DEUXIEME PARTIE
LETTRES DU PERE DE CARHEIL J. f M. J.
Cariss^ime in X'" l'rater, Pax X^'.
Sacerdos sum, suscepi sacerdotium die ipso Patris de Brébœuf Apostoli Canadensium in œde Sancti Jodochi. Riipellœ primum sacrificabo Christi corpus; utinam meum aliquando sacrificem, et imiter Domini Jesu sacerdotis magni sacrificium, qui et sacerdos fuit et victima. Mémento noctis, quâ a te discessi, et eorum quae tibi commendavi. Obîine mihi vitam, mortem, œternitatem, nomen, officium eucharisticum. Sit iste character œternitatis meae. Siquid eorum omnium, quœ a me audivisti, putabis ejus
modi esse ut amorem saci'osaiictîie Eucharistia.' in aliis augere possit, niliil impedio quominiis id aliis dicas. Vale et Marle Lauretanœ me commenda (1).
Carissime, tuus iii X*** et Maria et Josepho totus Stephanus de Carheil
a scliol. S. J,
Turonibus die 23 Martii.
Commenda me P. Ministro,MM. delaThuillerie et Potier, eosque a me saluta.
A mon très cher Frère en N. S.
Le M. Frémont de la Compagnie de Jésus, à Bourges.
(1) L'autographe se trouve dans la bibliothèque de l'Kcole Sainte-Geneviève, à Paris {Canada 18). 11 servirait au P. Jones, pour connaître l'écriture du P. de Carheil et reconnaître ses manuscrits. Mais n'a-t-on pas au Canada l'autographe des lettres à M. de Frontenac et à M. de Lamothe ? 11 semble que non, puisque le P. Jones nous demandait au moins la photographie d'une des lettres de la Guichardaye qu'il croyait autographes. Nous le renvoyons à cette lettre datée de Tours. N'est-ce pas étonnant qu'on l'ait conservée f
Jum 1070.
J'ai baptisé depuis l'automne dernier vingt-cinq enfants et douze 'adultes ; le ciel en a pris une bonne partie, et, entre autres, neuf enfants, dont le salut est assuré. La Providence toute aimable de Dieu m'a paru si visible sur quelques-uns, dont je n'espérais quasi rien, que je l'ai appris par ma propre expérience, qu'un missionnaire ne doit jamais désespérer de la conversion de personne, quelque résistance à la grâce qu'il puisse trouver dans son esprit.
J'avais, comme il me semblait, employé fort inutilement mon temps, mes peines et mes soins, pour gagner à Dieu un homme et une femme déjà fort avancés en âge, et qui ne pouvaient pas encore vivre longtemps. Ces cœurs n'avaient que de la dureté pour les choses du ciel. La foi et le baptême leur donnaient de l'horreur, en ce qu'ils croyaient que l'un et l'autre ne servaient qu'à avancer le temps de leur mort. Car c'est une opinion qui est reçue de la plupart de ces peuples, et qui leur paraît fondée sur l'expérience qu'ils
(1) Cette lettre est annoncée page 49. Elle se trouve dans la Relation de 1669-70 envoyée par le P. François Le Mercier au R. P. Etienne Dechamps, Provincial de la Province de France.
disent avoir, que, depuis plus de trente ans que nos Pères travaillent à la conversion des sauvages du Canada, on a remarqué que les familles et les nations entières qui ont embrassé la foi, se sont vues quasi aussitôt désolées et éteintes qu'elles ont été chrétiennes, et que la plus grande partie de ceux à qui on a conféré le saint baptême sont morts peu de temps après l'avoir reçu. Ces pauvres gens se laissent préoccuper à tel point sur ce sujet, par la crainte et par les artifices du démon, qu'ils ne considèrent pas que l'extrémité de la maladie et de la mort prochaine dont nous voyons une personne être menacée, est ce qui nous porte à la baptiser; et qu'ainsi le baptême ne peut pas être la cause de leur maladie, ni de leur mort. Cette erreur commune effrayait tellement ces deux pauvres sauvages, que non seulement ils ne voulaient pas entendre parler du baptême pour eux, mais qu'ils ne nous permettaient pas même d'approcher de leurs amis, lorsqu'ils étaient malades. Néanmoins, quand ils se sont vus l'un et l'autre frappés d'une maladie mortelle, ils ont cherché nos instructions, ils ont demandé le baptême avec tant d'ardeur et d'empressement, qu'il n'a pas été possible de le leur refuser. Dieu sait bien ménager, en faveur de ses prédestinés, les moments favorables où ses grâces doivent infailliblement opérer.
