‹ Un acteur caché du drame révolutionnaire, le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803, d'après des documents inéditsChapitre 96 sur 168 · Mémoires d'Outre-Tombe, II, p · texte numérisé non relu

Mémoires d'Outre-Tombe, II, p

porter en lui son remède. Laclos, qui Tavait jugé avec une si terrible clairvoyance, s'y méprit cependant. Dévoué sincèrement à la cause populaire, il s'obstina h fonder son espoir sur un Valinont obèse, sur un voluptueux avili.

C'est par là que cet officier énergique, penseur profond, politique infiniment habile, supérieur à presque tous les grands révolutionnaires, restait un intrigant d'ancien régime. Il s'avance vers les temps nouveaux par les routes tortueuses de Tancienne cour ; il veut ruser avec le lion populaire. Comme un courtisan sceptique, il pousse au pouvoir un prince qu'il méprise. 11 n'aperçoit pas que la France, lassée des despotes et dégoûtée de l'anarchie, demande un chef. C'était, dit M'"® Roland, « un homme plein d'esprit, que la na- » ture avait fait pour les grandes combinaisons et » dont les vices ont consacré toutes les facultés à » l'intrigue. » L'austère Manon prenait, comme tout le monde, Laclos pour Valmont. C'est l'ambition qui avait été la maîtresse de l'auteur des Liaisons. Malheureux, mais non lassé, il s'apprêtait à courir encore pour elles de nouvelles aventures. Tandis que la Royauté constitutionnelle s'abîmait dans de sanglantes journées et que l'ennemi s'apprêtait à envahir la France, il continuait de faire de la politique dans son quartier; il s'y était « comporté d'une » manière à plaire à tous» * et y conservait de nombreux amis. Quittant trop tard l'orléanisrae, il se disait désormais républicain -.

Dans la nuit du dix Août, la Section de la Butte des Moulins l'envoya comme un de ses trois commis-

1. A N. F7 4686. Note de sa Section. — Ferpières en fait, sans preuve, un des meneurs du 20 juin.

2. Garât, De la Conspiration d'Orléans. « Dès cette époque (10 Août 92) et bien avant, je l'ai entendu parler pour la République.»

saires à la municipalité provisoire. Le lendemain, il fut élu vice-président de TAs semblée générale et permanente de la Section. Mais la Commune de Paris, composée de Jacobins, refusa de recevoir Tauteur de la pétition du Champ de Mars, Tintrigant louche, dont les manœuvres avaient causé, disait-on, le massacre des patriotes et la scission delà Société, qu'il avait abandonnée après Tavoir compromise. 11 fut rejeté par un scrutin épuratoire, qui lui évita de devenir le collègue de Manuel, de Robespierre, de Marat, et le complice ou la victime de leurs atrocités sanguinaires.

Sa Section protestai ; elle envoya deu\ commissaires h la Commune pour s'informer des motifs du rejet de Laclos, qui étaient ceux qu'on vient de dire, et décida qu'il serait fait dans son procès-verbal mention honorable de sa conduite et de ses sentiments patriotiques. 11 fut réélu Commissaire de la Section, le 21 août ; le vote par appel nominal lui donna 121 voix sur 294 votants; le 24, il vint à la barre prêter le serment de maintenir la liberté et de mourir à son poste ^

Danton devenu tout-puissant conservait à Laclos son amitié et, sans doute, sa reconnaissance. II comprit Laclos, ainsi que l'ancien orléaniste Danjou, dans la liste des trente commissaires du Pouvoir Exécutif, entièrement composée d'hommes à lui, qu'il jeta toute faite, le 29 Août, sur la table du Conseil. Du 10 Août au 22 septembre, personne ne sut sous quel régime la France allait vivre. « Je n'ai » trouvé aucun texte, dit M. Aulard, d'où Ton puisse » conclure que Danton se soit prononcé pour

1. Archives de la police. Certificat donné h Laclos par la Section de la Butte des Moulins.

» la République a^aiil la réunion de la Conveii y tion^ » . Le fougueux tribun ne pensait alors quà la France envahie. La première armée d'Europe, son plus illustre général franchissait les frontière^ et marchait sur Paris. Les hommes du métier jugeaient la partie perdue d'avance^ Servan, Roland et les girondins projetaient d'abandonner la capitale et de transporter à Tours ou à Blois le siège du gouvernement et la personne du Roi. Mais Danton, de ses larges épaules, barrait les portes de Paris. Il a édifié sur son pavé sa fortune et celle de la Révolution ; cruellement indifférent au sang qui Féclabousse, comme à la boue qu'il manie, il jure de s'ensevelir sous ses cendres. 11 y fait venir sa mère, qui est ùgée de soixante-dix ans. C'est lui qui \a donner le branle à la défense. Monge et Lebrun lui obéissent ; Roland le subit ; Servan s'incline à son tour devant son énergie dominatrice et se plie à son audacieux dessein.

Aloi*s Laclos sent brûler de nouveau son feu militaire. Comme Danton, il porte au cœur un patriotisme obstiné. En retraite depuis quinze mois, il s'exalte encore aux rêves glorieux de ses vingt ans. Dégoûté de la politique, il revient à son ancien métier, celui qu'il aime le mieux, bien qu'il soit propre à tous. Il est l'ami de Servan ; Danton le protè^^e. C'est à l'armée qu'il ^e\\i en profiter ; c'est sur les champs de bataille qu'il pense désormais à illustrer ses cinquante années.

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