‹ Un admirable inconnuChapitre 11 sur 21 · DE FRONTENAC · texte numérisé non relu

DE FRONTENAC

Je suis bien fâché de me voir obligé à vous écrire celle-ci, pour vous donner avis que nous voilà réduits à Tétat où j'ai toujours cru que l'espérance de la paix nous devait réduire. Je n'ai jamais douté qu'elle ne lut impossible, non plus que ceux qui connaissent le mieux, par l'expérience d'une longue demeure, le génie de riroquois, surtout l'Onnontagué, le plus fourbe de tous. Quelque peine que nous ayons eue, jusqu'au temps que l'on avait marqué pour l'Assemblée, à soutenir l'esprit de nos pauvres sauvages dans le déplaisir continuel que leur causaient les négociations d'une paix qu'ils savaient n'être mendiée qu'à force de caresses, d'honneurs et de présents, et qui par conséquent étaient autant de témoignages publics de notre faiblesse, nous n'avons pas laissé toutefois d'être assez heureux pour les retenir dans leur devoir jusqu'à ce terme. Après cela, c'était à ceux qui gouvernaient ces négociations de montrer par effet la vérité de ce qu'ils promettaient et de montrer l'ennemi, qu'ils croyaient devenu docile, soumis à leur volonté. Mais hélas! dans le temps

(1) Cette lettre est annoncée page 63.

• ILi'il le fallait faire, qLront-ils vu que des maisons brûlées, que des Français tués ou captifs, que des chevelures enlevées, que des corps éventrés, qu'un dégât universel de toute la Chine qui devait cependant être la mieux gardée de toutes les côtes, et enfin qu'une consternation universelle de tout Montréal? Ce n'est pas le.succès que leur montraient des ambassades et conférences de paix; mais c'est celui qu'ils craignaient et dont la crainte faisait toute leur peine. Que veut-on maintenant qu'ils pensent f Que veut-on qu'ils fassent? Voyant, comme ils disent, Ononthio (le Gouverneur) trompé et vaincu jusqu'à présent par l'ennemi, quelle espérance peut-il leur rester de protection, lorsqu'ils n'y voient que de la faiblesse et de l'impuissance? A-t-on pu croire qu'après leur départ de Montréal, où ils venaient de voir les Iroquois triomi)lier durant toute la campagne qu'on leur laissait libre, ils eussent encore d'autre parti à prendre que celui de nous obliger à faire la guerre pour leur en imposer? Ils voulaient alors faire eux-mêmes leur paix par leurs propres négociations avec l'ennemi qui avait amené quantité de leurs gens qu'il tenait captifs : on les en empêcha, et on leur ht prendre le parti de la guerre avec nous. Mais comme au lieu de la continuer, sitôt le premier dessein qu'on avait formé, on le changea, je ne sais comment, en des négociations de paix qui ont donné le temps et les moyens à l'ennemi, non seulement d'être leur vainqueur comme aupa-

ravant, mais d'être le nôtre, ils se voient aujourd'hui réduits de nouveau, par cette conduite de pure inaction, à prendre encore le même parti, et à faire, sans la participation d'Ononthio, ce qu'ils auraient voulu qui fût fait par lui.

Ils ont donc conclu, dans leur Conseil, d'un consentement universel, après leur retour de Montréal, de rentrer dans l'amitié, dans l'alliance de notre ennemi , par une ambassade qu'ils envoient aux Tsonnonthouans, et ensuite aux autres nations, pour ménager leur paix.

Ils n'y auront point de peine, puisqu'elle les doit séparer de nous, puisque ce sont nos plus grandes forces qu'elle va nous ôter pour les leur donner, et que les ambassadeurs sont leurs prisonniers mêmes que la Petite Racine (nom d'un Outaouais), accompagné de quelques autres Outaouais, doit aller i-emettre entre leurs mains. Au reste , ce n'est plus un dessein caché qu'ils veuillent dérober à notre connaissance et que nous ayons appris en secret par des personnes de confidence, mais une aiîaire de notoriété publique et qu'ils ont voulu nous faire savoir par une déclaration solennelle en plein conseil.

Quoique le Huron soit de la partie autant et peut-être plus que l'Outaouais, néanmoins, comme il est toujours plus politique pour se ménager avec nous que ne sont les autres, il n'a pas parlé avec tant d'amertume et tant de hauteur que l'Outaouais. Il s'est contenté de dire qu'il était trop enfant pour se mêler d'une entreprise de

cette nature et vouloir y former quelque opposition, qu'il laissait faire ses frères qui croyaient avoir en cela plus d'esjjrit que lui, que c'était à eux de répondre de l'événement et non pas à lui qui avait beaucoup moins de pénétration qu'ils n'en avaient. Je ne doute point que, dans l'exécution, il ne doive faire bien plus qu'il ne dit; mais c'est qu'après tout, l'incertitude de quelque changement de fortune qui peut arriver de notre côté, en apprenant d'autres résolutions, l'oblige encore d'user de cette réserve, pour avoir par là quelque lieu de ressource auprès de nous.

