‹ Un acteur caché du drame révolutionnaire, le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803, d'après des documents inéditsChapitre 88 sur 168 · Aulard. UUt. pol, p. 130, note · texte numérisé non relu

Aulard. UUt. pol, p. 130, note

Le grand obstacle était rAssemblée nationale qui se rapprochait de jour en jour davantage de Louis XVI. Elle avait chargé ses Comités de lui faire un rapport sur les récents événements. Ce rapport, œuvre de Muguet de îSantou, qui fut mis en discussion le 13 juillet, écartait dédaigneusement les républicains, ne faisait aucune allusion à la régence et couvrait le roi du principe de l'inviolabilité. Il était certain que l'Assemblée adopterait les conclusions de ce rapport ; or elle avait Topinion avec elle ; son prestige était immense ; c'était Tarche sainte à laquelle personne n'osait encore toucher ; seule, elle avait qualité pour interpréter sa <( divine Constitution ». Laclos professait dans son journal un respect religieux pour ses décisions et les Amis de la Constitution ne s'étaient même associés que pour les défendre. A la veille d'être rejeté dans l'illégalité, Laclos devait donc manœuvrer assez habilement pour ne pas entrer en lutte avec l'Assemblée, mais, par une pression puissante, la contraindre h céder.

11 se campe résolument en face des républicains et les prend pour adversaires. C'est un parti désemparé dès sa naissance, sans force et sans crédit : Laclos le grossit à dessein ; il en fait un monstre, un danger national. C'est à Brissot qu'il feint de s'opposer, c'est-à-dire au plus populaire, au plus dogmatique et au plus candide des républicains. Le 12 juillet, sous ce titre : De la Monarchie et du liépublicanisme, il publie ensemble, et en quelque sorte face à face, la profession de foi de Brissot et la sienne. Que les Jacobins de France lisent et choisissent ! La profession de foi de Brissot, parue dans le Patriote Français, se terminait ainsi « Point de roi, » ou un roi avec un conseil électif et amovible. »

Celle de Laclos était d'une grande vigueur de raisonnement et d'une grande élévation de termes : « Je » veux une monarchie pour maintenir l'égalité entre » les différents départements, pour que la souverai- » neté nationale ne se divise pas en souverainetés » partielles, pour que le plus bel empire d'Europe » ne consomme pas ses ressources et n'épuise pas » ses forces dans des discussions intéressées, nées de » prétentions mesquines et locales ; je veux aussi » et principalement une monarchie pour que le » département de Paris ne devienne pas, à Tégard » des 82 autres départements, ce qu'était l'ancienne » Rome à l'égard de Tempire romain... Je voudrais )) encore une monarchie, pour maintenir l'égalité » entre les personnes ; je voudrais une monarchie » pour me garantir contre les grands citoyens : je » la voudrais pour n'avoir pas à me décider » un jour, et très prochainement peut-rtre, )) entre César et Pompée ; je la voudrais pour » qu'il y ait quelque chose au-dessus des gran- » des fortunes, quelque chose au-dessus des grands » talents, quelque chose même au-dessus des » grands services rendus, enfin quelque chose » encore au-dessus de la réunion de ces avantages » et ce quelque chose, je veux que ce soit une ins- » titution constitutionnelle ; une véritable magistra- » ture ; l'ouvrage de la loi, créé et circonscrit par » elle ; et non le produit où de vertus dangereuses, » ou de crimes heureux et non l'effet de l'enthou- » siasme ou de la crainte...* » « Je ne veux pas, » dit-il encore, faisant allusion au Conseil électif et