La jjcrsonne de tout le pays, <]ui m'a donné le plus de peine pour son baptême, et ensuite le plus de consolation, est une femme de Tsonnon-
thoûan qui était malade depuis neuf ou dix mois. La quantité extraordinaire de personnes qu'elle avait vu mourir, depuis que le P. Frémin y était arrivé, tant d'hommes que de femmes et d'enfants, et le bruit qui courait partout qu'il était uniquement l'auteur d'une désolation générale, et que, par ses sortilèges, sa magie et ses empoisonnements, il portait la mort partout où il allait, avait donné à cette femme une telle horreur de nos personnes et de nos remèdes, de nos instructions et du baptême, que je ne pouvais avoir aucun accès auprès d'elle, ni trouver l'occasion de lui parler de son salut; elle avait même communiqué cette aversion à tous ceux qui étaient dans la même cabane, leur disant qu'ils étaient morts, s'ils me laissaient approcher d'eux. Elle les avait intimidés de telle sorte, qu'aussitôt que j'entrais dans la cabane, tout le monde demeurait dans un profond silence, et ne me regardait que d'un œil affreux, sans vouloir ni m'écouter, ni me faire aucune autre réponse, sinon que j'eusse à sortir au plus tôt ; et comme elle eut changé de cabane, et que par bonheur elle fût allée demeurer avec des personnes qui m'étaient très affectionnées, elle conserva toujours dans son cœur une furieuse aversion de moi jusqu'à l'extrémité, et me regardait toujours comme un homme empesté, qui portais un poison mortel avec moi, et qui l'inspirais par les yeux et les oreilles. Mais plus cette pauvre femme avait d'aversion pour moi, plus Notre-Seigneur me donnait de charité pour elle,
et j'espérais même son salut contre toute espérance, et quoique je n'y visse aucune ouverture. Nuit et jour je pensais à elle, et la recommandant à Dieu et à son Ange gardien, et à celui qui a soin de moi, et à ceux qui veillaient pour le salut des personnes qui étaient auprès d'elle. La nuit de sa mort je me sentis fortement inspiré de dire la Messe uniquement pour elle. Je le fis en protestant à Notre-Seigneur qu'il n'y avait rien au monde que je ne lui sacrifiasse, pourvu qu'il me voulût accorder cette âme, pour le salut de laquelle il avait mille fois plus donné que je ne pouvais lui offrir, puisqu'il l'avait rachetée de son sang et de sa vie.
Après ma Messe, je l'allai visiter cinq ou six fois; mais le démon l'entretenait toujours dans le funeste aveuglement où elle était : elle me regardait toujours avec un œil de colère et d'indignation et me chassait au plus tôt du lieu où elle était. Une fois même son ressentiment lui donnant des forces dans son extrême faiblesse, elle prit un de ses souliers et me le jeta à la tête. Je la quittai, et sortis de sa cabane : mais Dieu, qui voulait sauver cette âme, me pressa de rentrer aussitôt, et m'inspira de faire en sorte qu'en parlant tout haut à quelques personnes de cette maison, et leur disant toutes les choses dont je voulais instruire la malade, comme si c'eût été pour eux, elle conçut et appréhendât fortement le malheur des damnés en enfer, dont elle était menacée, et fût touchée du bonheur infini du
paradis, qu'elle pouvait mériter avec tant de facilité. Je me servis de cette adresse, et parlai devant elle à d'autres personnes de toutes ces choses, auxquelles j'ajoutai quelques considérations sur les miséricordes de Jésus-Christ Fils de Dieu et fait homme pour nous sauver, lui faisant entendre qu'il aurait un amour éternel pour elle, si elle avait recours à lui avec confiance. Je passai ainsi la journée sans pouvoir rien gagner sur son esprit. Enfin j'y retournai le soir comme pour la dernière fois; mais ce fut aussi la première que j'entrai dans son cœur. Je ne lui parlais plus que des yeux, la regardant avec douceur, témoignant être sensiblement touché de son mal, et tâchant de lui rendre quelques petits services pour la soulager. Je m'aperçus qu'elle n'avait plus pour moi tant d'aversion, et qu'elle commençait de me souffrir; mais Dieu se servit d'une brave femme qui l'assistait pour achever de la gagner à lui : « Il est temps, lui dit-elle, que tu écoutes ce que ce Père te veut enseigner, afin que tu sois bienheureuse durant toute l'éternité. — J'en suis contente, répondit la malade; qu'il m'instruise : je l'écouterai volontiers. » En effet , elle m'écouta avec une attention et une docilité admirables; elle ajouta foi à toutes les vérités que je lui enseignai, et comme je voulus lui faire dire quelques prières : « Tu vois bien, mon frère, me dit-elle, que je ne puis plus presque parler; mon mal m'accable la poitrine et m'étouffe la voix ; mais je te prie de croire que mon cœur dit
tout ce que tu dis, et ce que ina laugue ne peut dire. Baptise-moi au })lus tût; je veux mourir chrétienne, afin que Jésus ait pitié de moi. » Je la baptisai sur l'heure; et la môme nuit. Dieu l'appela au ciel. Oh ! que nous sommes bien payés de toutes nos peines par ces sortes de conversions merveilleuses, et qu'un missionnaire est heureux, lorsqu'attendant de Dieu ce qui est impossible à sa faiblesse, il éprouve combien sont véritables ces paroles de l'I'lvangile : Dieu peut faire naître, de ces pierres mêmes, des enfants d'Abraham, c'est-à-dire, faire des prédestinés de ces cœurs durs et impénétrables à la grâce !