Voilà, Monseigneur, où en sont nos affaires en ces quartiers, c'est-à-dire, dans la dernière extrémité où elles peuvent arriver , puisque la fin de cette ambassade ne peut être que celle d'amener au plus tôt et l'Iroquois et le Flamand (Hollandais); l'Iroquois, comme maître de la guerre, le Flamand, comme maître de la traite et du commerce, l'un et l'autre, comme souverains de tous ces peuples, à notre exclusion. C'est ce qui est infaillible et qui se va exécuter avec tant de diligence et de promptitude que je ne sais si vous aurez le temps d'en pouvoir prévenir l'exécution. Ils se sont hâtés de conclure l'ambassade dans la crainte qu'ils avaient qu'après la défaite des Français à Montréal , désespérant d'obtenir jamais par voie de négociations une véritable paix, l'on ne prît enfin une bonne fois la résolution de faire la guerre et qu'ensuite il ne leur vînt un ordre pour cela, de

votre part. C'est à quoi il ne faut plus penser, puisqu'il est trop tard. Il le fallait faire, lorsqu'ils étaient encore à Montréal, immédiatement après le coup fait par les ennemis. Ils le souhaitaient, et on les y eût trouvés bien disposés. Mais présentement, il ne faut plus compter sur eux pour la guerre, depuis le départ de leurs ambassadeurs qui les oblige à se tenir en repos pour attendre leur retour et le succès de leurs négociations.

Toutes les cérémonies d'honneur que l'on a faites aux prisonniers, la veille de leur renvoi, par la célèbre danse du calumet qui est une marque publique d'alliance, ne nous font que trop voir de quelle manière et avec quelle fermeté ils seront unis ensemble contre nous. Mais ce qui nous le fait voir encore davantage, c'est qu'en même temps qu'ils donnaient ces témoignages publics d'estime aux prisonniers qu'ils allaient renvoyer, ils donnaient tout au contraire des marques du mépris qu'ils faisaient de notre alliance et de notre protection. Comme nous nous opposions fortement à ce renvoi, en leur représentant l'ordre qu'Ononthio nous donnait, par ces derniers messages, de faire en sorte qu'ils gardassent paisiblement sur la natte leurs prisonniers, jusqu'à ce qu'il leur fît savoir ses dernières volontés touchant leurs personnes, ils ne laissèrent pas de s'en tenir à ce qu'ils avaient conclu, et pour nous montrer que ce n'était pas sans beaucoup de sujet qu'ils s'engageaient à

cette entreprise, ils voulurent nous en donner publiquement les raisons.

Elles se réduisent toutes à une principale, qui est que la protection d'Ononthio, sur laquelle ils avaient fondé toute leur espérance d'être délivrés de leur ennenai, n'était pas telle qu'ils s'étaient faussement imaginé; — que, jusqu'à présent, ils avaient toujours vu le Français guerrier, soit pour sa multitude, soit pour son courage, soit pour l'abondance et la diversité des instruments de guerre qu'il savait faire; mais que l'expérience leur avait fait voir qu'il l'était beaucoup moins que l'Iroquois; — qu'ils ne s'étonnaient plus, s'il avait été si longtemps sans rien entreprendre pour leur défense; — que c'était la connaissance de sa propre faiblesse qui l'en empêchait ; — qu'après avoir vu avec quelle lâcheté il s'était laissé défaire cette dernière fois, à Montréal, il leur était évident qu'ils n'avaient plus rien à attendre de sa protection ; — que non seulement elle leur était inutile par son impuissance, mais qu'elle leur était même devenue nuisible par les engagements où elle les avait jetés mal à propos pour tâcher lui-même de se dégager; — premièrement donc que son impuissance avait été visible dès la première attaque qui fut donnée à Tsonnonthouan, où la vigoureuse résistance de l'ennemi, à laquelle il ne s'attendait pas, l'ayant étonné, il n'osa le poursuivre dans la suite, se contentant de faire la guerre aux blés et aux écorces qui ne résistaient

pas comme lui; — que, depuis, il n'avait pu ni osé rien faire que de continuelles négociations pour mendier la paix par la nécessité de son impuissance et par toutes sortes d'abaissements; — que, bien loin de se disposer à aller de nouveau attaquer l'ennemi dans son pays, il n'osait même passe défendre, lorsqu'il en était attaqué de tous côtés; — que, contre toutes les apparences et même contre des évidences et des expériences du contraire , il s'opiniàtrait à attendre la paix, de peur d'être obligé de se battre, aimant mieux tout souffrir que de retourner au combat; — que, tant s'en faut qu'il leur eût fait rendre leurs prisonniers, ce qui était le sujet de la guerre, qu'au contraire on l'avait obligé de rendre luimême ceux qu'il n'avait eus que par trahison, jusqu'à faire revenir de France ceux qu'on y avait envoyés, et cela, lorsque l'ennemi, fort éloigné de penser à renvoyer les siens, les faisait brûler publiquement sur les chemins publics et dans tous ses bourgs; — que, dans la dernière descente de l'ennemi à Montréal , au lieu d'opposer armée à armée et de l'attendre de pied ferme, pour lui livrer bataille, puisqu'il avait appris son approche avant qu'il arrivât, il s'était renfermé dans ses forts, lui laissant la campagne libre pour brûler et ravager tout, comme il a fait; — qu'il ne paraissait pas qu'il sût aller à la découverte ou du moins qu'il n'osait pas le faire, de peur de s'exposer au danger d'être découvert lui-même le premier ; — que, par toutes ces