1. Larlo!», dans son discours du l" juillet, disait déjà, on «'adressant aux républicains : u Je leur demande ai nous n'aurons pas de» J» empereurs nommés par ses soldats, »

amovible proposé par Brissot, « d'une monarchie » sans monarque, ni d'une régence sans régent. Je » veux la monarchie héréditaire et l'inviolabilité » absolue. » Toutefois, cette inviolabilité ne s'étendrait pas, d'après Laclos, aux « délits nationaux », comme la fuite de Louis XVI et la violation de ses serments solennels. « J'observe ici que les dernières » circonstances ayant rendu à la Nation l'entier » exercice de ses droits..., il est du devoir de ses » représentants de nous en faire jouir sans restric- » tion et de s'attacher rigoureusement aux prin- » cipes. »

Reprenant les idées développées dans ses derniers discours, il indiquait les réformes à opérer : les décrets relatifs à la royauté devaient être annulés et révisés ; la liste civile amoindrie et divisée en dépenses fixes et personnelles; le choix des ministres confié au peuple ; une partie des emplois militaires enlevés au Roi pour éviter le rétablissement d'une caste particulière et dangereuse, « la noblesse militaire ». Tellesdevaientêtre les concessions du nouveau régime à la Révolution. Laclos proposait en somme à la France « la meilleure des Républiques », par peur des républicains. C'est la politique que La Fayette lui-même, en 1830, devait appuyer de sa popularité, au profit du fils de ce prince qu'il traitait alors de factieux.

Le débat était donc habilement placé sur un ter- Tain favorable. Restait à gagner la bataille. C'est alors que Laclos va mettre en avant sa fameuse idée de pétition. N'a-t-il pas fait remarquer qu'« un seul » individu, sans sortir de chez lui, peut faire parve- » nir à l'Assemblée nationale une pétition revêtue » de toutes les signatures du royaume. » Admirable simplicité des moyens ! Sans se compromettre, sans

s'agiter, Laclos va provoquer une consultation nationale, en appeler des élus à leurs électeurs, de TAssemblée au pays tout entier. Louis XVI sera déchu et Philippe d'Orléans, qui se dérobe, deviendra régent malgré lui et malgré M™" de Genlis, par la grâce du peuple et des Jacobins : pour accomplir ce grand œuvre, il aura suffi d'une pétition. Pour faire marcher cette pétition, à Piiris, Laclos organisera une journée ; il sait s'y prendre. Déjà, le 24 juin, 30,000 citoyens réunis sur la place Vendôme ont fait une pétition pour que la Constituante ne décidât rien sur Louis XVI, avant d'avoir consulté les départements. Les Cordeliers de Danton ont applaudi à cette manifestation et s'y sont ralliés. En province, Laclos compte sur les nombreuses Sociétés de Jacobins, que, depuis dix mois, il dirige, il instruit, il discipline par son journal et ses correspondances secrètes. Qu'il leur envoie le mot d'ordre, et, dans chaque ville, les patriotes se chargeront des signatures. ^

Voici les instructions signées de Laclos lui-même et de Boissy-d'Anglas, comme membres du Comité de correspondance, que les Jacobins de Paris adressaient à une société affiliée de province, celle de Villeneuve-sur-Berg en Vivarais. Il est fort probable que la première partie de la lettre qu'on va lire, et que nous reproduisons tout entière , contient les instructions générales adressées, à l'instigation de Laclos, à toutes les sociétés affiliées des Amis de la Constitution. .

« Paris, l^'- juillet 1791.

» Les événements qui ont occupé sans relâche la

1. a Les orléanistes et les jacobins, dit Ferrières (H 423). agfis- » saient dans les départements. »

Société des Amis de la Constitution nous ont empêché d'entretenir avec vous la correspondance ordinaire, mais vous avez successivement reçu les courriers qui vous instruisaient de nos intentions sur les mesures à prendre et qui ont dû vous instruire par ces mêmes mesures de notre position et de nos dangers,

» L'événement du 20 Juin, suivi de l'arrestation du traître-Roi, est, dans l'ordre des possibles, l'événement le plus heureux et c'est maintenant que le vaisseau de la République peut s'élancer au sein des mers, mais il faut encore du courage, des efforts et un patriotisme soutenu.