J'avoue que ce m'est une consolation bien sensible de nous voir présentement environnés de tant de sépulcres de saints, dans un lieu où, en arrivant, je n'avais vu que des tombeaux de réprouvés; et comme ce spectacle de mort a été la première vue qui m'affligea, lorsque j'arrivai ici, ainsi c'est maintenant la pensée qui me donne le plus de joie.
Dès le premier hiver que je fus dans ce bourg. Dieu m'avait fait la grâce de donner le baptême à deux bonnes femmes, dont l'une m'avait appelé exprès pour la baptiser le jour de la Purification. Elles ont survécu une année entière à leur baptême, et comme elles ont été fidèles à leurs promesses et ont fréquenté la prière et les sacrements avec ferveur, je ne doute point qu'elles n'aient accru le nombre des jirédestinés dans le iel.
Un chrétien et une chrétienne de l'ancienne église des Hiirons m'ont aussi comblé de consolations, ayant été témoin de la pureté de leur foi et de leurs mœurs, jusqu'à la mort, à laquelle iis se sont saintement disposés par l'usage des sacrements de l'Église,
Lorsque je commençai de faire ici mes catéchismes, comme j'appréhendais de ne trouver personne qui me voulût répondre en public, j'instruisis auparavant quelques enfants en particulier, afin de m'en servir pour instruire les autres, par leur exemple, de la manière dont il fallait répondre ; mais je fus bien surpris lorsque je vis trois ou quatre femmes des plus âgées se lever les premières et prévenir les enfants pour me répondre. Dès le premier jour nous y comptâmes quatre-vingt-huit personnes, sans ceux qui écoutaient à la porte et qui étaient en grand nombre. Un jour, ayant expliqué la création du monde et le nombre d'années que nous comptons depuis son commencement jusqu'à nos temps, et ])our le leur faire comprendre plus aisément, l'ayant marqué sur de petites pierres qui me servaient comme de jetons, comme je craignais que cela ne les embrouillât et qu'ils ne pussent pas bien répéter cette supputation, un guerrier se leva tout à coup de sa place et l'épéta fidèlement ce que je leur avais dit; mais il ne manqua pas de me demander, comme en paiement, le prix que je donne aux enfants, lorsqu'ils répondent bien.
J'ai fortement combattu leiir.s superstitions et j)ai'ticu]iôrement la divinit(3 du songe, qui est le principe de leurs erreurs et comme l'àme de leur religion ; j'ai cependant reconnu deux choses en le combattant.
La première, que ce n'est pas à proprement parler le songe qu'ils adorent comme le maître de leur vie, mais un certain des génies qu'ils appellent Agatkonchoria, lesquels, à ce qu'ils pensent, leur parlent quelquefois dans le sommeil et leur commandent d'observer exactement leurs songes. Le principal de ces génies est Taronhiaouagon, qu'ils reconnaissent comme une divinité et auquel ils obéissent comme au grand maître de leur vie ; et lorsqu'ils parlent du songe comme d'un dieu, ils ne veulent pas dire autre chose, sinon que c'est par lui qu'ils connaissent les volontés de Dieu et ce qui est nécessaire à la conservation de leur vie ; et que l'accomplissement des choses qu'ils ont vues en songe est un moyen qui contribue à l'établissement de leur santé et de leur fortune. Ils donnent aussi quelquefois ce même nom de maître de leur vie à l'objet de leur songe, par exemple à une peau d'ours ou à une peau de cerf et à d'autres choses semblables qu'ils auront vues en dormant, parce qu'ils les envisagent comme des remèdes auxquels Dieu a attaché le bonheur de leur vie : et en effet, ils ont un soin merveilleux de les conserver dans cette vue ; et lorsqu'ils sont malades, ils s'en (^ouvrent ou ils les mettent
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iiLipi'ès d'eux, pour se défendre contre les attaques du mal.
