates qui persécutent leurs soldats jacobins, de Galonné « qui a plus gardé qu'il n'a » mangé » et des petites intrigues amoureuses où les

dames de la Cour prodiguent vainement leurs charmes. Que peuvent tous ces gens-là contre les lumières ? « Ils s'éclaireront, ils s'éclaireront ». « Partout l'ignorance et l'erreur commencent par » vouloir étouffer la raison et finissent par s'éva- ») nouir devant elle. Voilà [)ourtant l'ouvrage de ces » hommes que les courtisans, les courtisanes, les » noirs, les tigrés, les mouchetés, les modérés, les » amis de la paix, les ennemis de l'imprimerie, sont » convenus aujourd'hui de désigner sous le nom de » factieux.... et veulent faire assassiner. Mais gare >) le moment de repentir ! »

Guettant tous les anciens abus, voici dans quels termes il se plaint des négligences et des erreurs de !a poste, « naguère abandonnée à la profonde cor- » ruption des sociétés de finance » : « Mais suppo- » sons tous les préposés honnêtes gens. 11 n'en est » pas moins vrai que presque partout les lettres sont » abandonnées à la discrétion suspecte de la femme, » de la fille, de la servante et par conséquent de » leurs amants. Ajoutez-y les voisines, qui, par passe- » temps, viennent quelquefois aider au triage, et les » amants des voisines: et concluez que de toutes les » parties de l'administration publique, la plus essen- » tielle, la plus importante, celle de la circulation » des pensées, est précisément confiée aux plus mau- » vaises mains ». Ailleurs, Laclos se console que des quartiers de noblesse soient toujours exigés des pages du Roi : « Chacun est maître de choisir ses valets » comme bon lui semble. »

Louis XVI relevant d'une indisposition, le bulletin suivant fut lu, le H mars, à l'Assemblée nationale : « L'état du roi est toujours satisfaisant. » L'enrouement subsiste encore. Le petit lait que » prend sa Majesté depuis quelques jours entretient

» le ventre libre. Le roi sera purgé incessamment. » Le soir, aux Jacobins, Laclos s'opposa violemment à la lecture de ce bulletin. Il demanda également que la guérison du roi ne fut pas célébrée par un Te Deum, « comme sous le règne du despotisme » ; quelques membres protestèrent ; Laclos exprima du moins le vœu que le Te Deum fut célébré sans frais. D'après les Sabbats Jacobites, il aurait proposé de remplacer cette pompe inutile par le mariage solennel de quatre orphelines du faubourg Saint- Antoine, filles de quatre vainqueurs de la Bastille K Enfin Laclos poursuit de ses sarcasmes les timides citoyens, qui craignent une « attaque géné- » raie » sur nos frontières. Pour lui, ces alarmes sont répandues par ceux qui spéculent sur la crainte pour rétablir la noblesse et créer une chambre haute. (( Voilà au juste les motifs des bruits de » guerre ; les négociateurs sont en train par là ; les » émissaires sont en course par ci; les uns intri- » guent, les autres pérorent. Mais in vanibus labo- » raverunt, » Répondant à une lettre récente, où Tabbé Raynal réprouvait ses anciens principes et prédisait une intervention des puissances : « Voyez, » s'écrie-t-il, le beau coton que jette Guillaume » Raynal depuis sa palinodie ! Guillaume Raynal » parut dans les ténèbres avec un flambeau ; chacun » y vint allumer sa bougie. Guillaume Raynal stî » montre au sein de la lumière, souffle sur son » flambeau et invite chacun à en faire autant ; mais » on se moque de Guillaume Raynal.... Non con- » clut-il, les princes de l'Europe n'oseront pas nous » attaquer. Ils nous craignent comme la peste... Quel >) est celui d'entre eux qui ne désirerait pas que son

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