» La suspension à la nomination de la nouvelle législature * était une mesure devenue nécessaire et qu'il faut faire goûter au peuple; la fuite du Roi et sa protestation du 20 annulent la Constitution royale, qu'il avait acceptée ; il faut une nouvelle forme constitutive, qui, remettant le délégué de la nation à sa place, l'éloigné à jamais de la Constitution et rende son acceptation inutile, pour assurer à la Constitution une existence indépendante de ses refus. Cela ne se pouvait faire que par les députés, qui ont créé la Constitution, et vous sentirez aisément cette vérité.

» Ce qu'il importe de nous apprendre, c'est de quel œil le peuple a vu la fuite du Roi et son arrestation, et de quel œil il verrait progressivement son interdiction, sa déposition, l'élection de son fils à la couronne, un conseil de régence et même l'humiliation de la Royauté. Il faut sonder le peuple sur tous ces rapports et nous instruire de ses sentiments, sous chacune de ces acceptions éven-

1. C'est-à-dire la suspension du Roi jusqu'à la prochaine assemblée. C'était la mesure prise par la Constituante à l'égard de Louis XVI.

tuelles. Mais il faut lui faire observer l'impossibilité de laisser sur le trône une bête brute, conduit par une femme ennemie née de la France, coupable d'adultère et de crime de trahison envers la Nation.

« Il faut lui présenter l'assurance qu'une fois le Roi interdit et sa femme punie, toutes les rigueurs de l'Assemblée contre les catholiques cesseront aussitôt.

» La première chose que fera la Régence sera un accord avec tous les mécontents et la reconnaissance de la religion catholique romaine comme la première des religions de l'État. A ce titre, elle aura les honneurs du culte public et on se prêtera à tous les arrangements possibles pour ramener les catholiques non sermentés. Nous sommes déjà certains de l'approbation du Pape, moyennant quelques conditions toutes relatives à Tintérêt pécuniaire, et il chantera la palinodie au premier signe. — Si votre noblesse avait le moindre cœur, elle devrait se réunir à nos projets et on lui ferait trouver de grands avantages ; mais MM. Vogué {sic) et Antraigues ^ sont si entêtés, si convaincus, le dernier surtout, du crime de lèse-Nation que nous n'espérons rien de leur conversion.

» H s'agit donc moins assurément de ménager la noblesse que de nous ramener vos prêtres et les catholiques non sermentés.

» Assurez au peuple qu'il peut et qu'il doit dès lors et déjà cesser de payer toutes les redevances seigneuriales, même celles sujettes au rachat: il n'y a pas de rachat contre les traitres à la Nation, et si

I Les coin les de Vogué et d' Antraigues, tous deux députés de la noblesse du Bas-Vivnrais. Ce dernier, le conspirateur royaliste bien connu, uvait quitté la France en 1790 et continuait d'intriguer dans son pays, qui était un centre d agitation contre>révolutionnaire.

rinterdiction du Roi a lieu, à plus forte raison sa déposition, l'Assemblée est décidée à faire présent au peuple de la totalité des redevances et de toutes les propriétés des royalistes. La Société m'ordonne de vous rassurer.

» Le patriotisme a déjà éclairé les châteaux des aristocrates en Bretagne, en Anjou, dans le Lyon« nais, en attendant chaque courrier que vous nous appreniez que ceux de MM. Vogué et Antraigues n'existent plus. M. Antraigues travaille de toutes ses forces contre nous. Vous connaissez ses derniers écrits, mais apprenez qu'il a été vu d'abord à I^ndres, traitant avec M. Pitt, puis à Venise, Vienne, Padoue et Mantoue traitant avec Léopold.

» Maintenant il s'est rendu de Gènes à Londres, envoyé de M. d'Artois et Galonné pour traiter avec Pitt. Voilà sur quoi vous pouvez compter et ce que vous devez répondre. — Vous aurez soin de faire arrêter, si cela se peut, dans les suites d'une émeute MM. Tavernol et Digoine, correspondants de M. Antraigues, et de faire à l'improviste saisir tous leurs papiers. Vous les apporterez à M. Gamon fils, qui les apportera en toute hâte au Comité des recherches.