La seconde chose que j'ai reconnue en combattant l'obéissance qu'ils rendent à leurs songes, c'est que ne pouvant pas concevoir la manière merveilleuse dont l'àme opère durant le sommeil, lorsqu'elle leur représente des objets éloignés ou absents, ils se persuadent que l'âme quitte le corps lorsqu'il est endormi, et qu'elle va ellemême chercher les objets en songe aux lieux où ils les voient, et qu'elle retourne dans son corps vers la tin de la nuit, lorsque tous les songes se dissipent.
Pour réfuter des erreurs si grossières, je leur faisais trois sortes d'interrogations : 1° Je leur demandais si le corps de ceux qui songeaient était mort ou vivant. — 11 est vivant, me disaientils. — C'est donc son âme qui le fait vivre, leur répliquais-je : car si elle était sortie du corps, il serait mort; et ainsi il n'est pas vrai que l'âme quitte le corps dans le sommeil.
2° Dites-moi, leur disais-je, est-ce avec les yeux que nous voyons les choses qui se représentent à nous dans nos songes, comme, par exemple, un ennemi qui viendra m'attaquer, un ami que je rencontrerai dans le chemin, un cerf que je poursuivrai à la chasse? — Ce ne peut être avec les yeux que nous voyons pour lors, me disaientils, car durant le sommeil nos yeux sont fermés et couverts de ténèbres : ils ne voient rien. — C'est donc notre âme, leur répliquais-je, qui nous
l'ait voir poui- lors ce que nous voyous dans nos songes; et par couséqucut il faut qu'elle uous soit présente et qu'elle soit dans notre corps, lorsque nous dormons, de même que nos deux yeux sont dans notre tète et à leur place ordinaire, lorsque, j)ar leur moyen, nous voyons les objets (pii se présentent à nous durant le jour.
3" Ma troisième interrogation était celle-ci : si l'âme sort du corps durant le sommeil, où va-telle ? va-t-elle en guerre dans le pays ennemi ? \a-t-elle à la chasse dans les forêts ? que fait-elle durant son absence ^ avez vous jamais trouvé à votre réveil, ou une chevelure de vos ennemis qu'elle ait mise entre vos mains, et qu'elle vous eût a[)portée de cette guerre, ou un ours sur votre natte, qu'elle vous eût tué à cette chasse pendant vetre sommeil :? Souvent en même temps je me vois et en France, au delà de la mer, et ici parmi vous ; mon àme est elle en même temps, et ici et en France f
Ils n'avaient pas de répartie à ces demandes, et ils demeuraient convaincus de leurs erreurs.
Il n'est })as si facile de lem- faire comprendre la manière dont se foi'nient les songes et comme les images de ce que nous voyons par les sens s'impriment dans notre imagination et se représentent à notre esprit pendant le sommeil. J'ai tâché toutefois de leur e\})liquer ces choses-là d'une manière assez sensible, en comparant l'âme, lorsqu'elle se souvient hors du sommeil des choses passées et éloignées, avec elle môme,
lorsqu'elle se les représente dans le sommeil. Vous savez bien, leur disais-je, que notre âme se ressouvient durant le jour de ce qui s'est passé depuis longtemps, et dans les lieux fort éloignés de nous. N'est-il pas vrai que présentement elle vous représente le pays des Andastogués et des Outaouaks, Québec et Montréal, à ceux de vous autres qui y ont été, comme si vous y étiez maintenant ? Votre àme n'est pas sortie hors de voire corps pour y aller, car vous êtes encore en vie ; et elle n'a point passé pour cela la grande rivière, et n'a point fait aucun voyage : la même chose arrive durant les songes de la nuit. — Mais encore, leur disais-je, pourquoi la représentation des objets qui se fait dans notre àme pendant le sommeil, serait-elle plutôt le maitre de nos vies, que l'image des mêmes objets qui se dépeint dans la môme âme hors le sommeil ? Car ce qui s'appelle un souvenir durant le jour, on le nomme un songe pendant la nuit.
