‹ Un admirable inconnuChapitre 13 sur 21 · PIECES JUSTIFICATIVES · texte numérisé non relu

PIECES JUSTIFICATIVES

Lettre au F. Landron, ou Lettre du 27 octobre 1727 (Nous conservons l'orthographe).

Mon très cher Frère,

Le mauvais temps et les vents tiennent nos vaisseaux à l'ancre depuis quatre ou cinq jours. Celui du Roy, qui les voulait devancer est arresté sous l'ille d'Orléans depuis cinq jours. Ce retardement me donne le temps de vous dire encore quelque chose du P. de Carheil sur lequel roulle toute ma deuxième lettre. On pourra peut-être douter des guérisons subites qui luy sont attribuées, mais pour ses vertus et ses actions héroïques, on ne les révoquera peut-être pas en doute. Dans sa vieillesse, du matin jusqu'au soir, il était toujours occupé de Dieu; répétant de

belles aspirations jusqu'à fondre en pleurs : exprimant en vers et en cantiques ses pensées de Dieu fort relevées à la vérité, mais un peu trop guindées. Il était long à lire son office, parce que les versets les plus frappants le saisissaient; il les répétait jusqu'aux larmes et quand il en avait beaucoup versé, il ne pouvait plus lire. Dans les missions, lorsqu'il était seul, sa Messe était de deux heures : le frère ou l'officier ou le néophyte qui la lui servaient le laissaient à l'autel une heure, une heure et demie, puis ils revenaient au second mémento : je sçais les particularités d'eux-mêmes. Jamais il ne disait ici que la dernière Messe, jours ouvriers et festes : je ne lui en ai pas vu dire une seule sans verser des pleurs. Quand je l'ai connu il ne prêchait plus, ayant déjà 83 ans, mais ceux qui l'avaient connu en parlaient comme d'un Père fort éloquent pour son temps. Il touchait son auditoire par ses larmes et ses sanglots. Ses raisons étaient tirées pour la plus part des paroles et maximes de l'Évangile. 11 aimait l'Église et la Compagnie comme un enfant bien né aime sa mère, et s'il voyait dans quelqu'une de nos maisons du dérangement, il avait soin d'en avertir les supérieurs; quand ils n'y remédiaient jjas, il refusait de les confesser. S'il voyait que Ja règle ne fut pas bien gardée dans cette maison, il se lamentait et pleurait amèrement. Je l'ai vu y reprendre un intendant. Un vieux pécheur qui depuis trente ans ne s'était pas confessé, pour éviter ses réprimandes,

a manqué trois fois de se tuer dans les chemins de Montréal : c'est le coupable d'où je le tiens. Il était des vingt ans sans écrire à sa famille; il semblait ne la plus connaître. Dans les rues, dans les chemins, il arrêtait le monde pour leur parler de Dieu. Quelquefois il se mettait au bénitier de l'église, d'où, à chaque personne qui en sortait, il disait un mot d'édification. Dans l'église, il eût averti un prince, s'il l'avait vu parler. Quelquefois, du jubé, il prêchait par aspirations. Il décrivait (écrivait?) sans cesse et donnait ses instructions en vers à ceux qui lui promettaient de les apprendre. Il haïssait l'ympureté comme l'on hait la peste et la mort. Sans cesse il déclamait contre ce vice et l'on pourrait l'appeler l'apôtre de la chasteté. Il faisait une guerre irréconciliable aux traiteurs d'eau-de-vie qui désolent nos Missions. Il refusait la Communion aux femmes peu modestes. Après la messe, il les attendait au bas de l'église où il les admonestait de bonne sorte. Il aimait tendrement les gens de bien, les bons prédicateurs, les personnes religieuses. Il était bon amy, mais point flatteur. 11 était long à confesser, mais il le faisait avec fruit. Il en voulait à ces sortes de personnes qui donnent des absolutions presque aussi aisément que les prélats des bénédictions. Surtout il en voulait à ceux qui confessaient les grands. Je l'ai vu en pousser un ou deux à bout et les obliger à s'enfuir, tant il les effrayait. Il les rendait responsables de tous les maux qui se commettaient et de tous les biens