» Quand MM. Digoine et Tavernol ne seraient plus au monde, le monde ne finirait pas et la Constitution en irait beaucoup mieux.

» Dépenser de l'argent à propos, c'est l'économiser, et nous vous envoyons 40 mille livres en petits assignats : cela peut suffire au premier besoin.

» Vous pouvez assurer, en toute confiance, que nous n'avons rien à craindre des puissances étrangères; elles ne peuvent nous attaquer; elles le pourraient qu'elles ne l'oseraient pas; elles l'oseraient qu'elles ne le hasarderaient pas. Les peuples sont en général très éclairés et très disposés à mettre la

tête des Rois sous les pieds du peuple; cela ne sera pas long; cela sera plus court s'ils remuent.

» Est-il croyable qu'il se présente si peu de recrues pour aller aux frontières? Quoi! Avec l'assurance de n'y pas trouver un seul ennemi, on nous refuse celte marque de zèle: c'est de la dernière infamie. Il faut, pour remédier au mauvais effet que cela peut faire, que le Procureur-Syndic du Département nous envoie un état en bloc signé de lui qui annonce 8,000 soldats prêts à marcher. Avec cela il faut une adresse de vous bien patriotique. Comme on n'a pas besoin de troupe, cela suffira pour en imposer. Adieu, Messieurs, tout à vous.

. . j Laclos.

^gf^ • I BoissY d'Anglas.

Ce curieux document * jette une vive lumière sur les rapports secrets delà « Société mère «avec les Sociétés affiliées, sur la complicité des Jacobins et du Comité des recherches de l'Assemblée. On voit que Laclos et son collègue y tracent déjà le programme politique du futur gouvernement: pacification religieuse par une négociation avec le Pape; abandon de toutes les redevances seigneuriales et confiscation des biens émigrés ; assurances pacifiques à Textérieur; accord avec tous les mécontents. Cette lettre contient encore certaines demandes et certaines insinuations, vols de papiers, excitation à lïncendie, à

1. Il se trouve aux Archives impériales de Vienne. C'estune copi<»- Elle fut transmise par le Duc de Polig-nac à l'Empereur LéopoH. parmi les documents qu'il lui adressait pour le presser d'ag-ir en faveur du Roi. H est fort probable que le Duc de Polignac se le procurât par le Comte d'Antraigues si adroit, si insinuant et qui avait conservé de nombreuses influences dans son pays, et à Paris même. J'en dois communication aux obligeantes recherches de M. Delartle de Beaumarchais, secrétaire de l'Ambassade de France à Vienne.

l'émeute et, semble-t-il, à l'assassinat, fabrication de faux étiits, que la fièvre révolutionnaire et les circonstances critiques n'excusent guère. C'est une terrible conseillère que l'ambition au cœur des philosophes et des hommes sensibles ! Laclos sondait donc la province sur sa prochaine pétition. 11 espérait sans doute que le mouvement de Paris entraînerait la France. Il n'y avait plus qu'une difficulté : faire suivre la pétition « de toutes les signatures du » royaume», sans qu'elle devint collective ; demander la déchéance de Louis XVI, sans violer la décision imminente de l'Assemblée, qui déclarait le Roi inviolable, c'est-à-dire commettre deux illégalités sans paraître violer la loi.

Assurément c'était un joli problème à résoudre pour l'esprit exercé de l'auteur des Liaisons.