Je leur demandais ensuite si les enfants qui sont encore dans le sein de leur mère n'avaient pas quelqu'un qui fût maître de leur vie. — Oui, disaient-ils. — Or, il n'est pas possible que ce soit le songe, leur disais-je : car ils ne peuvent pas encore en avoir; en effet, à quoi songeraient-ils ? à des couteaux 1 à des haches ? à des épées et à des choses semblables? ils n'en ont jamais vu. Ce n'est donc pas le songe qui est le maître de leur vie avant leur naissance, ni même longtemps après qu'ils sont venus au monde, puisqu'ils sont
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plusieurs aimées avant que (ravoir aucun sunge ? Il faut donc qu'ils aient un autre maître de leur vie et un autre Dieu que le songe durant tout ce temps-là. Mais lorsqu'ils commencent de songer la première fois, leur songe ne peut faire que celui qui était auparavant le maître de leur vie, cesse de l'être : ils ne sauraient le dégrader, ni lui ôter cette qualité et ce pouvoir qu'il avait sur cet enfant, avant qu'il eût des songes. Il continue donc de l'être comme auparavant; et ainsi il est leur maître avant leur naissance, et quand ils ne songent pas encore; il est leur maître après leur naissance, et quand ils songent; il l'est également au temps de leur jeunesse et de leur vieillesse, et enfin jusques à leur mort, et même après leur mort; et sachez que ce Maître dont le pouvoir est immuable et éternel, est le Dieu que nous adoi'ons, qui nous récompense, ou qui nous punit selon nos mérites; ce n'est pas le songe, qui souvent, comme vous expérimentez tous les jours, ne vous ordonne que des choses impies et déraisonnables, et qui vous a trompés cent fois en votre vie. Ces barbares montrent qu'ils sont capables d'écouter la raison, et de pénétrer ses lumières dans toute leur pureté : car quelques-uns des plus éclairés avouaient qu'ils étaient convaincus de ce que je leur disais, et qu'ils revenaient de la vanité de leurs songes.
Les pensées de tous ces peuples ne les portent qu'à la chasse ou à la guerre. Ce ne sont parmi eux que partis de vingt, de trente, de cinquante
hommes, de cent, et quelquefois de deux cents ; rarement ils vont jusqu'à mille dans une seule troupe : et ces ijrigades se partagent pour aller en quête, les uns, des hommes, et les autres, des bêtes. Ils font la guerre plutôt en voleurs qu'en soldats ; et leurs expéditions se font plutôt par des surprises que par des justes batailles. Ils mettent toute leur gloire à revenir accompagnés de captifs, d'hommes, de femmes et d'enfants, ou chargés des chevelures de ceux qu'ils ont tués dans le combat.
Au reste, on peut dire qu'il n'y a rien de plus contraire à nos Missions que les victoires qu'ils remportent sur leurs ennemis, parce qu'elles les rendent insolents, et qu'il n'est rien de plus souhaitable, pour l'avancement du christianisme en ce pays, que l'humiliation de ces esprits qui ne respirent que le sang et le carnage, qui font gloire de tuer et de brûler des liommes, et dont le cœur brutal est emporté à des oppositions si formelles au Cœur doux et humble de Jésus-Christ.
Nous avons passé l'hiver dernier assez paisiblement et hors de la frayeur où nous jettent pour l'ordinaire les entreprises de l'Andastogué, qui, étant ennemi de cette nation, avait envoyé dès l'automne un ambassadeur avec trois colliers de porcelaine, pour traiter de paix. Il a été jusqu'au mois de mars, attendant toujours réponse pour s'en retourner. Mais ceux d'Onnontagué étant allés en guerre cet hiver vers Andastogué et en ayant amené huit ou neuf prisonniers, en préscn-
tèrent deux aux habitants d'Oiogouëii , avec quarante colliers, pour les porter à continuer la guerre contre l'Andastogué. Ensuite de quoi l'on cassa la tête à ce malheureux ambassadeur, qu'on retenait depuis cinq ou six mois, et qui croyait être à la veille de son départ. Son corps fut brûlé après sa mort, et un de ses neveux, qui l'avait accompagné, reçut le môme traitement de ces barbares qui ne s'embarrassent guère du droit des gens, et qui n'ont point de foi qu'autant qu'il est de leur intérêt de la garder. Nous pouvons dire que nous sommes parmi eux comme de perpétuelles victimes, puisqu'il n'est point de jour où nous ne soyons en danger d'être massacrés. Mais c'est aussi ce qui fait le comble de notre joie et le motif de nos plus pures consolations.
Les nouveaux progrès du christianisme dans l'avancement de la foi et du salut des âmes étant toute la consolation que Votre Révérence attend chaque année de nos Missions, je ne saurais lui causer plus de joie que de lui apprendre l'accroissement de cette Église par le nombre des âmes qu'elle a, ou régénérées dans les eaux du baptême, ou rendues bienheureuses dans le ciel par une sainte mort.