qui ne se faisaient pas. Il répétait souvent que l'Église, les évoques, prestres et religieux s'avilissaient eux-mêmes en rampant devant les puissances séculières et en usant de trop de complaisances. Sa morale comme sa vie était sévère. Il jeûnait tous les jours et ne mangeait qu'à sept heures du soir. Il a toujours cru sur la parole d'un ministre qu'il mourrait martyr. En cela, le P. Ragueneau s'est trompé. Quelque triste qu'il fût, dès qu'on lui parlait du martyre, il se réjouissait et s'abandonnait au Seigneur. Nous lui disions quelquefois : Père de Carheil, les Iroquois et les Anglais viennent assiéger Québec; réjouissez-vous. Bon, disait-il, ils m'ôteront la vie et vérifieront la promesse qu'on m'a faite !... Chez les Sauvages il a été cent fois en risque de perdre la vie. Une fois il terrassa un chef qui voulait piller sa cabane. Cette résistance pensa luy coûter la vie et à son garçon. Les lectures du réfectoire l'empêchaient de manger, parce que les larmes et les sanglots le suffoquaient. Il était de taille médiocre, ferme et vigoureux, d'un visage de médaille, et cependant noble et respectable. Sa parole était masle, ses discours nerveux. Quand il parlait, ses yeux et son visage exprimaient ce qu'il disait. Il était fort modeste, mais un peu malpropre soit à cause de l'âge soit à cause du déchet de sa vue. Faute de peintre, nous n'avons pas conservé son portrait ny ceux des PP. Germain et Chaumonot, deux autres saints. Voila bien des choses rapportées sans ordre, sans suite et sans

expressions choisies. Je les ay jetées sur le papier au hasard et à baston rompu, en attendant qu'on ferme la boëte aux lettres. Ne les communiquez pas qu'à vos amis. Faute d'arrangement on ne les goûterait pas... Adieu pour cette année 1727. Je ne sais si nous verrons la suivante. On dit que la (est-ce la guerre qui était menaçante)... j'aimerais mieux mourir que de voir le bel V rend T H S V C S U (était-ce la crainte de voir les Anglais vainqueurs) ?

A mon t. c. f. en Notre Seigneur,

Le F. Landron, de la compagnie de Jésus au collège à la Flèche.

On voit que cette lettre a beaucoup de valeur. C'est un témoin qui raconte ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu. C'est un écho de la ville et du collège. Le bien et le mal, tout s'y trouve, et c'est loyal. Certaines fautes ou manières d'écrire viennentelles du témoin ou du copiste? Il n'importe.

Entre la copie de la Supplique qui se trouve à la fin du cahier de la Guichardaye et la copie qui nous est venue du Canada, il y a quelques légères variantes, comme : de 2 à 3 ans pour de deux ans. Si fendue par la plaie pour si tendue par l'enflure. S'il voulait luy rendre la santé, pour s'il daignait. De mal pour aucune tumeur. Servante pour fille.

La copie du Canada contient deux bouts de phrase en plus : si luisante qu'on pouvait s y mirer comme dans une glace. Tant il lui ^''estait peu de vertu élastique. La copie de la Guichardaye en a trois de plus : si luisante qu'à toute heure. Gagner jusqu'à la moitié de la cuisse. De plus violents par l'amputation. Ces variantes ne signifient rien ; mais les pièces de ce genre ont besoin d'être authentiques. La copie du Canada, faite sur l'original, doit être préférée. Cependant le manuscrit a des ratures qui expliquent les variantes.

La lettre qui contient la Supplique est suivie de certains détails miraculeux qui sont confirmés ou augmentés par la copie du Canada. Nous donnons les deux copies.

Copie de la Guichardaye

La Supérieure de l'hôpital général m'a raconté en présence de Monseigneur l'évêque de Québec que le P. de Carheil étant Missionnaire et Curé à Beauport, son grand-père M. de Denis, chez qui le Père prenait son repas, ne pouvant l'obliger à guérir un enfant de six ans qui languissait dans sa maison, le lit porter dans la chambre et sur le lit du Missionnaire lequel s'enferma deux heures avec l'enfant, après quoi il le ramena par la main à son père en bonne santé. Dans Montréal, il

guérit à peu près de la même manière et par un quart d'heure de prière un des fils de M. de Tonty qui commande au Détroit. Il était âgé de quatorze ans et presque sans espérance de guérir. C'est M. de Tonty lui-même qui nous a rapporté ce fait revêtu de toutes les circonstances.

Les Sœurs de la Congrégation de Montréal prétendent avoir des preuves qu'il a été transporté par les anges, de la Mission du Sault aux Récollets, à Montréal : il y a trois ou quatre lieues de distance.

M. Boucher curé de Saint-Jean dans l'île de Saint-Laurent raconte lui avoir ouy dire que la Sainte Vierge lui avait apparu et parlé.

M'"^ de Loimières m'a raconté par deux ou trois fois que depuis sa mort un morceau de sa soutane exposé dans les champs avait conservé ses blés, tandis que ceux de ses voisins ont été gâtés et entièrement perdus par les chenilles, les vers et autres insectes.

En voila assez pour vous donner une idée du detîunct. J'ai finis d'écrw tous les détails à la Guichardaye le 24 juillet 1783.

Jeanne Térèse Françoise de Carheil de la Guichardaye.

A mon très cher frère le Landron de la Compagnie de Jésus.

A LA Flèche.

Tous ces détails sont précis et prouvent combien la sainteté du P. de Carheil était notoire. La signature de la copiste, placée avant l'adresse, pourrait faire croire qu'elle écrivait au F. le Landron . Mais ce serait une grosse erreur , puisque la copie est de 1783 et la lettre de 1727.

Page 1