Voici maintenant la dernière scène de cette persévérante intrigue. Le 43 juillet, aux Jacobins, la plus vive opposition se manifesta contre le rapport des Comités de l'Assemblée Constituante, déposé le matin même et dont le vote était proche. Legendre se répandit en imprécations violentes. Le député Biauzat, qui protestait, dut quitter la séance. Robespierre, dont l'attitude fut très tortueuse en cette affaire, et qui guettait aux Jacobins la succession de Duport et de Lameth, déclara qu'il n'était ni répuplicain ni monarchiste et que la constitution était une république avec un monarque. Danton flétrit le système de l'inviolabilité absolue, réprouvé par la nation toute entière. «Que l'Assemblée nationale tremble... », clama-t-il. « La nation, comme Hercule, » achèvera ses douze travaux en exterminant tous ses » ennemis. » Le 15 juillet, l'Assemblée rendit enfin son décret consacrant l'inviolabilité du Roi.

La nouvelle était connue aux Jacobins quand la

séance commença, vers 9 heures du soir. Laclos présidait en Tabsence de Bouche. La salle était tumultueuse. Un membre fut expulsé pour avoir tenu des propos injurieux contre Robespierre. Laclos dut se couvrir et faire mine de lever la séance. Danton, de sa place, disait que le décret était infâme et demandait ironiquement des cartes d'entrée pour Maury et Cazalès. Biauzat vint donner quelques explications embarrassées sur le décret de l'Assemblée nationale. Le marquis de la Poype fit remarquer qu'il y étaitconstamment question du roi et non de Louis XVI ;que celui-ci restait en faiteten droit suspendu de ses fonctions ; il soutint que, si Ton s'en tenait à la lettre du décret, la question restait entière et que les Jacobinsavaient toujours le droit de délibérer sur le sort réservé à Louis XVI. Robespierre appuya cet avis de son autorité. C'est à l'abri de cette première équivoque que Laclos, qui venait de céder à Anthoine le fauteuil de la présidence, prit la parole. Répondant à Rcwbell, qui avait justement fait remarquer que l'intention du décret n'était pas douteuse, si tant est que la lettre le fut, il déclara, comme la Poype, que les Amis de la Constitution devaient être soumis aux lois et non aux intentions du législateur. Si donc l'Assemblée n'avait rien décidé sur la personne de Louis XVI, c'est évidemment qu'elle ne s'était pas crue assez instruite du vœu national...

« Un décret bien calomnié, continua-t-il, et » qui sera néanmoins à jamais le palladium de notre » liberté, est celui qui règle le droit de pétition. Je » propose que nous fassions une pétition sage, mais » ferme, non pas au nom de la Société, car les Socié- » tés n'ont pas ce droit, mais aunomde tous les bons » citoyens de la Société ; que la copie littérale de » cette pétition soit envoyée à toutes les Sociétés

M patriotiques, non comme Sociétés, mais comme lieux » de rassemblement de tous les bons citoyens, pour » être présentée à la signature et envoyée par elles » dans les bourgs , villes et villages de leurs » environs. — Je demande qu'on admette à signer » tous les citoyens sans distinction, actifs, non ac- )) tifs, femmes, mineurs, avec la seule attention de » classer ces trois genres de signatures. Je ne doute » pas que cette pétition ne revienne à l'Assemblée » nationale, revêtue de dix millions de signatures ; » et l'on verra alors si l'Assemblée nationale taxera » une telle pétition d'être le vœu de quelques fac- » tieux à moins qu'elle ne décide qu'il existe en )) France vingt quatre millions neuf cent mille fac- » tieux, qui veulent y faire la loi. — Je demande » que la Société se forme en Comité pour s'occuper » de la rédaction de cette adresse.»

De bruyants applaudissements couvrirent ce discours subtil autant qu'énergique, dont nous n'avons qu'un résumé. On a vu comment Laclos éludait la loi qui n'autorisait que les pétitions individuelles, comme il avait éludé auparavant le décret de l'Assemblée, consacrant l'inviolabilité du Roi. Conformément à une théorie déjà développée par lui, il proposait audacieusement un mode de suffrage aussi séduisant pour les disciples de Rousseau, que chimérique pour des gens sensés.