Si le salut d'une âme est un sujet plus digne de consolation que toutes les plus illustres conquêtes de la terre, j'espère que soixante et deux, à qui j'ai donné la vie de la grâce, et trente-cinq qui sont allés vivre dans la gloire , seront bien capables de la consoler. La plus grande partie de ceux qui sont morts après le baptême étaient des enfants dont l'âge ne permet pas de douter de leur bonheur ; les autres étaient adultes, dont la disposition me fait croire qu'ils ont mérité, par leur coopération à la grâce, ce que ces petits innocents ont reçu par le seul effet du sacrement.
(1) Cette lettre est annoncée page 39. Elle était adressée au P. Claude d'Ablon qui la transcrivit dans sa Relation de 1670-71 au R. P. Jean Pinette, Provincial de la Province de France.
Sans m'ari'êter à chacun d'eux en particulier, celle qui m'a paru la mieux disposée est une jeune femme âgée d'environ vingt-cinq ans. Elle était d'un naturel admirable, d'une douceur qui n'avait rien de sauvage et qui sentait plus l'éducation de France que celle d'un pays barbare. Avant que d'être baptisée , elle venait assez souvent à la prière, y amenant avec soi une petite fille qu'elle avait, âgée de quatre à cinq ans. Ce soin la disposait à recevoir plus facilement la grâce du baptême, par l'impression des vérités chrétiennes, qui entraient peu à peu dans son esprit. Elle tomba malade, et je la trouvai dans cet état, lorsque je visitais tout le bourg; elle me pria d'avoir pitié d'elle et de lui donner quelque médecine qui la pût guérir. Je lui en donnai, en l'instruisant de tous nos mystères, principalement de la nécessité du baptême. Elle lit paraître qu'elle prenait plaisir à m'écouter, pendant que je ne lui parlais que de la substance et des effets de ce sacrement; elle ne trouvait pas de difficulté à se laisser verser un peu d'eau sur la tête pour être bienheureuse dans le Ciel éternellement : et si je ne lui eusse rien demandé davantage, elle était toute disposée à recevoir le baptême. Mais comme j'ajoutais que la simple application de l'eau n'était pas suffisante pour nous mériter ce bonheur éternel et nous exempter des peines qui ne devaient jamais avoir de fin, qu'il fallait de plus reconnaître les péchés qu'elle avait commis, en concevoir de la douleur, et
prendre une ferme résolution de ne les plus commettre, ce fut alors que son cœur, qui avait auparavant de l'espérance, sentit du combat et de la résistance : elle en tira un profond soupir, et après m'avoir jeté une vive œillade, elle se détourna et se cacha le visage pour m'obliger à ne lui en dire pas plus qu'elle ne voulait.
Dans ce même moment, une femme de sa cabane étant venue pour s'opposer à l'instruction que je ne laissais pas de continuer, je fus contraint de me retirer.
Trois jours se passèrent sans que ma malade voulut souffrir que je m'approchasse d'elle pour l'instruire. Cependant son mal s'augmentait et me causait un empressement nécessaire à son salut et qui eut entin son effet. Comme tous ces rebuts ne provenaient que de l'opposition de sa volonté aux lumières de son entendement, les visites fréquentes que je lui rendais, le désir que je faisais paraître pour son salut éternel, avec la nécessité d'une mort prochaine, amollirent enfin ce cœur et changèrent toutes ses aversions en amour.