preuves si manifestes, il était aisé de voir que le Français est si peu en état de les protéger qu'il ne peut pas se défendre lui-même, jusque-là qu'il s'était vu obligé de recourir à la protection de l'Anglais pour le prier, par un ambassadeur envoyé exprès à Orange, d'arrêter les continuelles irruptions de l'Iroquois ; — mais que ce qui leur déplaisait davantage est que la protection des Français, outre qu'elle leur est inutile par son impuissance, leur est même nuisible, tant pour le commerce que pour la guerre : pour le commerce, parce qu'elle leur ôte malgré eux la traite de l'Anglais qui leur était incomparablement avantageuse, pour les tenir uniquement attachés à la sienne contre toutes les lois de la protection qui consiste à maintenir ceux que l'on protège dans la liberté de leur commerce, autrement, que ce n'était pas une protection, mais une véritable usurpation; pour la guerre, parce que toute la conduite du Français à leur égard n'a été que de ne rien faire, de son côté, contre l'ennemi, et de vouloir que de leur côté ils tissent tout; que, partant, ils tissent des marches contre lui pour qu'il les arrêtât à Catarokouy; qu'ils fissent quelques beaux coups pour qu'il y satisfît par des présents et pleurât leurs morts; qu'ils fissent des captifs pour qu'il les délivrât de leurs liens et les renvoyât aux ennemis ; — que c'a été là toute sa conduite jusqu'à présent, conduite qui était pleine de duplicité, puisque, évidemment, elle ne tendait qu'à les engager à attirer sur eux

toute la guerre, en se dégageant entièrement par la paix qu'il tâchait de faire dans cette vue; — que, s'il n'avait point d'autre protection à leur donner qu'une paix de cette nature, ils aiment mieux se protéger eux-mêmes et aller négocier leur paix par leur propre action, que de demeurer abandonnés par la France aux vengeances certaines de leur ennemi ; — qu'ils ne voyaient pas pourquoi Ononthio, qui renvoyait des captifs, ne voulait pas que, de leur côté, ils renvoyassent les leurs, ni quelle protection il y avait pour eux en cela ; — qu'à le bien examiner, ils n'y trouvaient rien que d'entièrement contraire à la protection, rien qu'une volonté à les engager à être des victimes de ceux auxquels ils n'auraient pas rendu eux-mêmes leurs captifs; — que, dans tous les mouvements qu'il les avait obligés de faire contre les Iroquois pendant qu'il demeurait immobile et dans l'inaction, c'était plutôt eux qui le protégeaient que ce n'était lui qui les protégeait; — qu'après cela ils s'étonnaient qu'à leur dernière entrevue à Montréal, il les eût menacés de les abandonner, comme s'il ne l'avait pas fait depuis longtemps, et que toute sa conduite n'eût pas été un abandon tacite et secret de tous leurs intérêts qui ne pouvaient nullement s'accorder avec les négociations de paix qu'il faisait continuellement.

Ce sont là, Monseigneur, toutes les raisons qu'ils nous ont apportées pour nous convaincre de la nécessité où ils étaient de faire cette

ambassade à Tsonnonthouan. Par où l'on peut voir que nos sauvages sont beaucoup plus éclairés qu'on ne pense et qu'il est difficile de rien cacher à leur pénétration de tout ce qui peut nuire ou servir à leurs intérêts dans les affaires. Le respect que je dois à la conduite de toutes les personnes, auxquelles Dieu a donné la puissance de nous gouverner, m'aurait fait un scrupule de vous exprimer, avec autant de liberté que je viens de le faire, des sentiments aussi désavantageux que le sont ceux-là, si je n'avais cru que le bien public demandait que vous les sussiez tels qu'ils les ont, pour juger, par la disposition de leur esprit, de ce qu'ils sont capables de faire contre nous en faveur de notre ennemi, et du remède qu'il y faut apporter. Ce qui est certain, c'est que, si l'Iroquois n'est arrêté par la grandeur des affaires qu'on lui fera là-bas de votre côté ou par celles qu'on fera aux Flamands qui sont le principe de ses mouvements, il ne manquera pas de venir ici se rendre maître de tout. Ce nous est assez que vous le sachiez, pour nous reposer ensuite sur les lumières de votre sagesse et, malgré le danger où nous sommes, vivre dans une parfaite assurance, attendant à voir de quelle manière il plaira à la divine Providence de disposer de nous.

Je suis avec un véritable et profond respect. Monseigneur,

Votre très humble, très obéissant serviteur.

Etienne Carheil ,

Religieux de la Compagnie Je Jè.ius.

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