Biauzat vint timidement le combattre. La motion de Laclos, dit-il, était illégale et tombait d'elle même. Mais Danton, plein de fougue, courut à la rescousse : Qui donc avait le droit d'empêcher une pétition, même contre un décret? D'ailleurs, si l'intention du décret était manifeste, son texte était obscur ; l'intention même Tétait aussi pour les citoyens des départements, qui n'avaient pas vu,

comme ceux de Paris, « le jeu des ressorts» ! « Si nous avons de Ténergie, s'ëcria-t-il, montrons-la. » C'était l'Assemblée, non les Jacobins, qui conspirait contre la constitution. Pour soutenir cette oflensive hardie, il usa d'intimidation: « Que ceux qui ne » sentent pas le courage de le\er le front de Thonime » libre sedispensentde signer notre pétition. iS'avons- » nous pas besoin d'un scrutin épuratoire ? Eh bien ! » le voilà tout trouvé. » Robespierre, toujours prudent, opina pour une simple adresse. « Quanta lopi- » nion de AI. Laclos, dit-il, « elle me paraît devoir » être rejetée, du moins modifiée. Pourquoi y appe- » 1er les enfants et les femmes ? » *

11 était alors 11 heures du soir. Avant de lever la séance, on mit aux voix la proposition de Laclos. A ce moment précis (tous les témoignages sont d'accord sur ce point) un membre annonça que plus de quatre mille citoyens se portaient du Palais-Royal dans la Société, ('/étaient, ditM'"" Roland, qui vit la scène d'une tribune, « quelques cenUiines de motionnaires et de » coureuses ». « Hommes, femmes de tous les » états », dit le procès-verbal des débats, « portant » dans leurs yeux et leurs gestes l'énergie et la tran- » quillité des hommes libres. » Tout le monde reconnut les clients habituels de Torléanisme, les aboyeurs et les filles du Palais-Royal, les bandes d'octobre et du 18 avril. — La salle se remplit. Anthoine remonte au fauteuil. Un orateur populaire prend la parole: « La France est en deuil, dit-il, tous les spectacles » sont fermés. Nous venons dans le sein des Amis » de la Constitution, des vrais soutiens de la liberté, » les inviter à se rendre demain avec nous en corps

1. Laclos savaitbien, remarque Michelet, « qu'en général le» femmes « voulaient un roi cl qu'elles ne signeraient contre Louis XVI qu'au « profit d'un autre roi. »

» OU par députations au Champ de Mars, pour jurer » sur i'autei de la patrie de ne jamais reconnaître 3) Louis XVI comme roi des Français K » Les voûtes du vieux cloître retentissent d'applaudissements. Cette proposition n'était plus une illégalité détournée comme celle de Laclos, mais bien une illégalité flagrante et, dans les circonstances présentes, un véritable appel à Tinsurrection.

Le Président néanmoins remercie « cette intéres- » santé députa tion ». Laclos monte à la tribune « pour justifier par la démarche du peuple la j) mesure proposée de signer une pétition. » On discute assez longuement ; et finalement on se range au vœu du « peuple » ; on arrête, dit le Journal des Débats, « que demain à 41 heures, la Société se » rassemblera pour entendre la lecture de cette » pétition, pour la rédaction de laquelle on nomme » des commissaires ; que cette pétition sera portée » ensuite au Champ de Mars, à la signature de tous M les citoyens qui voudront s'y présenter ; que » Ton fera des milliers de copies littérales de cette » pétition, qui seront envoyées à toutes les Sociétés » patriotiques du royaume pour être en\oyées à » la Société munies chacune de cent signatures et » être ensuite présentées à TAssemblée nationale. » Ce texte est formel : la pétition devait être rédigée et portée au Champ de Mars par les Jacobins ; une hypocrisie de rédaction, d'ailleurs postérieure aux événements, laissait subsister Thypothèse d'une signature individuelle par les citoyens « qui vou- « draient se présenter ». Cinq commissaires furent nommés : c'étaient Laclos, Brissot, Danton, Real et Ducanccl. Il était minuit. Brissot était parti avant

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