Un matin, l'étant allé voir pour lui offi'ir encore quelque remède avec des témoignages ordinaires de compassion, qu'elle reçut avec quelque petit soulagement qui ne laissa pas de lui donner tant de confiance, le peu de temps qui lui resta à vivre, qu'elle ne s'adressait quasi plus qu'à moi pour recevoir tous les soulagements que son mal lui faisait souhaiter, cette confiance me donna le
moyen de lui parler encore du baptême : je ne trouvai point de résistance, et si son cœur avait eu de la peine à concevoir de la douleur et de la haine pour des objets auxquels il s'était attaché par inclination et par habitude, Dieu ne l'avait permis que pour la disposer à le faire avec plus d'efficace, de sincérité et d'assurance de son salut. En effet, quand je vins à lui parler la seconde fois, à lui dire qu'il fallait détester ses péchés que je lui marquais, et à lui demander si elle ne les détestait pas, comme Dieu le voulait, afin qu'ils fussent effacés par le baptême, je la vis pour lors s'emporter d'une manière bien contraire à son premier emportement, et l'affliction que j'avais ressentie au refus qu'elle faisait de la douleur fut récompensée par une joie beaucoup plus grande. Elle attacha et son cœur et sa langue à ce mot de douleur, elle le prononça, elle le répéta d'elle-même plusieurs fois avec une tendresse inexprimable qui me pénétra jusqu'au fond de l'àme, et tout ce que j'en puis dire, c'est qu'il faudrait l'avoir entendue pour la concevoir. Après cela je ne doutai plus qu'elle ne fût du nombre des prédestinés. Je la baptisai après une assez longue prière que je lui fis faire, y renfermant tous les actes qui lui pouvaient servir de disposition. Lorsqu'elle vit que je m'approchais d'elle pour la baptiser, elle présenta la tête pour recevoir l'eau et composa son visage si modestement que l'opération de la grâce m'y parut visible. Je ne tardai, après son baptême, qu'autant de
temps qu'il en fallut pour lui donner des assurances du bonheur éternel et lui faire répéter quelques prières; ensuite de quoi, m'étant retiré, elle rendit son âme quelque temps après à celui qui venait de la purifier.
Au Révérend Père Claude d'Ahlon,
Supérieur Général des Missions de la N ouoelle-F ranee RELATION DE 1673 (1)
Le nombre des baptisés cette année est de cinquante-cinq : onze adultes et quarante-quatre petits enfants, parmi lesquels treize ont reçu le baptême dans notre chapelle avec toutes les cérémonies de l'Église. Je n'avais encore pu jusqu'à cette année conférer ce Sacrement que très secrètement et sans que personne en eût connaissance, sinon ceux à qui, à cause de leur âge, je ne pouvais le cacher. J'étais contraint d'en agir ainsi pour ne pas donner lieu aux calomnies que l'enfer inventait contre nous et contre le saint baptême ; car l'ennemi du genre liumain avait répandu dans l'esprit de ces
(1) Cette lettre est tirée des relations inédites du P. Félix Martin. Elle est annoncée, p. 54.
pauvres sauvages la pensée que ce Sacrement, le premier et le plus nécessaire de tous, n'avait pas les effets avantageux qu'on leur disait, mais d'autres tout opposés qu'on leur cachait et dont les principaux étaient une mort prochaine et une captivité éternelle après la mort sous la domination des Français. Comme la rage des démons ne pouvait rien imaginer de plus contraire au salut des âmes que cette fausse pensée, aussi ne pouvais-je espérer rien de solide, pour l'établissement et l'avancement de la foi en ma chère Mission, qu'en détruisant cette fausse persuasion ou pour le moins en la diminuant peu à peu dans les esprits. Mais tous les moyens que j'avais pris pour y parvenir les années précédentes, n'avaient obtenu aucun succès, et cette année même j'en devais encore moins espérer, parce que les maladies et la mort avaient été plus fréquentes que jamais. Je ne sais néanmoins comment la Providence a agi ; mais elle m'a fait la grâce, malgré tous les faux bruits qui ont couru contre moi plus que de coutume, de glisser 'dans le cœur de quelques mères des dispositions que je ne pouvais attendre de mes soins. Treize d'entre elles m'ont demandé pour leurs enfants ce qu'elles ne voulaient pas encore demander pour ellesmêmes. Elles les ont apportés dans notre chapelle et m'ont prié de les baptiser. Cette prière ne pouvait que m'ètre infiniment agréable : c'était un commencement pour effacer des esprits toutes les fausses impressions contre le baptême, pour
en ôter l'aversion et pour en produire l'estime et l'amour que je souhaitais. Mais comme il ne faut rien précipiter, je ne leur accordais pas sur le champ ce quelles me demandaient. Je les différai de quelques jours et les renvoyai à la fête prochaine. Je me proposais, par ce retardement, de leur faire apprécier davantage la grâce que je leur voulais accorder et que je leur ai accordée en effet au jour marqué. Car alors je baptisai leurs enfants avec les cérémonies de l'Église et j'exigeai même que ceu.x. d'entre eux qui en étaient capables répondissent aux interrogations usitées dans l'administration de ce Sacrement.
Plusieurs autres mères me demandent encore le baptême pour leurs enfants. Je le leur ai promis pour un temps peu éloigné, car j'ai expérimenté que les infidèles dont les enfants sont baptisés ont beaucoup plus de respect pour le Missionnaire, qu'elles ont elles-mêmes plus de disposition à la foi que les autres, d'autant qu'elles se croient obligées, selon que je le leur ai dit, de porter à la prière leurs enfants baptisés, s'ils ne sont pas en état d'y venir eux-mêmes, ou de les y envoyer, quand ils ont l'âge de le faire.
Pour les onze adultes que j'ai baptisés, ils sont tous morts, car je n'en baptise encore aucun qu'en danger de mort : hors de cette extrémité, je n'en trouve guère qui soient susceptibles de toutes les dispositions nécessaires. La licence pour se marier et se démarier comme ils veulent,
l'esprit de meurtre et le respect humain les empêchent de se rendre dociles aux instructions. Des enfants baptisés, il en est mort dix-huit, qui, joints avec les adultes, font en tout vingt-neuf.
Mais ce qui m'a le plus consolé cette année a été la mort édifiante d'un jeune guerrier âgé de vingt-cinq ans. Une maladie qui l'a fait languir pendant plusieurs mois m'a donné le loisir de l'instruire peu à peu et assez solidement. 11 m'écoutait d'abord sans me rebuter, mais aussi sans donner aucun signe d'approbation et comme une personne qui veut examiner par elle-même si ce qu'on lui dit est raisonnable. Il demeura dans cet état assez longtemps; enfin, le voyant diminuer tous les jours, je crus qu'il le fallait presser davantage. Je le fis toutefois de telle manière à l'obliger doucement, par une simple représentation de l'importance des vérités du salut et conformément à son génie, à me demander lui-même le baptême. En effet, il me le demanda, et je le baptisai avec d'autant plus d'assurance de sa disposition que j'avais eu plus de temps à le préparer et que je savais qu'il avait mieux examiné ce que je lui enseignais. Il vécut quelques jours après son baptême, sans (|ue son mal parût s'augmenter notablement; et je tombai moi-même dans un épuisement de forces qui m'obligea de m'aliter. Mais le même jour, mon malade se sentant beaucoup plus oppressé qu'à l'ordinaire, et ne doutant point que ce ne fût le dernier de sa vie, m'envoya
prier sur les neuf heures du matin de l'aller visiter à sa cabane. J'y fus incontinent, et d'abord il me déclara qu'il sentait bien qu'il était proche de la mort, qu'il me suppliait de faire tout ce que je savais pouvoir contribuer à son bonheur éternel dans le ciel. Je fus ravi de cette disposition, et je commençai, selon son désir, à lui répéter sommairement nos principaux mystères et lui faire exercer sur chacun d'eux des actes de foi en forme de prières. Je l'interrogeai ensuite sur les péchés qu'il pouvait avoir commis depuis son baptême, et je l'avertis que, s'il n'avait pas conçu un véritable regret de ceux qu'il avait commis avant le baptême, il fallait maintenant le concevoir; autrement, qu'il lui serait inutile d'avoir été baptisé. Il m'assura qu'avant que je le baptisasse, il avait formé un véritable acte de douleur de ses péchés et qu'il persévérait dans cette même douleur à l'égard de tous ceux qui avaient précédé ou suivi son baptême. Je lui donnai ensuite l'absolution, après laquelle il me pria de ne pas le quitter jusqu'à sa mort, afin de prier toujours ou de le faire prier, comme je fis depuis neuf heui-es du matin jusqu'à quatre heures du soir qu'il mourut.
Pendant tout ce temps, si je voulais un peu respirer et prendre quelques moments de relâche, il m'avertissait aussitôt de recommencer et me consolait infiniment par cet empressement qui ne pouvait procéder que du Saint-Esprit, lequel, malgré son mal, l'appliquait fortement aux
prières que je faisais tout haut en son nom, parce qu'il ne pouvait plus le faire lui-mrme. Il ramassait de temps en temps ses forces pour m'interroger sur le paradis, et il voulait que je le confirmasse dans l'espérance qu'il avait d'y aller, et que j'augmentasse la consolation qu'il en recevait. Il eut, vers la fin, des moments de douleur si pressante qu'elle le fit éclater dans quelque parole d'impatience que j'arrêtai aussitôt en lui disant que cette impatience déplaisait à Dieu et qu'il devait supi)orter le mal pour satisfaire à ses péchés passés. 11 acquiesça facilement, il témoigna du regret de son emportement, et je lui en donnai l'absolution , après laquelle il demeura paisible jusqu'à la mort, sans donner le moindre signe d'impatience, quelle que grande que fût la douleur que son mal lui causât. Je lui fermai les yeux et ne pus m'empècher de l'embrasser et de le baiser après sa mort; tant ma joie était grande et tant était ferme l'assurance qu'il prierait fortement pour moi devant Dieu, selon la promesse qu'il m'en avait faite.